Je bondis hors de ma cachette, le souffle déjà court, mes jambes m’entraînant dans une course effrénée. Mes muscles hurlaient, mais je ne les écoutais plus. Les arbres défilaient autour de moi, sombres et menaçants, leurs silhouettes tordues semblant s’allonger comme des griffes cherchant à me retenir. La lueur de la Lune filtrait à travers les branches, fragmentée en éclats d’argent qui dansaient sur le sol comme des pièges lumineux. Elle ressemblait à un phare lointain, trop loin pour que je puisse m’y accrocher, mais je courais quand même vers elle.
Derrière moi, les voix des chasseurs éclatèrent, déchirant le silence de la forêt comme des coups de fouet :
— Ne la laissez pas s’échapper !
— Rattrapez-la, vivante !
Leurs ordres claquaient, froids et méthodiques. Les pas lourds martelaient le sol, plus proches à chaque instant, faisant vibrer la terre sous mes pieds nus. Leurs respirations rauques se mêlaient aux battements frénétiques de mon cœur. Mon souffle haletant résonnait dans mes oreilles, un bruit mêlé de peur et de rage.
J’enjambai une racine, esquivai un tronc couvert de mousse, mais la fatigue me rattrapait comme une ombre insidieuse. Depuis des heures, je marchais, je fuyais, je pleurais. Mon corps n’était plus qu’une plaie ouverte, chaque pas un supplice, chaque inspiration une brûlure. Et pourtant, je ne pouvais pas m’arrêter.
Chaque fois que mes forces menaçaient de céder, la peur me poussait à aller plus loin. La peur d’être capturée, enfermée, réduite à l’état de proie, dépouillée de tout ce qui faisait de moi une louve. J’entendais presque le claquement de chaînes dans ma tête, l’écho de cris imaginaires.
— Elle va craquer ! entendis-je l’un d’eux lancer derrière moi, essoufflé mais confiant.
Ces mots furent comme une gifle. Je redoublai d’efforts, m’enfonçant plus profondément dans la forêt. Mes pieds glissaient sur la terre humide, s’entaillaient sur les pierres cachées sous les feuilles mortes. Mes mains s’écorchaient aux branches basses. Mon souffle était saccadé, mes poumons brûlaient comme si on les emplissait de braises.
Une flèche siffla soudain dans l’air et se planta dans un tronc juste à ma droite, éclatant l’écorce dans un bruit sec. Je poussai un cri étouffé, mon cœur manquant un battement. Le bois trembla encore sous l’impact. Ils voulaient m’affaiblir, m’effrayer, me briser petit à petit, comme un chat jouant avec une souris avant de l’achever.
Je pris un virage brusque, m’éloignant du chemin principal pour plonger dans un sous-bois plus dense. Les ronces s’accrochèrent aussitôt à ma peau, griffant mes chevilles, déchirant ma tunique et lacérant mes bras. La douleur m’arracha une grimace, mais je continuai, le sang tiède coulant sur ma peau. Le feu des éraflures ne suffisait pas à m’arrêter.
— Elle est rapide ! cracha une voix, frustrée.
La forêt se fit plus dense encore, les branches me fouettant le visage, l’air saturé d’odeurs de terre et d’humus. J’avais l’impression d’étouffer sous l’épaisseur de la végétation. Chaque pas résonnait comme le dernier, un battement de cœur supplémentaire volé à l’inévitable.
Je trébuchai sur une pierre glissante et roulai sur le sol. Mon genou heurta violemment une racine, un craquement sec résonna dans mon corps. Une douleur fulgurante me traversa, me coupa le souffle, mais je n’eus pas le temps de gémir. Les pas se rapprochaient.
Je me relevai tant bien que mal, mes mains tremblantes agrippant les racines, et repris ma fuite. Mais ma démarche était maladroite, boiteuse. Chaque foulée envoyait des éclats de douleur dans ma jambe blessée. Le goût amer du sang emplissait ma bouche, je ne savais même plus d’où il venait. Je sentais mes forces m’abandonner, mes muscles se relâcher comme s’ils me trahissaient.
La Lune brillait au-dessus de moi, témoin muette de ma course désespérée. Son éclat argenté glissait sur ma peau comme une caresse indifférente. Je levai un instant les yeux vers elle, implorante, comme pour lui demander de l’aide, de la force, de l’espoir. Mais il n’y eut que le silence. Même le vent semblait s’être retiré, comme si le monde tout entier m’avait abandonnée.
Un ricanement résonna derrière moi, brisant mon court instant de répit :
— Elle faiblit. On la tient.
Ces mots se plantèrent dans mon esprit comme des lames. Mon cœur se serra, ma gorge se noua. Non. Je ne pouvais pas finir ainsi. Pas comme une proie traquée, humiliée une fois de plus. Pas après tout ce que j’avais perdu.
Des images se bousculèrent dans mon esprit : la lumière des torches dans mon village, le regard froid de celui que je devais appeler Alpha, les chaînes invisibles qui m’avaient menée à l’exil. Tout ce que j’étais, tout ce que j’avais été, semblait déjà lointain, englouti par le bruit de ma fuite.
Alors, malgré la douleur, malgré la peur, je continuai à courir, chaque pas me rapprochant un peu plus d’une fin que je refusais encore d’accepter. Mon souffle se transforma en feu, mes muscles en pierre. Je sentais chaque battement de mon cœur comme un coup de marteau contre ma cage thoracique.
Leurs pas se rapprochaient. J’entendais le cliquetis métallique de leurs armes, les jurons étouffés lorsqu’ils se heurtaient aux branches. L’un d’eux lâcha un filet qui se déploya dans l’air comme une aile sombre, manquant de peu de m’engloutir avant de s’accrocher à un tronc.
Le sol se transforma en piège, les racines semblant surgir sous mes pieds pour m’arrêter. Mais je sautai, roulai, me relevai. Je n’étais plus qu’un corps en fuite, un instinct brut. Chaque respiration était un cri silencieux : cours, cours, cours.
La Lune m’éclairait encore, et dans son éclat je crus voir une promesse : celle que je n’étais pas encore vaincue. Peut-être qu’au-delà de cette forêt il y avait autre chose. Un territoire où je pourrais redevenir moi-même. Peut-être que ce n’était pas une fuite, mais une naissance.
Mes larmes se mêlèrent à la sueur sur mon visage, mais je ne ralentis pas. Elles n’étaient plus des larmes de peur ; c’était un mélange étrange de rage et de désespoir. Si je devais tomber, ce serait en courant, en hurlant, pas en suppliant.
Les bruits derrière moi semblaient à la fois plus proches et plus lointains. Je n’arrivais plus à faire la différence entre leurs voix et celles de mes propres pensées. Tout vibrait autour de moi, la forêt, la terre, mon corps.
Au fond de moi, une certitude glaciale grandissait, lourde et implacable : je ne pourrais pas leur échapper éternellement. Mais une autre voix, plus faible, murmurait encore. Pas maintenant. Pas tout de suite.
Alors je courus encore, mes pieds labourant la terre humide, mes mains écartant les branches comme si je pouvais ouvrir un chemin vers un monde qui ne m’attendait plus. La douleur devenait secondaire. Il n’y avait plus que la course.
Et dans cette course, au milieu de ma peur, je sentis naître quelque chose. Une étincelle, un instinct plus ancien que ma peur : l’instinct de survie, mais aussi celui de la rébellion. Peut-être qu’ils me rattraperaient. Peut-être qu’ils gagneraient. Mais pas ce soir. Pas tant que mes jambes pouvaient encore m’emporter.