Le rejet et la chute - Dans les bras du mystère

1217 Words
La douleur pulsait encore dans mon flanc, chaque respiration un couteau qui s’enfonçait un peu plus profondément dans ma chair. Chaque battement de mon cœur me rappelait que j’étais encore en vie — mais pour combien de temps ? Pourtant, ce n’était plus le froid de la terre ni le rire cruel des chasseurs qui m’entouraient. Non. Désormais, il n’y avait que lui. Ses bras m’avaient soulevée comme si je ne pesais rien. Une chaleur étrange émanait de son corps, me traversant, chassant peu à peu le froid mortel qui s’était insinué dans mes os. Je n’étais plus couchée dans la boue, ni livrée à la morsure du vent, mais contre un torse solide, puissant, dont les battements résonnaient dans ma joue comme un tambour régulier, presque rassurant. Mes yeux papillonnaient. Les contours du monde se brouillaient. La douleur m’aspirait vers l’obscurité, mais je luttais pour rester consciente. Pour le voir. Pour comprendre qui il était, et pourquoi il était venu. Ses traits restaient flous, voilés par les ombres et la fatigue, mais ses yeux… oh, ses yeux. Deux braises dorées, étincelantes, accrochées aux miennes comme deux phares dans la nuit. Ils semblaient fouiller mon âme, m’empêchant de sombrer. — Ne ferme pas les yeux, souffla-t-il d’une voix grave. Autoritaire, mais étrangement douce. Tu es en sécurité maintenant. En sécurité. Ce mot me heurta, presque violemment. Comment pouvais-je être en sécurité ? J’avais été rejetée, trahie, traquée comme une bête. Mon nom avait été effacé, ma meute m’avait abandonnée. La sécurité, pour moi, n’était plus qu’un souvenir brisé. Et pourtant, une part de moi voulait le croire. Une part de moi — celle que je pensais éteinte depuis longtemps — s’accrochait à cette voix, à cette chaleur, comme à une lumière dans l’obscurité. Son odeur me parvint, plus claire maintenant. Sauvage, enivrante. Un mélange de forêt humide, de mousse, de pluie, et de quelque chose d’autre — plus ancien, plus puissant, presque animal. Cette fragrance éveilla en moi une réaction instinctive : mon loup intérieur frémit, tiraillé entre prudence et un désir inexplicable de s’approcher davantage de lui. Je voulus parler, lui demander où il m’emmenait, qui il était, mais seul un gémissement rauque m’échappa. Ma gorge était sèche, mes lèvres fendillées. Il baissa les yeux vers moi, et pour la première fois, je vis un éclat dans son regard. Pas de pitié. Pas de condescendance. Mais une étrange forme de respect. Sa main glissa sur mon bras, ferme et rassurante. Il exerça une légère pression, me ramenant contre lui comme pour m’empêcher de disparaître. — Chut… garde tes forces, murmura-t-il. Sa voix me traversa comme un courant chaud, calmant les tremblements de mon corps. Mon esprit, pourtant, demeurait en alerte. Qui était cet homme capable de terrasser trois chasseurs à lui seul ? Et pourquoi ses yeux brillaient-ils comme ceux d’une bête sous la Lune ? Je fermai un instant les paupières, m’abandonnant malgré moi à cette chaleur. Une partie de moi criait que c’était une erreur, qu’il pouvait être un ennemi, un autre prédateur qui ne m’avait sauvée que pour mieux me garder captive. Mais plus je luttais contre cette idée, plus mon cœur s’emballait — pas de peur, non. D’autre chose. Une émotion troublante, dangereuse, que je refusais encore de nommer. Un frisson parcourut ma peau. Ce n’était pas seulement la douleur, ni même le contact de sa main. C’était plus profond. Comme si une chaîne invisible venait de se tendre entre nous, reliant deux âmes qui n’auraient jamais dû se croiser. Une force silencieuse, indomptable, qui vibrait dans l’air autour de nous. Ses pas résonnaient