Rendez-vous foireux, 1ère partie

4520 Words
Les rêves sont le reflet de l'âme parait-il. Ils nous montrent le chemin, font se poser les bonnes questions. Après, tout n'est qu'une question d'observation... Alors, la question à un million : qu'est-ce que ça donne me concernant? Hmm... C'est plutôt sombre. Une vache qui traine par ci, un coq par-là, en bref rien de bien intéressant... Ah... oh... ah si, je vois quelque chose. Dans mon rêve, je suis un homme. Bien sûr, je suis tout puissant, vigoureux comme on ne les fait plus, et tous me vénèrent au-delà de tout culte passé ou à venir. Dans mon rêve, je suis à ma place et je ne me pose plus de questions. Les hommes m'idolâtrent et... oh, Samuel, que fais-tu là petit être... ? Comme mue par ma volonté, le rêve devient un peu plus ridicule lorsque petit Samuel devient petit cochon à la queue aussi rose que son derrière. (Je ne vous raconte pas le résultat !) Je me retrouve quant à moi réduite à retrousser les babines et sens ma faim s'agrandir tandis qu'une pensée m'abrutit l'esprit. « Cochon, je vais te manger » Héhé, le rôle du méchant me va décidemment à ravir, que ce soit dans la réalité comme dans mes conneries nocturnes. Seul hic, je ne parviens pas à déterminer pourquoi dans ce rêve foireux, le petit cochon me montre les dents. Me sourit-il ? M'aime-t-il tant que ça ? … Putain, mais non, c'est qu'il se prépare à me sauter dessus l'abruti ! Je tente de fuir, mais trop tard, le cochon névrosé fait déjà de moi sa proie. Samuel, couchez ! Non mais, c'est à moi de te bouffer. Las, l'insolent n'en a que faire et je découvre que mon repas peut se montrer violent. La morsure me surprend plus qu'elle ne m'accable. Mais je vous raconte pas comment ça douille ! La morsure revient, plus violente encore que la fois précédente. Mais merde Samuel, c'est pas du jeu ! Laisse-moi mordre à mon tour ! « Samuel, stop tu fais chier » … le cochon refuse toujours de lâcher prise, je me débats. « Lâche ! Samuel ! Couchez ! » -Eh bien, marmonne une voix dans le brouillard de mon délire nocturne, ça promet ! -Hein ? Grommelé-je, peu sûre de saisir. Samuel ? -Oui, je sais, ironise encore le jeune homme. Couchez ! Ma chère, Si tu veux mon avis, tu fais des rêves bien étranges ces temps-ci. J'ouvre brusquement les yeux et regarde enfin alentour. Quelqu'un est assis près de moi, et avant même qu'il ne tende un bras pour tirer les rideaux, je peux déjà confirmer mes doutes. Et ça devient vraiment du grand n'importe quoi ! Je bougonne bruyamment avant d'aller chercher la couverture arrivée jusqu'à mes chevilles pour m'en recouvrir la tête. -Sam, grogné-je, dégage de là ! Merde alors, même plus moyen de dormir tranquille dans cette baraque... à tous les coups, ma mère l'a simplement laissé passer à son arrivée. Ce n'est que Samuel après tout, a-t-elle dû se dire, quel risque y-a-t-il à le laisser pénétrer l'intimité d'une pauvre vierge sans défense ? Pff, ras-le-cul des privilèges flagrants que tous confèrent à ce sale mioche. … Étant donné l'immensité de son erreur, l'ennemi devrait baisser les armes, n'est-ce pas ? Il devrait comprendre le danger, plus encore après ce qu'il a osé me faire dans mes songes. -Chérie, me répond-t-il pourtant, ce n'est pas une manière de parler à son tendre. Hein ? Alors comme ça il refuse de comprendre ? Ok, qu'il ne vienne pas se plaindre par la suite. … Et un Winnie l'ourson dans sa face. Le bruit étouffé de mon nounours en peluche fétiche le heurtant me parvient de sous ma couette, mais la main insiste à me secouer. -Allez July ! Arrête de faire ta chieuse. Tu te lèves, et tout de suite ! Réponse