Le rejet et la chute - Entre vie et mort

1347 Words
Le monde vacillait autour de moi, flou, tremblant, comme vu à travers une eau agitée. Les silhouettes des arbres se mêlaient au noir de la nuit dans une danse étrange et désordonnée. Les voix des chasseurs s’éloignaient puis revenaient, se déformant comme un écho lointain rebondissant sur les parois d’une grotte. Leurs rires, leurs ordres, leurs pas… tout semblait à la fois proche et irréel, comme un cauchemar dont on sait qu’on ne se réveillera pas. Mon corps n’était plus qu’un poids mort, cloué au sol par la douleur lancinante de la flèche plantée dans mon flanc. Chaque pulsation de mon cœur faisait vibrer la tige métallique, envoyant des vagues brûlantes dans tout mon abdomen. Je sentais le sang s’écouler lentement de ma blessure, tiède, poisseux, chaque goutte me rapprochant un peu plus de l’abîme. Le froid s’infiltrait dans ma peau, mais il n’était pas hostile : il avait la douceur de la résignation. Le sol contre ma joue était humide, glacé, et pourtant étrangement accueillant. Un instant, j’eus envie de m’y abandonner, de laisser la terre me reprendre. Mes paupières se fermèrent malgré moi. Le monde réel disparut dans un souffle, emportant avec lui les cris, la peur, la douleur. Et un autre monde prit sa place. J’étais ailleurs. Une forêt différente se dessinait autour de moi, baignée d’une lumière argentée irréelle. Chaque feuille brillait comme recouverte d’une fine couche d’argent liquide. Le ciel semblait plus vaste, infini, et la Lune y trônait comme une reine silencieuse. Son éclat était si pur qu’il en devenait presque palpable. Le vent effleurait les branches avec la douceur d’une caresse maternelle. Dans l’air flottait une mélodie légère, sans mots, qui vibrait jusqu’au creux de ma poitrine. Elle me semblait étrangement familière, comme une berceuse oubliée depuis l’enfance. — Elena… Je sursautai. Mon prénom avait résonné dans l’espace avec une douceur troublante. Une voix calme, profonde, comme venue de l’intérieur de moi-même. Je me retournai lentement, scrutant les ombres argentées. Rien. Personne. Seulement cette Lune immense au-dessus de moi, éclatante, bienveillante, presque vivante. — Pourquoi moi ? murmurai-je, ma voix brisée se perdant dans le vent. Mes larmes roulèrent sur mes joues comme deux perles brûlantes. Pourquoi me condamner à tout perdre ? Le silence me répondit d’abord. Un silence épais, pas vide, non : habité. Puis, doucement, la voix revint, s’insinuant dans mon esprit comme un souffle chaud. — Ce n’est pas la fin… mais le commencement. Un frisson me parcourut de la nuque jusqu’au bas du dos. Les feuilles frémirent comme si elles aussi avaient entendu ces mots. J’eus envie d’avancer vers la lumière, de courir vers cette promesse suspendue dans l’air, mais mes jambes refusaient de bouger. Mes muscles, même ici, semblaient faits de pierre. Ma poitrine se serra, douloureusement, comme si je manquais d’air ; comme si même dans ce lieu onirique, je ne pouvais échapper à ma blessure. — Aide-moi… soufflai-je, d’une voix si faible que je crus qu’elle s’était perdue. Je ne veux pas mourir. Pas comme ça. La Lune sembla pulser doucement, comme un cœur battant. Son éclat gagna en intensité, illuminant chaque recoin de cette forêt irréelle. Et dans cette lumière naquit une silhouette. Elle était indistincte d’abord, comme sculptée dans la brume. Puis ses contours se dessinèrent : grande, droite, auréolée d’une aura dorée qui tranchait avec la lueur argentée environnante. Une chaleur douce émanait d’elle, une chaleur qui repoussait les ténèbres tapis dans les sous-bois. Je plissai les yeux, tentant de voir son visage, mais il restait flou, insaisissable, comme si la Lune refusait de me révéler entièrement son secret. — Qui… qui es-tu ? balbutiai-je. La silhouette ne répondit pas. Elle se contenta d’incliner légèrement la tête, comme une mère qui observe un enfant sur le point de faire ses premiers pas. Pourtant, je sentis sa présence couler en moi, lente et puissante comme une rivière souterraine. Une chaleur remonta le long de mes veines, chassant la morsure glacée de la douleur. Mon souffle se fit moins saccadé. Mes