Pénétration

7013 Words
Petit rappel des surnoms : Caprice : l'ange, l'elfe... Gustave : Gus, le lutin... Camille : l'ogre, le colosse, Mika... Noah : Nonichoux, l'apollon... Aby: Georgette... Les sciences. Quel mot merveilleux ! Ah ! (Soupir de contentement) Comment ne pas se complaire dans cet ensemble de connaissances, d'études d'une valeur universelle, caractérisées par un objet et une méthode déterminée, et fondées sur des relations objectives vérifiables… Bon, je l'admets, ce n'est pas de moi, je suis forte mais pas à ce point. Mais avouez que cette définition tout droit sortie du dictionnaire Le Robert est assez sympa ! Non non, ne fuyez pas ! Je suis venue en paix, avec mes sciences en drapeau blanc... Et celles-ci m'ont bien servie cette semaine. Je vous avais bien dit que je révolutionnerais les connaissances sur les Nuisibles… et bien voila une chose de faite ! Et c'est fou tout ce que mes expérimentations sur des souris de laboratoire m'ont appris ! Saviez-vous, par exemple, que nous mangeons bien plus vite que la normale ? Que notre capacité cérébrale est environ 2,76% plus grande que le commun des mortels, et que notre orteil droit devient légèrement plus gros que le gauche ? (Bon, ici, ma conclusion est purement subjective. J'espère que c'est le cas pour tous, autrement je suis officiellement difforme… Il me faut davantage de tests !) Sinon, l'hypothèse selon laquelle notre sang s'échaufferait durant nos crises est confirmée, d'où notre besoin de compenser nos « pertes sanguines » au moyen de notre consommation hautement carnivore. Cependant, ce que j'ai découvert et que personne ne savait (je suis trop forte, y'a pas de doute), c'est que ce sang est directement lié à la maladie. En termes simple, je dirais simplement que lors de nos crises, j'ai pu constater une nette augmentation de notre pression sanguine. Le poison habituellement maintenu dans notre « organisme » est alors contraint à s'échapper afin de rétablir l'équilibre nécessaire. De cette façon, toute partie de notre anatomie en contact avec ce sang occasionnellement en trop plein devient elle-même mortellement contagieuse, et toucher quiconque, quelles que soient mes tentatives, se révèle irrémédiablement néfaste pour mes pauvres petites souris. Paix à leur âme ! (une minute de silence je vous prie) Une fois le poison libéré, lequel sécrète une substance dans notre cerveau qui nous pousse à nous en débarrasser au plus vite, (tel un besoin incontrôlable), notre corps s'apaise, et le mal s'achève. Et là où je révolutionne la vision de mes petits Nuisibles ignorants, c'est lorsque j'ai découvert un fait fantastique… (Je me donne l'impression de parler comme ces profs dégarnis du caillou, façon Einstein… Mais ne nous déconcentrons pas je vous prie. Plus tôt ce sera dit, plus tôt nous pourrons passer à d'autres phénomènes plus… intéressants, si j'ose dire) Sachez que nous sommes contagieux entre nous (là, je vais faire comme si cette nouvelle vous créait un choc…). Si, je vous assure, ne sombrez pas dans la folie, je suis là pour apaiser vos doutes ! Nous sommes contagieux entre nous. La seule raison pour laquelle nous ne tombons pas tous malades dès que l'un des nôtres fait une crise, réside dans la relative résistance de nos corps (ce qui signifie que je suis robuste, moi aussi. Héhé, je le savais ! Il n'y avait pas de raison que je sois différente des hommes). Après cette découverte grandiose, j'ai donc cherché un endroit auquel, peut-être, nous serions plus sensibles… et j'ai trouvé. En termes corrects, je dirais simplement qu'il s'agit de mettre en contact deux parties non protégées par une zone de peau protectrice. Coupure, parties génitales, buccale (la bouche pour ceux qui préfère…) J'en ai parlé avec mon moi intérieur (bah oui, mes recherches n'intéressent personne d'autre, même pas Noah, ni Camille, donc j'en arrive à me parler toute seule… ah oui et à vous très chère ami(e)s ! Voyez jusqu'où va mon estime de votre personne… Petits veinards ! ) donc, j'ai décidé que la science ne devait pas reposer sur des non-dits ; alors je le dis. D'après mes expérimentations très pointues (que je ne dévoilerai pas dans un souci de respect à la souris mon amie), si, entre Nuisibles, il y avait embrassade et/ou rapport sexuel avec pénétration, il pourrait alors y avoir contamination… dès lors qu'un des deux partenaires est malade, cela