immédiate ; c'est au tour de ma peluche Diddle d'amour de voler, et j'étouffe un cri de fureur en m'éloignant de sa poigne. -Dégage ! Reviens plus tard ! Tu vois pas que je suis occupée ? Ma couette vole brutalement et je me retrouve sauvagement attaquée par les rayons du soleil... Je hurle. -Samuel, rends-moi ça tout de suite ! Face à ma colère (il le sait pourtant qu'il ne faut pas venir me faire chier si tôt le matin), je n'ai le droit qu'à une moue hautement désapprobatrice comme lui seul sait les faire. -July, fait-il durement, il est plus de dix heures. Ah... le rendez-vous était à neuf heures me semble-t-il... Hmm, et si on compte les dix pour cent de marge réglementaire ? Mouais, je suis quand même à la bourre... Oups ? -Heu... tenté-je, tu me laisses une autre demi-heure ? Le regard de Samuel se durcit et ni une ni deux je sors vivement du lit. Tachons de ne pas réveiller la bête. Vu les ravages que Samuel le cochon peux causer, je n'ose imaginer les horreurs sans nom que pourrait perpétrer ce grand garçon à la mine fragile. Je frotte un œil, puis l'autre, baille une fois, accompagnée d'une seconde fois pour la forme. -Faux rendez-vous galant, lancé-je l'air de rien en enfilant sous la couette la culotte qu'il me tend agacé, c'est toujours ce qui est prévu ? Samuel me regarde d'une drôle de façon, tandis qu'il me tend une paire de chaussette rose à pois rouge, que je ne parviens pas à décrypter. De l'agacement ? Une envie de me frapper ? De me sauter dessus ? -Je t'attends en bas, fait-il simplement. Dix minutes et je viens te chercher par la peau des fesses. Je lui tire la langue. -Quel grand romantique dis-moi, fis-je. Je comprends pourquoi cet entrainement est si essentiel. Je me plie de l'autre côté du lit pour y dénicher un pantalon roulé en boule, et l'enfile en souriant. -Dis-moi Sam. Tu es sûr de vouloir tenir le rôle de l'homme ? Tu sais, je serais certainement plus crédible, et avec Kevin, je n'ai jamais eu l'impression que... Ma simple remarque se voit stopper d'une paire de chaussures sur les genoux. (La mienne, pour être précise) -Tu me saoules. On fait comme dit. Et c'est moi qui gère aujourd'hui. N'oublie pas que c'est toi qui as proposé. Et vas-y que je lui retire la langue, pour le voir sortir de la pièce d'un air exaspéré. Je n'y comprends plus rien. Où est parti mon gentil, sage et mignon oisillon ? Peut-être me fait-il une poussée d'hormone ? Une crise d'adolescence ? Je me mords la lèvre, inquiète concernant cette dernière hypothèse. Quoi que ce soit, le phénomène vient de transformer mon meilleur ami en la pire des bêtes sauvages, le plus impitoyable et exécrable des dictateurs : un homme ! La journée risque d'être longue ! -oOo- Les rues sont désertes. Rien de bien étonnant me direz-vous, en ce mercredi matin. À 10h, j'ai matière à penser que tous sont employés à des choses autrement plus utiles que de trainer dans les rues. École, course, lit, ... lit et encore lit. Ah merveilleux monde que celui-ci. Mais mon lit est loin d'ici, et je me contente de la compagnie de mon meilleur ami en cette matinée de février, avec le froid, le vent et tous les petits désagréments qui s'y associent. Le mal de pieds par exemple. Et oui, même les semelles compensées les plus sophistiquées ne peuvent sauver la plus aguerrie des marcheuses du dimanche (là, si vous n'avez pas compris la subtilité, je suis en train de me lancer une fleur ou deux) de l'ampoule du démon. Vingt minutes, comme ça, dans le silence de surcroit, moi je ne peux pas. Trop dur. Horripilant. À se donner des envies de meurtre. Pour le principe, je coule un regard en