doigts, engourdis quelques instants plus tôt, frémirent. Mon cœur, que je croyais à l’agonie, battait un peu plus fort. C’était comme si une main invisible me retenait au bord du gouffre, m’empêchant de basculer dans le néant. Mais alors, au loin, un bruit s’éleva, déchirant cette parenthèse lumineuse. Les voix des chasseurs résonnaient de nouveau, brisant l’illusion comme un coup de tonnerre dans un ciel calme. La douleur revint, brutale, tranchante, me happant par les entrailles et me ramenant de force vers mon corps ensanglanté. Je suffoquai, mes yeux papillonnant entre l’obscurité de la nuit et la clarté argentée de l’autre monde. Le rêve s’effilochait, m’échappait comme du sable entre les doigts. — Ne cède pas… entendis-je encore, juste avant que la lumière ne s’efface. Tiens bon. Ces mots restèrent suspendus dans ma tête, résonnant comme une promesse silencieuse. Je serrai les dents, m’accrochant désespérément à cette voix, à cette présence. Même si je ne savais pas qui elle était, même si ce n’était qu’un mirage né de mon agonie, je voulais y croire. J’en avais besoin. Sans cette lueur, je n’étais plus qu’une carcasse à la merci de mes ennemis. Un souffle, puis deux. Ma poitrine se soulevait à nouveau, fragile mais déterminée. Mon cœur battait toujours. Faiblement, mais il battait. J’ouvris lentement les yeux, et le monde réel me revint en pleine face : la nuit, glaciale et lourde ; les feuilles collées à ma peau ; l’odeur métallique de mon sang qui empestait l’air ; la douleur qui pulsait dans mon flanc comme un marteau invisible. Au-dessus de moi, des silhouettes mouvantes se dessinaient. Les chasseurs approchaient, leurs torches jetant sur le sol des ombres dansantes, déformées, monstrueuses. Je les entendis rire. Ce son, plus que tout, me donna la nausée. C’était le rire de ceux qui avaient déjà gagné. Le rire de ceux qui ne doutaient de rien. Leurs pas s’enfonçaient dans les feuilles mortes avec une régularité méthodique, implacable, comme une marche funèbre. Je ne pouvais pas fuir. Mes muscles refusaient de répondre. Mes doigts tremblaient encore faiblement, mais ce n’était pas assez. Pourtant… au fond de moi, quelque chose refusait de s’éteindre. Une étincelle. Infime. Têtue. Je repensai à la lumière. À cette voix qui avait prononcé mon nom. À la chaleur qui avait parcouru mes veines comme une promesse ancienne. Peut-être que la Lune ne m’avait pas abandonnée. Peut-être que ce rêve n’était pas une illusion, mais un rappel. Une main tendue à travers le voile des mondes. Le premier chasseur apparut à la lisière de la clairière. Il portait une torche dans une main et une corde dans l’autre. Ses yeux brillaient d’une excitation malsaine. Ses compagnons le suivaient, haletants, impatients. Ils parlaient entre eux à voix basse, mais leurs mots me parvenaient tout de même, comme des crocs s’enfonçant dans ma chair. — Elle est encore en vie, ricana l’un. — Pas pour longtemps, répondit un autre. Je respirai difficilement, chaque inspiration faisant vibrer la flèche plantée dans ma chair. Mon regard se porta vers le ciel. La Lune était toujours là, suspendue au-dessus de moi, tranquille, immuable. Son éclat semblait plus intense que quelques instants plus tôt, comme si elle veillait. — Je ne veux pas mourir… pas encore, soufflai-je pour moi-même. Et au même moment, une brise légère effleura mon visage, soulevant une mèche de mes cheveux collée à ma joue. Ce souffle, si doux, n’était pas naturel. Je le sentis : il venait d’ailleurs. Un battement sourd résonna dans mes tempes. Puis un autre. Mon cœur répondait à un rythme étrangement synchronisé avec cette lumière lointaine. La peur n’avait pas disparu — elle vibrait dans mes veines —, mais une nouvelle sensation s’y mêlait : une détermination sauvage, viscérale. Celle de la bête traquée qui, acculée, choisit de se battre. Les chasseurs ne savaient pas encore. Ils voyaient une proie au sol. Moi, je sentais autre chose qui s’éveillait lentement sous ma peau. La voix résonna une dernière fois dans mon esprit, ferme, claire, irrévocable : — Debout, Elena. Et soudain, le monde sembla retenir son souffle.
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