s'entend. Fascinant, n'est-il pas ? Bref, là où ma nouvelle étude rencontre quelques difficultés d'ordre technique, c'est que je ne saurais dire si cette inter-contamination peut se révéler néfaste. Oui, mes souris ne se montrent pas très coopératives. Comme vous vous en doutez, je ne suis parvenue qu'à produire des espèces nuisibles mâles, et celles-ci n'éprouvent pas de désir particulier à s'entre-pénétrer… Zut ! Mais n'ayez crainte, la science triomphera, car j'ai moi-même deux sujets humains qui sont adeptes de la technique : Caprice et Gustave. Mes sujets. Pff… C'est là que ça coince encore… ils sont introuvables ! Tss et après certains viennent dire que les sciences sont défectueuses… s'ils savaient ! L'homme est la faille de la science ! Mais je les trouverai. Je suis déjà passée demander à Noah et Camille… tous deux étaient attablés à leur hobby respectif (musculation prétentieusement plaisante à regarder, et peinture…) et leur réponse fut pour une fois la même. « Ne les cherche pas, ils doivent être en train de copuler dans un coin ! » Je n'ai rien répondu, dans un souci de ne pas me faire chieuse, mais mon désir de les retrouver durant l'acte en est devenu d'autant plus grand. Si je ne me trompe pas, le phénomène de contagion doit être fascinant à regarder. Il me faut les trouver à tout prix. Imaginez la scène. Petit caprice en train d'apprendre les règles de la vie à gentil Gustave innocent. Leur corps enlacés, l'odeur de l'amour qui flotte dans les airs… hmm hmm le phénomène reste bien évidement intéressant d'un point de vue STRICTEMENT scientifique. Je ne suis pas une fille comme ça. Je suis pure voyez vous… bon je vais cesser de m'enterrer. Tiens, j'ai parlé de Noah et Camille réunis. Voici qui me pousse à reparler de ces sciences merveilleuses … Oui j'insiste, et ne fuyez pas, c'est le chapitre qui veut ça. L'auteur doit certainement être dans sa période de règles, sinon elle ne me ferait pas dire des c******** pareilles… Donc les sciences de l'homme… Fantastique ! Merveilleux ! Savez-vous combien deux bêtes qui se partagent le même morceau peuvent en venir à se faire pénibles ? Moi, je le sais ! Et ce ne sont pas deux bêtes qui m'agacent, mais quatre ! Horreur. Et en même temps… Camille et Noah notamment… Je ne saurais dire pourquoi, je ne saurais dire comment ou en quoi j'en suis la cause (pourtant je le suis, c'est évident) mais ces derniers jours, je sens une tension entre eux deux, un froid qui ne tolère aucune transmission de parole qui excéderait cinq mots de leur part. L'un me prépare à manger, l'autre me sert le jus d'orange. L'un me parle d'actualité, l'autre de la vie quotidienne. Mais jamais il ne m'arrive de les avoir tous deux réunis autour de moi, à moins de voir des regards mauvais fuser dans tous les sens. C'est triste en réalité, car je les aime tous les deux. L'un m'inspire la confiance, un ami si proche qui comprend mes moindres craintes et désirs, l'autre m'apporte l'exaspération divertissante qui fait de vous une vraie femme, et stimule ce besoin d'avoir une bête à dresser. Je sais, dis comme ça, n'importe qui préférerait l'un à l'autre, mais c'est ainsi. Je ne saurais pas trouver d'autres qualités au bougre. Entre Noah et moi, je sens qu'il y a quelque chose. Quelque chose qui me fait souffrir lorsque je le vois si près de Caprice… qui me rend jalouse ? Quelque chose qui me donne envie de le voir, de rester près de lui la nuit venue, afin qu'il me tienne dans ses bras. Certes, tout le monde me tient dans ses bras ici. Caprice, Gustave, Camille, mais c'est différent avec lui. Lorsque Noah le fait, qu'il en vient à effleurer mes mèches rebelles capricieuses, je le « sens ». Mon corps s'échauffe, je me devine rougir, je suis gênée… et j'en redemande. Les autres non, ça vient ou non, je n'en ai que faire, puisque je n'y vois rien d'autre que des marques d' amitié. Ah monde cruel dénué de raison ! Pourquoi ? Suis-je damnée, moi qui apprécie l'inappréciable ? Et en outre, je ne sais toujours pas quoi penser de Noah. De son attitude à mon encontre, j'entends. Comme je l'ai dit, j'ai besoin de lui et il est là. Mais je nage pourtant en plein brouillard. Il est devenu si gentil, si tendre, et en même temps, je le sens parfois si loin lorsque je suis près des autres. Tout seul, il me parle de tout et de rien (et oui, à noter que nous avons ENFIN dépassé la conversation météorologique