Journée Prise de tête

2051 Words
Hier, j'ai dit n'importe quoi. Aujourd'hui, je réalise. Non mais sérieux… sortir avec Samuel ? Heu… ça s'est déjà fait, croyez-moi, et quand je dis ça, je pèse mes mots. Des milliers de fois, nous nous sommes retrouvés ensemble pour des événements d'importance, même si j'avoue volontiers que la plupart du temps c'était plutôt pour de la merde. Bon, et là j'en rajoute dans le mélodramatique en ajoutant que les bons moments n'ont pas été les seuls. Et oui, à dix-sept ans, les emmerdes pleuvent par milliers : L'entrée au lycée, suivie par les premiers, seconds, voir X-ième amours qui s'enchainent, se fracassent lors de séances de pyjamas party intensives, et boites de mouchoirs en folie (bon ok, j'avoue encore, je suis majoritairement responsable de la disparition de ces dits mouchoirs) Tout ça pour dire que jamais, mais alors jamais il n'a été question de rendez-vous. Ouh, que ça sonne con. Jouer les couples en plus ! Non mais sérieux, quelle idée ! C'est un coup à ce que je m'étrangle de rire en voyant Sam la prochaine fois. Et lui aussi. Bon, qu'on le fasse ou pas, aucune importance, ce sera sans doute l'éclate totale et ça se finira en bonne vieille et connue sortie entre potes… Ce matin, au lycée Marie saint Antoine, je croise d'abord mon mec du mois. Jérémie m'embrasse et je songe que j'ai réellement accepté de coucher avec ce type d'ici quelques jours. Ça fait bizarre. -Salut Julie, ça va ? J'hoche la tête, encore perplexe quant à mes choix d'hier. Non mais, de tous les mecs que j'aie rencontrés, pourquoi faut-il que je le choisisse lui en particulier ? Mignon, ok. Intelligent, heu, pas pire que certains autres. Charme ? Hmm peut mieux faire, mais il faut admettre que ce bourgeois a de la classe. Voiture bien chère, soirée de dingue, cadeaux de temps à autre, non j'aurais vraiment pu tomber plus mal. Mais la simple idée de lui donner ce que je comptais préserver encore un peu plus, sur une simple envie de le faire en même temps que mon meilleur ami, ça, ça me laisse le cul par terre. Oh, je devrais tout de suite annuler, je sais. Je devrais lui dire « Jérémie t'es super, mais ça ne marchera pas, y'a un truc qui bloque ». Je devrais aussi lui dire « ne pleure pas mon chou, je sais que tu trouveras difficilement aussi bien que moi, mais c'est la vie » (oui bon là je rêve, c'est un droit non ?). Cependant je ne ferais rien, je lui céderai le droit de ma dévirginisation intégrale avec roulage de pêle et tout le forfait qui va avec, et je n'y comprends vraiment plus rien. Peut-être parce que je ne veux pas passer pour l'anomalie qui plait aux gars mais les rejette. Peut-être ai-je vraiment peur de ce que l'on pourrait dire de moi. Que le seul mec que j'arrive à approcher sans forcing mental soit un mec de l'autre bord, qui ne risquera pas de se transformer en bête assoiffée de sexe d'un moment à l'autre. J'ai tenté de réfléchir aux implications de mon comportement. Les conclusions étaient assez sombres, j'en ai bien peur, alors j'ai préféré laisser tomber… Au mieux, je souffre d'une phobie cachée de la fille populaire qui craint l'autre sexe, dans le pire des cas, je suis moi-même de l'autre bord, et préfèrerais la gent féminine à la masculine. Oui oui, je sais, il s'agit ici d'une terrible pensée, mais pas tant que ça, car il faut de tout pour faire un monde et je me suis dit. « Si c'est le cas ma grande, alors fonce, n'hésite pas… » Heu, je m'enflamme mais c'est pour vous décrire les séances d'auto-découverte de mon moi-intérieure-sexuelle-pseudo-incompréhensible. Seul hic à cette grande théorie ; je ne supporte pas non plus les filles. Non désolée, je ne veux pas déclarer une "guerre" entre hommes et femmes, mais je me suis rendue compte que les femmes en général se prennent le chou pour des broutilles, critiquent et parlent sur les autres sans se lasser, et