faiblement sur la terre humide. J’entendais le craquement discret des feuilles sous ses bottes, le souffle régulier de sa respiration, le frottement du cuir contre le tissu. Il marchait sans hésitation, sûr de sa route, alors que la forêt tout entière semblait se refermer derrière nous. La pluie commença à tomber, d’abord en gouttes fines, presque timides. L’eau ruisselait sur son visage, glissant le long de sa mâchoire et tombant sur ma peau brûlante. Elle me fit l’effet d’une caresse glacée. Pourtant, il ne ralentit pas. Son allure restait stable, implacable, comme s’il avait un but précis, un lieu connu de lui seul. Je voulus relever la tête, mais mes muscles refusèrent de m’obéir. Tout mon corps semblait peser des tonnes. Mon souffle devenait court, saccadé. Le monde autour de moi se réduisait à la cadence de ses pas, à la chaleur de ses bras, à cette lumière dorée que je devinais même les yeux fermés. — Pourquoi… tu… ? balbutiai-je dans un souffle. Il baissa légèrement la tête, mais ne répondit pas. J’entendis seulement son cœur battre plus fort, comme si mes mots l’avaient touché. Ou blessé. Le silence qui suivit était lourd, presque sacré. Seul le murmure de la pluie emplissait l’espace entre nous. Une pluie d’argent, fine et persistante, qui effaçait les traces du sang sur ma peau, comme pour me laver de ma fuite, de ma honte. Plus le temps passait, plus mon esprit vacillait. Des souvenirs remontaient, confus : le visage de mon frère hurlant de ne pas me retourner, le feu dans la vallée, les regards accusateurs. « Traîtresse. » Ce mot résonnait encore en moi comme une lame qu’on retourne dans une plaie. J’avais cru ne plus jamais revoir la lumière. Et voilà qu’un inconnu, sorti des ténèbres, me portait comme si j’avais encore de la valeur. Je sentis sa main se resserrer légèrement sur moi, comme s’il avait deviné mes pensées. — Ne pense plus à eux, dit-il soudain, d’une voix rauque. Ce qui t’attend n’a rien à voir avec ton passé. Je voulus lui demander comment il pouvait savoir. Mais ma conscience vacilla de nouveau. Tout devint flou. Le parfum de la forêt s’intensifia, le vent changea de direction, apportant avec lui l’odeur du bois brûlé. Nous arrivions quelque part — je le sentais. Une cabane, un abri, peut-être. Le craquement d’une porte, le souffle chaud d’un feu proche. La chaleur me submergea d’un coup, m’enveloppant tout entière. Je sentis qu’il me déposait sur quelque chose de doux — une couverture, une peau de bête, peut-être. Le contact du tissu contre ma peau meurtrie arracha un gémissement que je ne pus retenir. — C’est fini, dit-il, sa voix redevenue plus basse. Dors maintenant. Mais je ne voulais pas dormir. Pas avant de savoir. Mes lèvres, tremblantes, murmurèrent faiblement, presque malgré moi : — Qui… es-tu ? Il resta silencieux. Seuls les crépitements du feu répondirent à ma question. Je crus distinguer, à travers la brume de mes paupières lourdes, son ombre qui se penchait vers moi. Ses yeux d’or brillaient toujours, intenses, brûlants, presque douloureux à regarder. — Tu sauras bientôt, murmura-t-il enfin. Mais pas ce soir. Sa main se posa une dernière fois sur mon front, et une chaleur douce se diffusa dans tout mon corps. Mes muscles se détendirent, mes pensées s’effilochèrent. Avant que le sommeil ne m’emporte, une dernière image s’imprima dans mon esprit : la lueur dorée de ses yeux, fondue à celle de la Lune à travers la fenêtre. Deux flammes veillant sur moi dans la nuit. Et, dans le silence de mes songes, une certitude naquit — aussi fragile qu’une braise, mais bien réelle : ma fuite était terminée. Quelque chose d’autre commençait.
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