au profit de la vie, de lui, de son passé, accessoirement du mien également). Noah se confie, j'apprends à le connaitre et à respecter certaines de ses blessures passées. Mais il suffit que Gustave arrive en me taquinant, que Caprice s'infiltre en me cajolant, ou pire que Camille vienne simplement discuter, me demander de venir admirer l'une de ses nouvelles œuvres, pour qu'une barrière s'élève et qu'il devienne aussi froid que de la glace. Je ne comprends pas. Serait-il jaloux ? Je souris en marchant le long des couloirs. Il m'a dit une fois que je lui appartenais, mais je l'ai compris comme une sorte de responsabilité qu'il entretient à mon égard. Qu'en a-t-il à faire que je parle aux autres ? Et le problème, c'est qu'il devient de plus en plus froid, de plus en plus souvent. Je sens qu'il désire me dire quelque chose, qu'il veut me confier son problème, mais il bloque sans cesse. Que disent les sciences à ce propos ? Lui parler ? Le contraindre à s'ouvrir ? Las, j'ai trop de peur, car je me tâte moi-même. Plus je l'apprécie, et plus je songe à m'éloigner. Être amie avec lui fait mal. Je sais, cette réflexion est purement égoïste, mais je souffre de lui sourire, je souffre lorsqu'il me tient chaud la nuit sans viles pensées. Parce que vous l'aurez peut-être oublié, mais je suis une fille, et pire je suis Abigaël. La chieuse de service, celle qui exige toujours plus. Et je veux qu'il ait de viles pensées lorsqu'il me tient contre lui. Ce qui n'est pas le cas, car un garçon est mauvais comédien sur ce terrain-là. S'il y pense, il vous saute dessus. Hop là, et en deux trois coups, il vous fait votre affaire. Mais pas lui. J'en suis à un stade ou j'aimerais davantage de sa part. Et je sais que Noah n'est pas à moi. Je grimace tout en fouillant pièce par pièce mes deux petits déchainés de la braguette. Ça y est, c'est dit. Je dois devenir chèvre… Qu'est-ce que j'attends d'un gay au juste ? Noah me donne déjà ce qu'il peut. Son amitié, sa présence. Alors pourquoi ne puis-je pas m'en contenter ? Je me mords la lèvre au point de la faire saigner et savoure le goût de mon sang métallique. Je sais ce qu'il me faut faire. Il faut cesser cette mascarade. Je le trompe en restant près de lui en tant qu'amie. Je me dois de m'éloigner. Tout de suite. Maintenant. Mon cœur se serre et poltronne, je secoue la tête en atteignant la cuisine. Promis, je m'éloignerais, mais plus tard. Demain. Ou après demain… enfin bref je verrais bien… -oOo- Mes pas me guident sagement vers la seule partie du manoir non explorée, et, au nom de la science, je décide de passer outre les avertissements vis-à-vis de cette zone. Soit, l'on m'a vivement « déconseillée » de fouiner au sous-sol. Mais l'on ne me l'a pas interdit. Et Abigaël a de bonnes raisons. Vite fait, j'attrape les clefs qui, je sais, sont cachées derrière le portrait de Marylin Monroe (quel mauvais goût mais bon, je ne les referais pas, les pauvres) et j'ouvre la porte. L'intérieur est sombre, froid. Je frissonne et regrette de ne pas avoir mis la petite laine de rigueur. Mais nous sommes fin janvier et l'air glacial s'en est allé. Et surtout, j'ai fait une crise i peine deux jours. Je suis donc fraiche comme un sou neuf. J'y pense malgré tout tandis que j'arpente les couloirs si lugubres en comparaison du reste de la maisonnée. Ça fait plus de deux semaines que je suis ici et j'en suis maintenant arrivée là : malade plus de six fois, dont cinq d'une manière hautement mortelle pour toute personne normale de ce monde. Et j'ai de même appris à apprécier les habitants qui règnent en ces lieux. Que dis-je, je me sens vraiment bien ici, et j'ai peine à penser que je ne suis là que depuis seize petits jours. J'ai ma chambre, ma place à table (Noah me l'a laissée au profit d'une place moindre sur le coin qui me sépare de Camille… allez comprendre !), j'ai ma part dans les conversations… Je grelotte. Bon sang, il fait réellement froid ici. Je plisse les yeux dans cette obscurité totale, et aperçois un peu plus loin un faisceau de lumière tremblotant. Je rajuste mes lunettes sur le haut de mon nez charmant, et me précipite vers l'endroit où « s'activent » mes deux tourtereaux. Je me retiens de les appeler, car après tout, si Abigaël voit quoi que ce soit par un mauvais hasard, ce ne sera pas de sa faute, ni de la leur. Héhé, je sens qu'un nouveau mystère va se trouver élucidé grâce à