douce sur ma gauche, histoire de zieuter le responsable de cette torture sans nom. Sam regarde devant lui, et je comprends parfaitement qu'il a beau dire, beau faire, monsieur n'a pas la moindre idée de la marche à suivre. Lui qui faisait son fier en me sortant du pieu, je le trouve sacrément gonflé. Je lui fais part de mes Oh combien brillantes réflexions. -Sam, tu comptes me trainer comme ça toute la journée ? Pas de réponse. -Hé, insisté-je pour le simple plaisir de le faire chier, j'ai mal aux pieds. J'ai froid. On fait quoi ? J'y réfléchi. -Oui, bah excuse-moi de le dire, mais tu peux mieux faire. Dans la réalité, c'est un coup à faire fuir la fille sur le champ... ou le mec d'ailleurs. Je sens que j'ai touché un point sensible. C'est facile d'ailleurs, il suffit de jeter un coup d'œil à cette mine renfrognée que m'affiche monsieur-le-chef-qui-ne-s'en-sort-pas. -Qui te dit que je n'ai pas de plan ? me lance-t-il plus doucement que son air dur ne m'y préparait. J'ouvre la bouche pour lui expliquer mes observations : moi qui me fais chier, lui qui ne parle pas, et deux ou trois autres éléments hautement techniques ; pourtant, une autre idée saugrenue devance le tout dans mon esprit. -Non ? Tu vas me dire que t'as prévu quelque chose ? -Tu ne me crois pas ? -Non. Le jeune homme me devance brusquement, pour se stopper tout aussi soudainement, son visage à quelques centimètres à peine de mon visage rougi par le froid. Le contraste du clair-obscur que le soleil dans son dos fait apparaitre me laisse un instant coïte, et je ne peux m'empêcher d'examiner ces longs cils qui papillotent d'un air contrarié, non moins que je ne peux m'empêcher d'apprécier la couleur de cette peau à faire fondre la plus froide des filles. Il est fou de constater les ravages que fait parfois Dame Nature en mettant ici-bas des êtres magnifiques qui ne pourront jamais répondre aux attentes des filles en chaleur, pourtant prêtes à se donner corps et âme à la tache... Mais c'est aussi là que je m'en félicite, car dans le cas contraire, comment aurais-je pu garder pour moi seule, cet oisillon totalement inconscient de son charme... ? -... dis, tu m'écoutes ? J'atterris brutalement, pour revenir dans cette rue froide et inhospitalière, face à mon fameux oisillon. Mon air abruti réussit-il à le convaincre de réitérer sa question, mais le résultat reste le même. La fameuse main dans ses cheveux, un soupir las de circonstance et sa voix irritée dans mes oreilles. -Je disais : dis-moi voir toi, ce que tu ferais lors d'un rendez-vous, puisque tu sembles si sûre de toi. Ce que je ferais ? Il se fout de ma gueule ou quoi ? A-t-il seulement idée du nombre de rencard que j'ai eue dans ma vie ? Aujourd'hui est et reste un jour d'entrainement. Où a-t-il compris qu'il s'agissait d'une quelconque instruction pour ma personne ? Je sais déjà tout, en ai déjà fait le tour et sais par définition que ce genre de rendez-vous consiste en une étape aussi contraignante qu'essentielle, où l'un doit conquérir l'autre. L'autre doit se laisser faire, subir l'ennui des débuts, la gêne et maladresse du débutant accompli, pour que le tout s'achève en une conclusion parfois positive, parfois négatif. Il suffit de juger l'autre, et de voir s'il nous convient ou non. Devant son air grincheux autant que déterminé, je dissimule l'irritation de ses insinuations de néophyte. Si je suis ici, ce n'est pas pour expérimenter un quelconque surplus d'informations, c'est pour lui et juste pour lui (Hmm, ainsi que pour sécher 2 ou 3 cours par la même occasion...) L'expérience créée la routine et je suis passée maitre dans