CHAPITRE 10

715 Words
TOME I : MEGAN Le retour d'Élise avait injecté un poison lent dans l'atmosphère déjà viciée du manoir. George était plus absent que jamais, et quand il était présent, il passait son temps au téléphone, ses conversations chuchotées le jour et tard le soir, empreintes d'une anxiété qu'il n'avait jamais montrée pour quiconque. J'observais Élise à distance, luttant contre ma jalousie et ma méfiance grandissante. Maria Williams, fidèle à son intuition, avait immédiatement marqué son territoire. Elle avait été polie, mais son regard observateur ne quittait jamais Élise, comme si elle était capable de détecter le mensonge au-delà de la fragilité apparente. Quelques jours après la soirée de bienfaisance, j'étais dans la bibliothèque, cherchant un livre pour Anna-Bella, quand j'ai entendu la voix de George provenant de son bureau adjacent. La porte était, une fois de plus, légèrement entrouverte. Cette fois, la conversation n'était pas avec son avocat, mais avec un médecin. Son ton était tendu, presque suppliant. « ...Vous devez me dire qu'il y a une solution, Docteur. L'attente est intenable. » Le cœur serré, je me suis approchée doucement de la porte, le bois froid du chambranle pressé contre mon oreille. La voix du médecin, filtrée par le haut-parleur du téléphone, était calme et professionnelle. « George, nous avons été clairs. La maladie cardiaque d'Élise est à un stade avancé. Les traitements ralentissent la dégradation, mais ne la stoppent pas. Elle a besoin d'une greffe. Un nouveau cœur est sa seule chance de survie à long terme. » La réalité m'a frappée comme un choc électrique. Élise n'était pas seulement fragile ; elle était mourante. Et elle avait besoin d'un cœur pour survivre. La réponse de George est venue, pleine d'une dévotion totale, d'une tendresse qu'il ne m'avait jamais accordée. « Combien de temps peut-elle attendre ? » « Elle est sur la liste prioritaire, mais le temps est compté. Nous avons besoin d'un donneur compatible et... » George a interrompu, le ton de sa voix passant de l'anxiété à une détermination effrayante. « Je m'en charge. Je trouverai l'argent. Je trouverai les contacts. Je vous jure, Docteur, je ferai absolument tout ce qui est en mon pouvoir pour la sauver. Elle est innocente, elle est pure. Elle mérite de vivre. » Je ferai absolument tout. Ces mots se sont répétés dans mon esprit, dénués de contexte amoureux, mais chargés d'un poids terrifiant. George était prêt à tout pour Élise. Il la voyait comme l'icône de l'innocence qu'il devait protéger de la mort, une mission noble qu'il n'avait jamais envisagée pour moi ou même, tristement, pour notre fille. J'ai reculé, le souffle coupé, ma main instinctivement posée sur ma gorge. Je venais de comprendre le rôle qu'Élise jouait dans sa vie : elle était son véritable amour, son sacrifice, son obsession. Et maintenant, je savais ce qu'il fallait pour qu'elle vive : un cœur. Je me suis précipitée hors de la bibliothèque, le monde tournant autour de moi. La greffe. Le temps. La détermination absolue de George de « faire tout ». Alors que je traversais le hall, je suis tombée sur Anna-Bella, qui jouait par terre, riant à gorge déployée en empilant des cubes. Ses yeux gris-orageux, si semblables à ceux de George mais si pleins de lumière, se sont levés vers moi. Mon cœur s'est serré d'une peur glaciale, une peur qui n'avait rien à voir avec le divorce ou l'humiliation. C'était un instinct maternel primitif, une alerte rouge hurlante. George cherchait un cœur pour sauver son véritable amour. Et moi, j'avais une petite fille, pleine de vie et d'innocence, qui portait la même chair et le même sang que lui, mais qu'il considérait comme un « accident de parcours », un « héritier forcé ». Je me suis jetée à genoux, agrippant Anna-Bella et la serrant désespérément contre moi, inhalant le parfum innocent de ses cheveux. La menace n'était plus financière ou sociale. Elle était existentielle. L'amour obsessionnel de George pour Élise, combiné à son rejet froid d'Anna-Bella, créait une équation terrifiante. Je ne pouvais pas articuler la nature exacte de ma peur, mais une voix sombre au plus profond de moi murmurait : Si George est prêt à tout, jusqu'où ira-t-il pour sauver la femme qu'il pense être son destin, au détriment de l'enfant qu'il ne reconnaît pas ?
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