mon talent sans pareil ! -Ahhh ! Ahhh ! Je souris. Même des cris. Ça doit valoir le coup d'œil d'observer un transfert de maladie. Je m'avance précautionneusement, à l'écoute pour discerner s'il s'agit des cris de Caprice ou Gustave. -Ah ! Pitié stop ! Je m'arrête, perplexe. C'est bien de la souffrance que j'entends, non du plaisir pervers. Seraient-ils experts en masochisme ? Et d'ailleurs, la douleur a-t-elle pour propriété de rendre une voix méconnaissable ? -Stop ! gémit la voix. Je ferai ce que vous voudrez ! -Alors parle ! Là, je me raidis et m'arrête, cachée dans le coin de la porte. Je connais cette voix. Enfin, je crois. C'est celle de Caprice. Mon ange à moi. Je déglutis. Mais elle n'est pas pareille. Changée. Froide. Brutale. L'autre voix sanglote et je saisis que ce n'est définitivement pas Gustave. Gus peut se laisser faire, être totalement dominé, mais jamais Caprice ne le laisserait pleurer. Jamais ils ne se parleraient de la sorte. Un autre cri et l'homme cède. -D'accord, je dirais tout. -C'est bien, grince Caprice. Tu es un bon garçon… Quels sont les projets de ton ambassade ? -Nous voulons porter en instance internationale les agissements de l'état français. -Précise… Un autre cri. -La corruption, les disparitions nombreuses, les menaces. Mon ambassade veut les dénoncer. Je reste là, le souffle court et ma tête me tourne. Est-ce une séance de torture ? Je secoue la tête, tremblante. Ne pas accuser à tord, connaitre toutes les données du problème. Il me faut regarder. Je jette un coup d'œil par l'embrasure de la porte et vais pour me terrer à nouveau, mais la personne à proximité me tourne le dos. Gustave. Légèrement de profil, je vois son expression glaciale. Impassible, les mâchoires crispées, un regard dur, il n'a plus rien du gentil Gustave pervers. Il regarde au fond de la pièce et je laisse errer mon regard dans cette direction. Je plaque ma main sur ma bouche et étouffe un haut le cœur. Du sang. Du sang partout. Et mon ange, le visage méconnaissable au-dessus d'un homme en cravate. Et là encore, du sang. Caprice a bien fait de s'attacher les cheveux en une couette façon palmier, car le fluide vital de la victime le macule, lui et ses poings gantés de rouge. L'homme, lui, n'est plus descriptible, le visage à l'évidence tabassé de fond en comble. Déstructuré, ravagé. -Quand ? -Au prochain conseil, d'ici une semaine. Caprice réfléchit, mais cette expression maternelle si coutumière n'est plus là. Annihilée, comme toute trace d'humanité que je lui avais trouvée. -Quels sont les moyens de pression possible ? Le prisonnier ligoté à même sa chaise semble ne plus vouloir parler. À moins qu'il ne le puisse simplement plus. Un os qui craque quand Caprice s'occupe de sa main et l'homme retrouve l'usage de sa gorge. -L'ambassadeur ne cédera pas, il est décidé à aller jusqu'au bout. -Les moyens ! Un autre cri, et moi qui pleure en silence. Mon ange, que fais-tu à cet être ? Petit homme, parle… parle avant qu'il ne soit trop tard. -Il a une fille, sanglote finalement le fonctionnaire. Il cédera si vous lui parlez de sa fille. Je reste tétanisée. Je devrais sortir de l'ombre, les stopper sur le champ. Mais mes membres semblent désormais incapables de se mouvoir. Est-ce définitif ? J'espère que non car ma seule envie en ce moment précis réside dans la fuite. Fuir loin de ces monstres inhumains. Je me mords une nouvelle fois la lèvre. Non, Abigaël ne fuira pas. Abigaël doit affronter son ange devenu démoniaque. Je m'agrippe les bras pour me donner du courage, quand je me souviens que je ne suis qu'une idiote finie. J'ai mes armes moi aussi. Aussitôt, je cherche la clef du pouvoir… -Caprice, grince Gustave, c'est bon, nous avons ce qu'il nous faut. Finissons-en. Caprice acquiesce sèchement avant de retirer ses gants. C'est la première fois que je vois ses mains, songé-je de très loin, le reste de mes pensées perdues dans un brouillard d'horreur générale. Celles-ci sont blanches. Normales. Effrayantes. Vite, je trouve la clef et m'empresse d'ouvrir mon bracelet. -Pardon, murmure mon ange. Et d'une caresse sur la joue, l'homme qui lui fait face se convulse brièvement, se débat avant de s'écrouler sur la chaise. Mort. -NON ! hurlé-je en me précipitant dans la salle. Stop ! Les deux hommes se figent, mais le mal est fait. Deux monstres aux masques toujours froids et brutaux, couverts de sang auprès d'un