l'art du rencart. Comment s'habiller, comment se comporter, comment parler... de même que mes interlocuteurs expérimentés pour la plupart agissent de même. -Normalement, expliqué-je, on se retrouve dans un café du coin, le gars à l'heure la fille en retard... Le garçon se vante, la fille écoute. La fille questionne, le mec répond du mieux qu'il peut. Pas de sujet tabou, on ne montre pas son caractère de chiotte, tout comme on décortique le comportement de l'autre pour mieux savoir qui se cache derrière le dom juan... Je le regarde, satisfaite, tandis qu'il fait mine de réfléchir. Ma satisfaction se mue cependant en air pincé, lorsque je reconnais chez l'insolent une réflexion de pure politesse. -Alors, récapitule-t-il, l'air du maitre à son élève désobéissant, tu appliques toujours ce rituel ? Acquiescement de ma part. -Toujours ? Nouvel acquiescement. -Et... (Il se gratte un menton quasi imberbe en dépit de quelques poils égarés de ci de là.) Alors, reprend-il, que fais-tu lorsque tout ne se déroule pas comme prévu ? Je vais pour répondre à sa question, décidée à lui faire ravaler son assurance mal placée, lorsque je m'aperçois qu'il n'a peut-être pas si tord finalement. Que doit-on faire lorsque le lieu de rendez-vous change de l'ordinaire ? Une réponse se fait, aussitôt contredite par la certitude que Samuel ira plus loin dans sa question. Il se moque de savoir si l'un des éléments change, que ce soit le restaurant, un cinéma ou quelqu'un me raccompagnant jusque chez moi. Non, ce qu'il veut savoir, c'est quoi faire lorsque tout se retrouve chamboulé. Lorsque, par exemple, deux meilleurs amis se donnent un rendez-vous foireux, où chacun connait l'intégralité de l'autre, où il ne s'agit plus de juger, puisque l'opinion (plutôt positive) est déjà faite depuis des temps à priori lointains. Que devraient-ils faire ? Comment devraient-ils agir l'un envers l'autre ? Jouer le jeu puisqu'il ne s'agit que d'un entrainement, ou mettre des barrières fermes qui réduiraient ce jour en une simple et banale sortie entre potes ? Pantoise devant ces problèmes jusqu'à présent absents de mon esprit, je me retrouve à le regarder sans réponse, la bouche semi-ouverte dans l'expectative d'une miraculeuse solution. C'est au tour de Samuel d'être satisfait. Je le sais, ce serait normal qu'il se foute de moi, qu'il me dise, « tu vois, tu fais moins la fière tout à coup ! ». Allez, je suis bonne joueuse, je lui laisse volontiers l'occasion d'en profiter, moi je lui sauterai dessus comme pas permis. Son regard me fendille de part en part tandis qu'il décortique sans mal les multiples pensées qui m'assaillent, et je ne sais que faire devant son sourire empli de douceur. -Toujours tentée ? Je déglutis. Non, i***t. Bien sûr que non. Faudrait-il fuir ? Laisser tomber, ne pas entrer pas sur ce terrain glissant ? Oui, sans doute. Pauvre fou, qu'es-tu en train de faire ? Ces mots me brulent, et d'autres viennent se mêler à ceux que je n'ose dire tout haut de peur de blesser. Pourquoi avoir proposé un rendez-vous dabord ? C'est ridicule, si l'on s'en tient au fait qu'il flippe à l'idée de se retrouver avec son copain dans la perspective de faire ce que vous savez qu'il fera. Pourquoi me demander à moi, une fille ? En quoi puis-je l'aider, moi qui n'y connais rien dans ce domaine particulier ? (je vous rassure, pour le reste, je suis au point...) Pourquoi vouloir s'entrainer sur un thème qui n'a d'une aucun rapport avec son problème, et de deux qui l'oblige à remettre le temps d'une journée, les fondements même de notre amitié ? Un besoin de virilité ? Un délire comme ça, histoire de