sont des éternelles insatisfaites. Lorsqu'elles ont ce qu'elles désirent, elles se plaignent de la platitude de leur vie. Elles veulent du piment, de l'emmerde. Mais alors, donnez-leur la moitié de cela, et là, mon dieu, fuyez pauvre mortel inconscient. Jérémie m'entraine parmi les couloirs d'un blanc laiteux, j'en profite pour laisser un peu plus errer ma réflexion (pauvre Jérémie, moi qui suis en train de m'interroger sur mon homosexualité pendant qu'il se livre à sa parade pré-sexe… je suis vraiment un monstre.) Donc les filles. Dotées d'un sac rempli inutilement, avec leur rouge à lèvre, leur petit nounours, la petite photo du chien Snoopy, la brosse pour sublimer le coté cheveux de rêve, et j'en passe. La fille encore, hypocrite à en mourir, incapable de dire tout haut le fond de sa pensée et qui te descend à peine le dos tourné. Elle tourne autour du pot, prend cinquante ans pour dire ou faire ce qu'elle à dire (et faire). Enfin bref, Je vous dis pas combien ça doit douiller lors de l'expédition popo ! Enfin bref, tout ça pour expliquer pourquoi la simple idée d'être attirée par l'autre sexe me laisse pantoise. Je suis une fille, donc de nature insupportable (et même comme ça, je suis parfaitement consciente d'être un cas) donc imaginez-moi, avec un autre cas… L'apocalypse, l'Armageddon, la fin du monde en perspective. Au rappel de toutes ces interrogations existentielles, j'accueille presque avec plaisir le contact des lèvres de Jérémie sur les miennes. Oui, je suis irrémédiablement et définitivement attirée par les mecs… reste juste à vérifier si je n'en suis pas un moi-même ! -oOo- La journée se poursuit, l'ennui fait de moi son disciple, et je sombre, loin, très loin dans le gouffre des réflexions foireuses. Et ça ne me réussit pas. Car je suis blonde ne l'oubliez pas (oui, cette excuse est très pratique de temps en temps, et me permet bon nombre de libertés lorsque cela me prend). Mes neurones ne sont pas calibrés pour m'interroger autant, et j'accepte avec un soulagement quasi exutoire la pause de midi. La chaise de Melle Julie Hinteru se trouve aussitôt délivrée de 60 kg bien répartie, et je laisse même en prime la chaleur de mes fesses pour lui laisser un souvenir de ma vénérable personne. Vite fait un coucou à deux trois filles que j'apprécie plus que la moyenne, une diversion quasi militaire pour fuir la déjà tristement célèbre Marie, et je peux enfin monter au troisième étage. Ah… enfin dans mon refuge. C'est dingue (En même temps, je crois que je suis un peu dingue tout court, mais ça vous l'avez déjà compris), mais c'est la première fois que j'éprouve cette envie pressante, ce besoin de voir Samuel. Je veux le scruter, pouvoir rigoler avec lui, remettre les choses à plat. Pourquoi ? Je n'en ai foutrement pas la moindre idée. En refermant la porte derrière moi, je sens l'oisillon se redresser sur sa chaise et mon sourire s'esquisse comme prévu. Ah la bonne blague, il regrette déjà sa proposition bizarre. Le connaissant, il ne doit pas en revenir de sa propre bêtise, et c'est un sourire gêné que je vais voir en me retournant. Le pauvre ! Tiens pour la peine on séchera quand même (ça fait toujours du bien, et je l'emmènerai dans un resto sympa pas loin d'ici). Je me retourne, suis prête à rire, quand je constate qu'il n'a pas même regardé dans ma direction. -Salut, lance-t-il, le nez dans un bouquin. Bien dormi ? J'ouvre la bouche, sens mon sourire s'effriter. -Heu, balbutié-je à ma grande surprise. Je me reprends. -Heu, oui ça va, tu me connais, moi et le lit, y'a pas mieux. Le regard de Sam me caresse tandis qu'il relève enfin les yeux de son livre sur « la connaissance de l'infini en dix leçons », et il esquisse une moue. -Oui, j'en sais malheureusement quelque chose. Puis il retourne à sa lecture. Oui, il m'a quasiment ignorée. Oui, il n'a pas rigolé. Non, ce petit