corps sans vie. -Non ! crié-je encore. Je tremble et, histoire de ne pas m'écrouler, je préfère m'appuyer contre un mur trouvé là. Eh bonjour monsieur le mur… Veux-tu devenir mon ami ? Seule condition, ne deviens pas sanguinaire, ok ? Ça pourrait se révéler fâcheux sinon. -Georgette, murmure Gustave tout proche de moi. -Silence. Ne bouge pas. Le pouvoir m'envahit, grisant, et je lui permets de librement s'écouler. C'est la première fois que je me laisse aller et je n'en ai pas même conscience. Je suis bien trop choquée. Horrifiée. Furieuse. Les masques de froideur se retirent enfin (à moins qu'ils ne se lèvent, question de point de vue !), et mes deux compagnons semblent ENFIN tristes. Mais pour qui ? Pour eux ? Pour le mort ? -Aby, souffle Caprice, tu n'aurais pas dû voir ça… Mon cœur se serre. Aucune de mes supputations n'étaient justes. Petit Caprice est triste pour moi. Quoi ? Il croit que je ne suis pas apte à supporter la vue du sang ? De la torture ? De la mort ? Je suis prise d'un nouveau haut le cœur plus bruyant et constate qu'en effet je ne suis pas habilitée pour ce genre de scène. Mince alors. À déconseiller aux âmes sensibles, ou juste aux Abigaël, je me tâte encore… -Pourquoi avez-vous fait ça ? Les deux hommes se taisent. Bon, en même temps, j'ai interdit à Gustave de parler. Pas folle ! Je ne veux pas qu'il retourne mon pouvoir contre moi, qu'il me torture moi aussi. Du calme, Abigaël. Reste donc Caprice. -Réponds-moi, Caprice, ordonné-je de ma voix déformée par le pouvoir. Pourquoi avez-vous fait ça ? -C'était notre mission. On nous l'avait ordonné. Abigaël, laisse-nous approcher, ce n'est pas ce que tu crois… -Vous le faites tous ? -Oui, quand Léon nous désigne. Ma gorge se serre. Noah et Camille aussi donc. -Qui vous l'a ordonné ? -Ceux d'en haut. -Ceux d'en haut ? Les extraterrestres ? Le gouvernement ? Caprice hoche la tête. -Les extraterrestres ? m'étonné-je. -Non. Le gouvernement. J'en reste coite. Ils sont à la solde du gouvernement. Cette vérité m'assaille, me fait l'effet d'une bombe. Les puissants savent pour eux, mais au lieu de les étudier, ils les utilisent… -Mais tu m'avais dit qu'ils ne vous avaient pas conçus ? Tu m'as menti ? Caprice lance un imperceptible coup d'œil à Gustave qui se débat en vain contre moi. Lui-même tente de bouger, avant de soupirer. -Non, je n'ai pas menti. Si ce sont eux, alors toute trace à été détruite. Le gouvernement est grand, et untel ne sait pas ce que fait l'autre dans ces organismes. Il me regarde simplement, attendant peut-être d'autres questions. Mais je ne suis plus en état. Je veux fuir. Fuir cette maison de dingues, ce sang, cette violence, ces hommes qui tous me trahissent. -Aby… murmure Caprice. Ne fais pas de bêtise. Nous ne sommes pas différents de ce que tu connais. C'est moi… Caprice. -Tais-toi. Je réfléchis et serre le poing pour en stopper les tremblements. -Je veux sortir, sangloté-je, et effectivement, je constate que je pleure... (depuis longtemps ? Snif je n'aime pas pleurer, ça me bouffit les traits) Comment faire pour partir du Manoir ? -Aby, non ! -Réponds à ma question. Je me sens drôle, bien, si bien et en même temps si mal, et je devine que ma capacité monstrueuse atteint de plein fouet Caprice. Celui-ci cille, vaincu. -Prends les clefs du portail dans l'armoire de l'entrée. Le code du portail est 2507CX…. Il hésite. Et ta voiture est dans le garage. J'encaisse la nouvelle. Ma titine était là et ils ne m'en avaient rien dit… Encore. Je me souviens toutefois d'une discussion récente avec Noah (si lointaine, puisqu'à ce moment je leur faisais encore un tant soit peu confiance). Dans celle-ci, il m'avait confié avoir réorganisé mon chez-moi, afin de faire croire à quiconque viendrait dans mon antre (dont ma mère) que j'étais inopinément partie en voyage. -Où sont les clefs de ma voiture ? -Au même endroit que la celle du portail. Je les scrute et résiste à l'envie de poursuivre mes questions. Je ne veux plus rien savoir de ces assassins. -Aby… -Dors, Caprice. Aussitôt le démon s'écroule à terre, inconscient. Je me tourne vers Gustave, qui ne fait plus mine de lutter ou de s'inquiéter. Il sait déjà. -Dors. Effet similaire. C'est à se demander pourquoi je m'étais restreinte jusqu'alors. Avec les bêtes, la douceur ne rime à rien. Je remonte le couloir et songe au contraste saisissant dont je suis victime. À l'aller, je n'étais