se tester ? Une réflexion sur sa sexualité ? Cette dernière réflexion me laisse perplexe. Sur le point de sauter le pas, se pose-t-il des questions, a-t-il besoin de se rassurer ? Faire une journée catastrophique avec sa meilleure amie, la fille qu'il sait ne profitera jamais de la situation, afin d'être sûr qu'il fait le bon choix, qu'il peut se lancer ? Que dire, que faire ? Je suis son amie. S'il a besoin de moi, pourquoi suis-je en train d'hésiter ainsi ? Il est pourtant évident que je n'ai rien à craindre à tenter ainsi le coup, mais je ne sais pas pourquoi, j'ai cette peur sourde qui fait brièvement son apparition. Pourquoi ? Je n'en ai pas la moindre idée. Il est gay, je suis hétéro. C'est mon meilleur ami, où est donc le problème ? À part l'amitié, que pourrait-il y avoir entre nous ? Avoir autant pensé sur un problème aussi débile me donne presque envie de me frapper et je sourie une nouvelle fois (c'est si fréquent ces temps-ci) de ma propre bêtise. -Oui, bien sûr, pourquoi ? Aurais-tu peur que je ne découvre subitement en toi l'amant de mes rêves ? Un sourire pour me répondre. -Je ne sais pas, c'est à toi de me le dire. Je ne fais que demander. Je me remets à marcher pour ne plus voir l'expression étrange fichée sur son faciès, et mets les mains dans les poches, histoire de trouver un peu plus de chaleur alentour. -Et bien c'est fait. Et tu m'as convaincue, je ne suis pas plus avancée que toi. (Ouh si vous saviez combien ces mots me brulent la gorge) Alors chef, que fait-on ? Le jeune homme me rattrape de deux grands pas pour se positionner près de moi, songeur. -Et bien, dans ce genre de cas, je ne vois pas grand-chose à faire... Il tire sur mon bras qui me fait sortir la main de la poche de jean et de son autre main, il saisit mon poignet pour mieux enlacer ma main de la première; technique hautement complexe j'en conviens, que j'espère avoir expliqué comme il se doit. En gros, il me prend la main, avec la chaleur de sa paume contre la mienne qui s'y associe. Je ne sais pas pour vous, mais moi j'en reste sur le cul. Je lui lance un regard qui doit passer pour demeuré au plus haut point, tandis qu'il me sourit toujours, lui et son regard à lui taper dessus, et enhardi il glisse ses doigts entre les miens. -Voilà, chuchote-t-il, je n'y connais pas grand-chose non plus, mais ça, ça me parait approprié. Il regarde brièvement au loin et son regard s'éclaire à la vue d'un bus bleu clair aux couleurs de la ville qui s'approche près de l'abri-de-bus que nous atteignons. -Et ça, c'est la seconde partie du programme. Un petit coup d'œil sur sa montre. -Et pile à l'heure de surcroit. Comme quoi il ne faut pas désespérer les concernant. Et il m'entraine. Et je n'en reviens pas. Et je me laisse emmener, et je le vois payer mon ticket avant de m'emmener sur ma place de bus, et je le vois me sourire comme un gosse fier de son coup, sa main toujours dans la mienne. (Et je sais que les "et" se mêlent et s'enchainent, mais parfois, navrée mais on ne pas faire mieux... on ne m'a jamais fait ce coup-là !) -Tu avais prévu ton coup, l'accusé-je lorsque je repris le contrôle des événements. Tu avais un plan ? Petit air innocent chez le démon. -Ai-je dit le contraire ? C'est toi qui as refusé de me croire. Ça t'apprendra, mauvaise langue. Ouh, je vais le taper, je vais le cogner. Je vais... Il éclate de rire. -Tu verrais ta tête, on dirait que tu as mangé un truc avarié. Si l'un de tes Ex te voyaient, je peux t'assure que ça, ça les ferait fuir. Je lui tire la langue, à défaut de le frapper. Ce n'est pas de sa faute s'il sait être innovant contrairement aux