con n'est pas prédestiné à de grandes et brillantes études en littérature. Hmm, mais oui ce mec est plutôt sérieux. (Ce qui en rend le séchage de cours d'autant plus bizarre.) Je décide de reprendre le dessus, carre les épaules, me dirige vers ma place traditionnelle, sur sa table, les pieds sur ses genoux. -… -Alors, quoi de neuf ? Tenté-je pour rompre ce silence mortel. Pas de réponse vigoureuse chez l'autre, juste un (tout) petit hochement d'épaule, suivi d'un grommellement. -Bof, les cours quoi. -Heu… t'as eu quoi comme cours ? Il m'explique sa routine habituelle, je ne fais que me perdre un peu plus. Mais qu'est-ce qui se passe ? Puis l'oisillon semble enfin percevoir le malaise. -Ça va July ? Stratégie de défense enclenchée. -Bah oui, pourquoi ca n'irait pas ? Il me scrute, puis passe une main dans ses cheveux comme à son habitude. -Non rien, c'est juste que… tu sembles bizarre… Il réfléchit un instant, avant que son visage ne s'illumine brusquement. Ah, monsieur a enfin compris… Alléluia, je commençais à désespérer d'une réaction. Il soupire, avant de farfouiller dans son sac. -July, tu es irrécupérable. C'est par rapport à hier ? Je hoche lentement la tête, soulagée qu'il daigne enfin en parler. -Tu es ridicule July, je plaisantais. Tu sais bien que te concernant je suis résigné depuis longtemps. Résigné ? Hein ? Quoi ? Il fouille toujours dans son sac, et je suis presque certaine d'être perdue. Pas lui semblerait-il. -Allez, ouvre la bouche petite fille. -Heu… -J'en reviens pas que tu ne te sois pas ruée sur moi depuis tout à l'heure. Trop de contrôle, ce n'est pas sain pour une sauvage dans ton genre. Sa main sort enfin du sac de cours, et je saisis. Sidérée, abasourdie, je le laisse m'enfourner un morceau de jambon dans la bouche. Je mâche, mais le tout ne m'apporte qu'un gout d'amer à en vomir. Que se passe-t-il ? -July, tu pensais vraiment que je te laisserai mourir de faim ? Je secoue la tête, lui me tapote la tête. -C'est bien, me taquine-t-il, brave fille. -Samuel ? -Oui ? Je déglutis. -Tu te foutais de ma gueule pour… ? … La cloche sonne à ce moment, mon interlocuteur me regarde avec curiosité. -Tu disais ? -Non rien, laisse tomber. Il sourit, me tapote une nouvelle fois la tête et le voilà reparti. -Au fait, semble-t-il se souvenir brusquement, ça tient toujours pour demain, n'est-ce pas ? Le sérieux de cette question finit de m'achever, et j'hoche la tête à la manière de ces robots ultra sophistiqués. Il sourit, je m'enfonce. -Cool, tu n'imagines pas comment tu m'aides July ! Je passe te chercher pour neuf heures, ne sois pas trop en retard ! Ok. Pas de souci. Comme tu veux. Je ne suis jamais en retard sale con. Tu te fous de ma gueule ou quoi ? Bon, quelle réponse choisir au juste ? Peine perdue, je n'ai même pas le temps de me livrer à ma version Cyborg du terminator, que mon oisillon s'est déjà envolé loin d'ici. Je n'en reviens pas. Depuis ce matin, je me prends la tête. Depuis ce matin, je crois au ridicule de ce rendez-vous… Et lui n'y pense même pas. Je viens de me faire un film, je ne vous imagine même pas. Devant l'étendue de mon erreur, j'en éclate de rire. Non mais vraiment. Un rendez-vous ! Pourquoi me prendre la tête ? Il s'agit simplement de Samuel. Quoi qu'il en dise, c'est Samuel, donc rendez-vous entre potes, ou rendez-vous pseudo amoureux, ça n'a aucune importance. Totalement à côté de la plaque. Si je continue sur ce registre, il va falloir m'interner, parce qu'il ne s'agit que d'un entrainement. Un simple entrainement. Et la seule à changer de comportement là, c'est moi ! Le rire finit sur une note presque hystérique, et je respire calmement pour me calmer tout en me dirigeant vers la sortie. Tant de prise de tête pour rien. Je n'en reviens pas. Pitié, que quelqu'un m'achève tant je me sens conne !
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