qu'une sotte voulant voir deux hommes faire crac-crac boum-boum, désormais je les aurais tous castrés autant qu'ils sont. En chemin, je croise Noah. Comment sait-il que quelque chose ne va pas (sans doute mon expression), mais il n'a pas le temps d'ouvrir la bouche qu'il s'écroule à même le sol. Dans ma fureur, je ne m'inquiète même pas du phénomène. Tout ce qu'il faut, c'est que je sorte de là. Les clefs m'attendent à l'endroit escompté et ma titine est plus belle que jamais dans l'ombre du garage surdimensionné. C'est seulement lorsque je constate que la vitre brisée de ma voiture est réparée que je songe à m'inquiéter de l'état de Noah. Je voulais qu'il me laisse tranquille, qu'il se taise et ne puise pouvoir retrouver ma trace par la suite. Mes larmes coulent toujours et je me borne au fait que j'ai dû l'endormir à l'instar des autres. Je refuse de me soucier pour l'un de ces barbares. Ma voiture démarre en trombe, et j'ai dans l'idée de tout oublier. Ce manoir, ses habitants, et même ces quelques idées naïves selon lesquelles j'aurais pu me faire à cette vie de dingue ! -oOo- Je mets longtemps à me remettre. Agitée de sanglots furieux, incontrôlables, je me laisse guider par le hasard sur ces routes dont je ne connais rien. J'ai bien songé à retourner chercher quelque réconfort dans mon chez-moi laissé à l'abandon, aller voir si les voisins n'ont pas été faire du vandalisme en mon absence, mais la peur que les Nuisibles me retrouvent trop tôt me retient. Certes, Abigaël n'est pas bête. Je suis parfaitement consciente qu'ils me retrouveront, et même plus tôt que je ne le pense grâce à Noah. De même la fureur, l'horreur de ce que j'ai vu, tous ces sentiments terribles sont passés. Ne reste qu'une grande tristesse à l'égard de cette vie qui est devenue la mienne. Et ce besoin de fuir encore un peu. Peut-être ont-ils des raisons, d'ailleurs je les connais, et j'ai peur de bientôt les accepter. J'ai peur de devenir comme eux, et cela m'attriste également. Finalement, je sens que le moment est venu de se poser quelque part, de stopper cette consommation inutile de mon essence. Plus loin j'irai, et plus long sera le chemin du retour. Je décide donc d'errer dans un parc que je vois là-bas. Juste un moment, me dis-je. Juste un moment à scruter des gens normaux, puis je ferai marche-arrière et finirai mon mois de test. Ce ne sera pas moi qui romprai le marché, et d'ici moins de deux semaines, je n'aurais plus rien à faire avec ces gens. Je m'assieds sur un banc tandis que de nouvelles larmes se mettent à me bouffir les traits. Pourquoi ? Sans doute parce que ces pensées me font mal. Je n'aime pas le fait de les détester. Je les aimais trop pour les haïr ainsi. Mais je ne comprends pas. Ce visage meurtrier sur le facies de mon ange, mon Gus qui ne fait rien pour protester. Noah et Camille qui savent certainement ce qui se passe, et qui pire, doivent ne plus y penser tant le phénomène doit leur paraître coutumier. Combien de fois les ai-je vus partir en « mission » ? Deux fois ? Trois fois ? Cela signifie t-il autant de victimes ? Des enfants jouent au loin et je les regarde s'entre-divertir, apathique. Je sens de même des regards sur moi, dont beaucoup d'hommes, mais je m'en moque, je n'en suis plus là. Je suis bien plus loin. Très loin. Là où toute personne normale n'a jamais à s'aventurer. Et oui, dilemme cruel, choisir entre ses « amis » et des victimes innocentes. Les enfants se rapprochent et je discerne qu'ils jouent au chat perché. J'esquisse un sourire. Jeu ridicule que celui-ci. J'en connais bien le principe, pour y avoir toujours gagné. Et ma technique était très simple. Il n'y avait pas de règle. Je montais sur un trottoir et disais « maison ». Je montais sur un caillou pas plus gros que ma main et disais « maison ». Tellement de mauvaise foi, mes adversaires étaient largués. Et moi, suis-je toujours de mauvaise foi ? Peut-être Caprice souffre t-il réellement de faire ce qu'il fait… il l'a dit, on l'a contraint. Mes poings se serrent tandis que j'analyse cette nouvelle possibilité. Des gens ont forcé mon ange à se souiller. Si réellement ce n'est pas un sociopathe fou furieux, si réellement ses airs maternels ne sont pas factices et illusoires, alors des gens sont parvenus à le transformer en monstre sanguinaire de temps à autre. Comment ? Presque avec soulagement, je laisse libre cours à ma fureur