autres. -Allez, me console-t-il en lâchant doucement ma main, j'arrête le temps du trajet. Tu transpires ma chère. Je le tape. -Sale con, c'est toi qui transpire. -Si tu le dis. Bon, je te connais, je te laisse dormir, je sais ce que c'est. Je rêve. Mais non, ce n'est pas un rêve puisque je le vois s'installer confortablement pour faire une somme. -Tu sais au moins où on descend ? m'énervé-je. Il secoue nonchalamment une main. -Dors petite, je te réveillerai va. Laisse faire les hommes. Laisse faire les hommes. Il en a de bonne lui. Je me calle contre la fenêtre et ferme les yeux. Inutile de dire que je ne parviens pas à mettre en état de veille le magma de pensées contradictoires qui tourbillonnent. Ah oui, en fait si ; environ 7 minutes avant qu'il ne me secoue pour descendre. À ce moment, une tranquille sérénité m'a étreinte, et j'ai saisis que lutter ne servait à rien. Laisse-toi faire July, laisse faire les hommes comme il dit. Après, suis ton chemin, vois ce qui se passe à la fin... -oOo- Après le choc, les rafales. Samuel me sort du petit bus au terminus (impossible de se tromper comme ça) et nous nous retrouvons au bord de la mer, tandis qu'il range dans les fins fonds de sa poche un curieux petit morceau de papier. Ah oui, c'est vrai, la Bretagne, les élans odorants et le sable boueux à l'horizon, c'est d'un romantique. Voilà pourquoi personne jusqu'alors n'avait osé m'y emmener… et puis soyons honnêtes, c'est d'un niais à toute épreuve. Niais, et bien peu crédible. Si quelqu'un d'autre que Samuel avait un jour tenté de m'amener ici, c'était l'alarme rouge chez July party. Un lieu pareil, au premier rendez-vous, et l'homme qui ne tente pas d'ouvrir sa braguette ? Absolument et catégoriquement impossible. Mais ici c'est Samuel, et tandis que j'oscille entre amusement et effarement, mon petit homme me guide au gré des ruelles, visiblement étudiées au préalable semblerait-il. -Samuel, où… ? -Ça y est, me fait-il, m'approchant plus près de lui. Alors ? Première impression ? Je le fixe bêtement, puis tourne mon regard vers la bizarrerie de la rue. Non ? Il n'aurait pas osé… mais… une brocante ? J'éclate de rire, déroutée par les idées farfelues de mon ami. Alors comme ça, lui pour séduire sa moitié, il l'emmène au pays du défraichi ? Non vraiment il n'y a pas à dire, il ferait vraiment un super petit ami. Au moins on ne s'ennuie pas avec lui. Hmm, pourquoi est-ce que je dis ça moi ? Voyons, une fille aussi cool que moi, bien entendu que je suis la petite amie dont rêve tout mec… N'empêche, quand je songe que j'étais censée lui montrer la vie, et me voilà à me laisser entrainer par cet inexpérimenté… Vais-je me laisser faire ? Vais-je sombrer dans ce rôle de la frêle fille qui suit docilement son petit ami d'amour ? Mon cul tiens, il va voir ce qui l'attend. Histoire de donner le ton, me voilà donc partie au milieu des vieilleries en tout genre, un Samuel ravi juste derrière moi. Et une poêle de ci, une culotte à fleur de là. Non merci monsieur, mon dentier tient toujours. Oh, mais que voilà un bel urinoir... ... Non non, inutile de donner le prix, je doute de pouvoir en faire bon usage. … Bon ok j'exagère… un peu. Les petits vieux se révèlent plutôt sympas, et je me prends vite au jeu lorsqu'au détour d'un landau délabré, le livre de mes rêves me saute au nez. 50 centimes, rien que ça. Puis le canif des années 50 pour Samuel, où un vétéran nous conte fièrement les aventures où il a 100 fois failli perdre la vie. Je sais, ça peut paraitre gonflant, et d'ailleurs ça l'était je vous rassure, mais je ne peux oublier ces yeux brillants qu'avait