Le rejet et la chute - Nuit de larmes

1096 Words
La forêt s’étendait devant moi comme une mer d’ombres mouvantes, profonde et insondable. Les arbres, immenses et silencieux, dressaient leurs troncs comme des colonnes d’un temple oublié. Leurs branches, semblables à des bras noueux, semblaient se refermer lentement, m’entourant dans une étreinte oppressante, comme si la nature entière cherchait à m’avaler. Les feuillages masquaient le ciel par endroits, ne laissant filtrer que quelques éclats de la Lune, qui tombaient au sol comme des fragments d’argent. Chaque pas que je faisais m’éloignait un peu plus de tout ce que j’avais connu, chaque respiration m’arrachait davantage au monde qui avait été le mien. Mes jambes tremblaient, fléchissant sous mon poids. Mes pieds butaient contre les racines, glissaient sur la mousse humide, mais je continuais d’avancer, portée par quelque chose de plus fort que la fatigue : le désespoir. Derrière moi, il n’y avait plus rien. Pas de famille, pas de meute, pas de foyer. Tout ce qui me définissait s’était effondré dans un vacarme silencieux. Devant moi, seulement l’inconnu — et ce silence oppressant, cette obscurité sans promesse. Le vent s’éleva soudain, froid et tranchant comme une lame. Il fouetta mon visage déjà humide de larmes, soulevant mes cheveux, s’infiltrant sous ma peau. Je frissonnai et, cette fois, je ne tentai plus de me contenir. Les larmes coulèrent librement, sans barrière, comme un torrent libéré de sa digue. Elles roulèrent le long de mes joues, amères et brûlantes, comme si elles voulaient me purifier d’une douleur trop grande, me laver de ce que je n’étais plus. Chaque goutte semblait porter avec elle un souvenir, un éclat de mon ancienne vie, s’écrasant dans la terre sombre de la forêt. — Pourquoi… pourquoi moi ? sanglotai-je dans la nuit. Ma voix résonna entre les troncs, faible, brisée, déchirée. Elle se perdit aussitôt dans le silence pesant de la forêt, comme si les arbres eux-mêmes avaient absorbé mon cri. Le vent emporta mes mots au loin, et l’écho mourut avant même d’être né. Personne ne me répondit. Personne ne viendrait jamais me répondre. Cette certitude me transperça plus violemment que n’importe quelle griffe. Je m’arrêtai, vacillante, et me laissai tomber à genoux au pied d’un vieux chêne noueux. Son écorce rugueuse, striée par le temps, semblait presque respirer sous mes doigts. La mousse froide et humide s’infiltra sous mes paumes alors que j’enfouissais mon visage dans mes mains. Mon corps tout entier tremblait, parcouru de frissons incontrôlables. Je sentais la terre contre moi, cette terre qui avait toujours été mon foyer, et pour la première fois elle me semblait étrangère, dure, indifférente. J’avais cru à un rêve. J’avais cru que la Lune avait tracé pour moi un chemin de lumière, qu’un amour véritable m’attendait au bout du sentier. J’avais imaginé des nuits douces, des promesses tenues, des liens indestructibles. Mais ce rêve s’était brisé, remplacé par la cruauté d’un rejet que je n’avais pas vu venir. Tout ce en quoi je croyais avait été balayé comme un château de sable sous une marée glaciale. Je revoyais son regard froid, impassible, ses mots tranchants comme des éclats de verre : Tu n’es pas ma Luna. Chaque syllabe se répétait en boucle dans ma tête, un poison qui me rongeait de l’intérieur, un venin plus acide que la solitude. J’entendais encore sa voix résonner, je revoyais ses yeux, la foule, les rires étouffés… et je me sentais sombrer un peu plus à chaque souvenir. Un hurlement solitaire s’éleva au loin, déchirant la nuit comme une plaie ouverte. Mon cœur bondit dans ma poitrine. Était-ce un loup sauvage, rôdant dans les mêmes ombres que moi ? Ou simplement le reflet de ma propre douleur, renvoyé par la forêt ? Je tendis l’oreille, mais le silence reprit sa place aussitôt, lourd, presque palpable. Je levai lentement les yeux vers la Lune. Elle brillait d’un éclat argenté, suspendue au-dessus des cimes comme un phare pour les âmes perdues. Témoin silencieux de mon humiliation, elle semblait m’observer sans compassion, distante et immuable. Et malgré ma détresse, malgré ma colère, je ne pus m’empêcher de murmurer, la voix à peine audible : — Tu m’as abandonnée… toi aussi. Ces mots s’éteignirent dans l’air froid. Une brise glacée s’insinua dans mes os, me traversant comme un spectre. Je resserrai mes bras autour de moi, mais je n’avais plus la force de bouger. J’étais seule, épuisée, perdue. Chaque respiration me semblait une montagne, chaque battement de cœur un écho creux. La nuit semblait interminable, chaque seconde une éternité de larmes et de solitude. Les bruits de la forêt me parvenaient de plus en plus distinctement, comme si mes sens, privés de réconfort, se réveillaient sous la menace. Le froissement d’une aile au-dessus de moi. Le craquement d’une branche à quelques pas. L’odeur de la mousse, de la terre, des feuilles humides. Tout était intensément vivant, et pourtant je m’y sentais morte. Et pourtant, dans le plus profond de mon désespoir, une étincelle refusait de s’éteindre. Elle était minuscule, fragile, presque invisible, mais elle brûlait, là, au creux de ma poitrine. Un souffle ténu, une promesse lointaine. Peut-être que la Lune n’avait pas fini de m’éprouver. Peut-être qu’au cœur de cette obscurité, derrière le voile des ombres, une autre destinée m’attendait. Je relevai la tête, essuyant mes larmes du revers de la main. Mes doigts tremblaient, mais dans mes yeux quelque chose avait changé. La douleur était toujours là, mais elle s’était mêlée d’une pointe de défi, d’un éclat nouveau. J’étais brisée, oui. Mais pas éteinte. Je n’avais plus rien, et c’était peut-être là ma première liberté. La forêt, que je croyais ennemie, vibrait autour de moi d’une énergie sourde. Les branches se balançaient comme des bras, mais cette fois je ne les vis plus comme des pièges. Peut-être étaient-elles des guides. Peut-être cette mer d’ombres n’était pas là pour m’engloutir, mais pour me forcer à nager. Je pris une grande inspiration. L’air froid emplit mes poumons comme une lame, mais il me fit aussi l’effet d’un réveil brutal. Je posai une main contre le tronc du chêne et me redressai lentement. Mes jambes tremblaient encore, mais je tins bon. Un souffle passa sur ma nuque, et dans ce frisson, j’entendis presque une voix : Lève-toi. Alors je me levai. La Lune, au-dessus de moi, semblait briller un peu plus fort, comme si elle répondait à mon geste. Ses rayons glissèrent sur mon visage, et pour la première fois depuis mon bannissement, je sentis quelque chose d’autre que la douleur. Une promesse, ténue, mais réelle. Je n’étais plus celle que j’avais été. Mais peut-être étais-je en train de devenir autre chose.
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