concernant ces manipulateurs. Quels sont donc leurs moyens ? Comment soumettre des gens dangereux, comment les réduire à une simple main d'œuvre bon marché ? Deux réponses viennent se loger dans mon esprit et j'hésite à décider. L'une d'elle ferait que je les détesterais sans retour possible. L'autre, ne me rendrait certes pas heureuse, mais apaiserait ma brûlure lorsque je les reverrais. Je n'aurais plus que tristesse à leur égard. Quelqu'un vient s'assoir près de moi, mais je n'y prends pas garde, trop occupée dans mon étude silencieuse des enfants. L'un d'eux trébuche et je me retiens de me lever pour aller l'aider. Lutte Abigaël, tu ne lui apporterais rien de bon. -C'est toujours dur, glisse mon voisin de banc, de regarder sans rien pouvoir y faire… Je me lève aussi sec, choquée de voir qu'il s'agit Camille. Comment ai-je fait pour ne pas le voir arriver, lui ce colosse resplendissant ? Je plisse prudemment le front et il me fait signe de me rassoir. -Je ne mords pas. Pas encore. En de pareilles circonstances, cette phrase pourrait se faire déplacée, mais le ton est triste, las. Je me réinstalle donc et nous restons un moment assis sans rien dire avant que Camille n'ouvre la marche. -Caprice ne va pas bien. Il s'en veut énormément… -Parce que j'ai vu sa petite séance ? ironisé-je. Camille me fixe intensément. -Parce que tu lui as rappelé le regard qu'il a perdu sur la mort. -… -Nous ne sommes pas nés assassins, souffle Camille en scrutant les arbres verdoyants qui nous entourent. Et nous n'avons pas tué sans vergogne du jour au lendemain. Le chemin fut long et l'ascension vers la violence pénible… Je ne parle pas et lut-il dans mon esprit que je veux comprendre ? Il décide de poursuivre. - Il ne s'agissait au début que d'hommes crapuleux que l'on nous attribuait. Des hommes monstrueux qui nuisaient manifestement à ce monde. Des hommes qui ne manqueraient à personne si nous les exécutions et allions les voir pour nous trouver sur leur passage lors de nos crises mortelles. Juste les effleurer, leur serrer la main. Rien de plus. Camille fixa ses mains. -Et puis le temps a passé et les membres de la section qui nous surveille sont devenus plus ambitieux. Ce furent des gens de moins en moins malhonnêtes, qu'il était de moins en moins légitime de tuer. Il nous fallait de même nous montrer plus créatifs pour approcher nos victimes. Camille se tait, je l'écoute. - Et puis est venu la quête d'informations, petit-à-petit, l'air de rien. Les kidnappings. La torture. Tous ont soufferts, je peux te l'assurer. Noah et Caprice furent sans doute les plus difficiles à manier. Ils luttèrent longtemps, mais crois-moi ou non, l'on se fait à la mort. Je lui jette un petit coup d'œil et le laisse lire à la source. « Pourquoi ne lis-tu pas dans les esprits au lieu de les laisser torturer ces pauvres gens… » Camille me regarde et la tristesse que je lis me fait déglutir. -C'est aussi pénible pour moi, murmure t-il tout bas. Personne n'aime le faire… et ce n'était pas mon tour… Ma gorge se noue et je songe à la question qui me taraude. -Du chantage, répond mon ogre. Uniquement du chantage, et des châtiments en tout genre lorsque nous fautions. Si nous vivons aussi librement malgré leurs connaissances de notre situation, c'est grâce à ce marché qu'ils ont depuis longtemps outrepassé. Il suffirait que nous refusions demain la prochaine mission, et trois jours plus tard nous serions dans leur laboratoire, coupés en morceaux. Je plisse le front. -Lutter ? répond encore Camille. Comment ? Ils ont les moyens et pourraient aisément mettre à nos trousses les forces armées au grand complet. Ils sont puissants, quoique discrets. Et non, il n'a jamais été question d'argent. Nous n'en avons nul besoin, puisque je suis l'héritier d'une puissante famille pétrolière. Ce manoir est le mien, à l'instar de tout ce que tu as pu toucher. Une famille pétrolière ? Hmm… Je reste pensive. Suis-je soulagée de savoir la vérité ? Je ne saurais dire. Je suis écœurée, voilà tout ce dont je suis sûre, et pleine de compassion pour ces marionnettes de l'état. -Et moi ? La réponse est clair, et nul besoin de la formuler à haute voix. En tant que Nuisible, me forcera-t-on à devenir l'un de ces assassins ? M'apprendra-t-on à ôter la vie avec froideur, à me contenter d'une vie de contraintes et de mort ? Camille s'approche de moi et me prend dans ses bras. -La