Enoch déchira une feuille d’essuie-tout et la tendit à Natalie.
— Vas-y, fais ce que tu dois. Je m’occupe du reste.
Il préférait éviter qu’elle se coupe à cause de son manque d’attention. Sebastian, de son côté, termina rapidement de remettre de l’ordre dans la pièce.
Lorsqu’il eut fini, il s’essuya les mains et quitta la cuisine. Il resta un instant immobile sur le seuil, surpris par ce qu’il découvrit.
Le plancher brillait, les grandes fenêtres ouvertes laissaient entrer un flot de lumière dorée et un vent frais qui faisait danser les rideaux. Les meubles, naguère encombrés d’objets, semblaient avoir retrouvé leur place naturelle.
Sur la table, un vase jadis oublié portait désormais un bouquet de marguerites et d’iris sauvages. Un peu partout, de petites plantes en pot apportaient à la pièce une note vivante et artistique.
— Alors ? Qu’en dis-tu ? Ce n’est plus la même atmosphère, non ? Avant, tout était propre, certes, mais froid et sans âme. Il fallait un peu de couleur.
Natalie, appuyée contre l’encadrement d’une fenêtre, tenait une bouteille de soda à la main. Son sourire illuminait la pièce.
Sebastian s’étonna de la voir si radieuse dans cette maison modeste. Sa joie semblait pourtant contagieuse, et il sentit ses lèvres s’étirer sans même s’en rendre compte.
Il s’approcha de la table et effleura du bout des doigts un pétale blanc.
— Tu as raison, murmura-t-il. Ça me rappelle autrefois.
Sa mère aimait aussi disposer des fleurs dans leur minuscule cuisine. Malgré la pauvreté, elle parvenait à rendre leur foyer chaleureux avec ces gestes simples.
Depuis sa disparition, Sebastian n’avait plus jamais ressenti ce sentiment de foyer véritable. Pour la première fois depuis des années, il se surprenait à penser qu’il avait retrouvé un endroit à lui.
— Ta mère devait avoir un grand amour de la vie, observa Natalie d’une voix douce.
Il la regarda, un éclat attendri dans les yeux.
— Et toi, tu continues à m’appeler ton mari par habitude, ou tu ne t’y fais toujours pas ? lança-t-il avec un léger sourire en ouvrant le réfrigérateur.
Il constata aussitôt que Natalie avait pris la dernière bouteille.
— Oh… je ferai attention la prochaine fois, balbutia-t-elle, confuse.
Elle n’avait pas mesuré la portée de ses mots ; peut-être l’avait-elle blessé sans le vouloir. Ses pensées furent interrompues lorsqu’il lui prit la bouteille des mains sans prévenir.
Avant qu’elle ne réagisse, il en porta le goulot à ses lèvres.
— Non ! protesta-t-elle, les joues rosies. J’ai déjà bu dedans !
Mais il ne l’écouta pas. Fascinée malgré elle, elle suivit le mouvement de sa gorge lorsqu’il but jusqu’à la dernière goutte, ses lèvres touchant l’endroit précis où les siennes venaient d’être.
Sebastian, indifférent à la gêne qu’il provoquait, reposa la bouteille vide et sortit son téléphone pour vérifier l’heure.
Puis, d’un geste léger, il tapota le front de Natalie avec la bouteille.
— Je dois y aller. J’ai un rendez-vous ce soir. Ne m’attends pas.
Un silence s’installa aussitôt, plus intime que gênant. Natalie, figée, porta machinalement la main à son front. Ses oreilles la brûlaient.
Même après son départ, elle resta immobile, troublée par cette proximité inattendue.
Le lendemain matin, le réveil strident la tira de son sommeil. Elle se leva en hâte, traversa le salon et aperçut la marque d’un corps sur le canapé : Sebastian y avait dormi, mais il était déjà parti.
Elle poussa un soupir. Inutile d’y penser, elle devait se préparer pour un nouvel entretien.
Dans le métro, son téléphone vibra. Un message du groupe Larson. Surprise, elle l’ouvrit aussitôt.
C’était une lettre d’excuses officielles : le refus d’hier était annulé, et on l’invitait à un nouvel entretien.
— Quoi ?… murmura-t-elle, déconcertée. On retire rarement un refus après coup…
Malgré son incrédulité, elle décida de s’y rendre.
À son arrivée, la réceptionniste la guida jusqu’à une salle de réunion. En entrant, elle sentit plusieurs regards converger vers elle. Son cœur accéléra, mais elle tenta de garder contenance.
— Excusez-moi, dit-elle en hésitant. Je crois que je me suis trompée de salle…
— Vous êtes bien là où il faut, Mademoiselle Quinn, répondit une voix familière.
C’était la femme aux cheveux châtains raides, l’une des recruteuses de la veille. Natalie s’arrêta, interdite.
Un homme élégamment vêtu prit alors la parole :
— Bonjour, Mademoiselle Quinn. Je suis Garrett Harding, du groupe Larson. Nous souhaitons éclaircir certains points concernant l’entretien d’hier.
Assis au centre de la table, il la fixait calmement derrière ses lunettes argentées. Sa prestance et ce petit grain de beauté près de l’œil le rendaient étrangement charismatique.
Natalie le reconnut aussitôt : le vice-président du groupe Larson. Le même Garrett Harding dont on parlait dans les magazines pour ses conquêtes et son charme irrésistible.
À l’université, plusieurs filles de sa promotion rêvaient de l’approcher. Certaines avaient même tenté leur chance en postulant dans son entreprise.
Natalie, elle, se contenta de répondre poliment :
— Je vois.
Elle n’y voyait pourtant pas grand-chose.
Son regard se posa sur Elaine, assise un peu plus loin, visiblement mal à l’aise. Cette dernière la fusilla du regard. Natalie détourna aussitôt les yeux, incapable de comprendre la cause de cette hostilité.
Garrett ajusta ses lunettes, fit un rapide tour d’horizon de la salle, puis déclara d’un ton posé :
— Très bien. Passons au vif du sujet. Elaine, vous avez écarté la candidature de Mlle Quinn pour des raisons que vous avez qualifiées de “morales”. Nous souhaitons aujourd’hui que vous exposiez ces motifs devant nous. Il est normal que tout soit dit clairement.