Samuel. Vous l'auriez vu, captivé par ces histoires saturées de testostérones… Un vrai mec, qui parle avec un autre mec. Ça m'a fait bizarre. Soudainement, je me suis sentie l'intruse, celle qui découvre une partie jusqu'alors négligée d'un être proche, et la culpabilité s'est emparée de moi. Après toutes ces années que je le connais, comment se fait-il que je n'aie jamais songé à lui demander ses passe-temps de mec ? Comment se fait-il que je n'aie jamais cherché à le voir tel qu'il est vraiment, un mec qui en aime un autre, plutôt que le substitut de fille que je voulais qu'il soit ? Peut-être parce qu'il n'en a jamais lui-même parlé, qu'il n'a jamais à aucun moment chercher à revendiquer une quelconque virilité si naturelle pourtant. Je déglutis tandis que Samuel prend congé du vieil homme visiblement ravi d'avoir pu raconter ses exploits. La vérité, c'est que Samuel s'est toujours préoccupé de me distraire. Il s'est toujours soucié de mes problèmes, mes centres d'intérêts, et jamais je ne l'ai entendu se plaindre de s'occuper de me vernir les ongles de doigts de pieds, ou de me conseiller sur la tenue à porter pour ma prochaine sortie. Samuel me regarde, je baisse les yeux. -Ça va ? S'inquiète-t-il. Tu fais la gueule ? Je secoue la tête en souriant et lui prends le bras pour l'emmener au prochain stand. -Non non ce n'est rien. On continue… Je fais mine de m'intéresser au méli-mélo de vêtement tassé sur la table que tient une femme à l'air ouvert, quand mon œil s'arrête sur une écharpe turquoise, aux reflets vert -pistache. -Oh regarde. Tu ne la trouves pas magnifique ? Samuel sourit. -Effectivement, elle irait parfaitement avec ta jupe bleu marine. Tu veux que je te l'achète ? Je le fixe, et soupire. Je savais que ce mec était gentil. Je savais qu'il se préoccupait des autres sans forcément aimer le montrer. Ce que je ne savais pas, c'est que moi-même je suis aussi coupable que tous ceux que je critique. Cet ami m'a beaucoup donné, sans que jamais je ne me pose de questions. Je fais mine de lever les yeux au ciel, dans une attitude agacée que je mime si bien. -Mais non imbécile, c'est pour toi que je regarde. Tu n'a pas froid comme ça? -Heu, non… Il semble perplexe. -Tu sais bien que je ne suis pas frileux. Son sourire charmeur revient tandis qu'il me bouscule, taquin. -C'est toi la geignarde des grands froids. Si elle te plait tant, achète-là toi, moi je… Je ne le laisse pas finir et me tourne vers la femme assise tout près. -Madame, combien pour l'écharpe ? La femme aux cheveux châtains et au visage carré contemple l'écharpe en question, semble réfléchir avant de m'annoncer un prix imbattable. 2 euros, et avec j'ai même les gants unis. Petite transaction par ci, moi qui enfile de force l'écharpe au tour du coup de Samuel par là. Samuel grogne, comme chaque fois qu'il s'agit de lui, et la femme sourit. -Ah jeune homme, profitez-en. Ce n'est pas tous les jours qu'une femme se montre généreuse. Vous avez de la chance d'avoir une telle petite amie. J'ouvre la bouche, prête à corriger l'erreur, mais la phrase met du temps à se construire dans mon esprit, et Samuel me devance en hochant la tête. -Vous avez raison. J'ai de la chance. Putain, ce mec est incroyable. Irrécupérable. Super gênant. Je sais que je suis parfaite, mais seulement en surface. Avec lui, je suis capricieuse, irascible, tête de cochon et prétentieuse. En sachant tout ça, comment peut-il raisonnablement penser avoir de la chance de jouer au prince charmant ? Mouais, les hommes sont suicidaires. Suicidaires, et masochistes de surcroit.
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