situation est plus compliquée qu'il n'y parait. Ils ne doivent pas savoir. Ils ne sauront pas. Aussi longtemps qu'il nous sera possible de te dissimuler à leur surveillance, nous te cacherons. Leurs désirs de connaissances est bien trop grand, et je refuse de savoir ce qu'ils penseraient de ton arrivée parmi nous. Je hoche la tête et réalise que ma vie se résumera à me cacher le restant de mes jours si je veux vivre en paix. Ou partir. La main de Camille se resserre autour de moi et je comprends ses réticences. Que faire ? -Peut-être rentrer, dans un premier temps, propose l'homme. Il sera toujours envisageable d'y réfléchir plus tard, à l'abri des regards indiscrets. Je hoche une nouvelle fois la tête en constatant les regards curieux alentour. Hocher la tête. Suis-je destinée à reproduire ce mouvement toute ma vie durant à défaut de pouvoir réagir autrement ? Triste destinée alors… mais il a raison, d'où mon acquiescement. Ce monde humain est pur, il est beau, mais ce n'est plus le mien. Plus maintenant. Il me faut retourner dans les ténèbres afin d'y sommeiller jusqu'à des jours meilleurs, en espérant qu'ils viennent. Camille se lève et je le suis. Oui, rentrons, puisqu'il n'y a pas d'autre solution. Une question me vient tandis que nous marchons. -Comment m'as-tu retrouvée au juste ? Si Noah n'est pas venu… -Traceur intégré. Ta « titine » n'a pas été ramenée chez nous sans un minimum de précaution. Hmm, Noah avait dû se vexer de la manœuvre, lui et son omniprésence. -C'est lui qui l'a installé. Il ne voulait prendre aucun risque. J'en reste sans voix. Oui, l'homme est plein de surprise. Parfois si prévisible, et d'autre, si clairvoyant. Camille stoppe soudain son chemin et je le vois se tendre. Mon esprit parano se braque aussitôt et je regarde alentour pour vérifier si des gens en noir ne seraient pas cachés derrière quelques arbustes. Ah, que voulez-vous, je conserve cette notion de l'espionnage gouvernementale façon vieux films à petits budgets… manque d'imagination sans doute ! -Camille, que se passe-t-il ? Je le vois frissonner avant qu'il ne se tourne vers moi, les mâchoires serrées comme rarement je l'ai vu faire. Que dis-je ! Je l'ai vu une fois faire, et ce n'est désormais annonciateur que d'un phénomène : une crise ! -oOo- -Camille. Aussitôt je me précipite vers lui et place mon épaule sous son bras pour le soutenir. Que faire d'autre ? Camille tressaute, tremblote, et je suis frappée par cette crise inopinée, si brusquement. -C'est ma marque de fabrique, halète péniblement Camille. Je lutte trop longtemps contre la maladie avant qu'elle ne me prenne par surprise. Je suis adepte des crises rapprochées. Il lutte contre la maladie… le discours me rappelle celui de « super Noah » au début, et je secoue la tête. Moi et ma résistance d'à peine une heure, on y repassera pour le titre de la meilleure Nuisible ! Mais trêve de bavardage, l'heure est grave. Je me trouve dans un lieu reculé de tout, avec un malade très bientôt incontrôlable sur les bras, le tout à portée d'enfants ! La panique me submerge, amplifiée par les tressautements de plus en plus violents de Camille. Il devient brûlant contre moi et son souffle se saccade, signe tristement annonciateur qu'il commence à lutter contre la tentation de refiler sa maladie au premier venu. Surtout pas ! -Je sais, gémit Camille les yeux fermés, je sais. Il avance d'un pas. Il faut s'éloigner. Emmène-moi à la voiture et conduis-moi dans un lieu désert. Il est mignon… pour qui me prend-t-il ? Un sumo ? Une pro de la musclette ? Je peine déjà à ne pas m'effondrer sous son poids. Camille perçoit la teneur de mes pensées et grimace. -Désolé. Je n'y avais pas pensé. Camille n'y avait pas « pensé » ? Ah ! C'est pire que ce que je craignais. Il avance encore, soutenu par mon support de décoration, mais soudain, il se dégage brutalement pour s'appuyer contre un arbre. -Camille… -Chut. Tais-toi. Je me concentre. Je me mords la lèvre inférieure. Que je compatis, moi qui souffrais dans ma chambre auprès de Noah. Une seule fois, j'ai eu l'occasion de menacer autrui et cette idée me fait encore frémir (cf. ma journée désastreuse sur Paris !). Tout est de ma faute. Si je ne m'étais pas enfuie, si j'étais restée raisonnable comme une gentille Abigaël se le doit. Je m'en taperais. -Cesse de dire des âneries, bougonne Camille. Tu n'y es pour rien, cesse de te culpabiliser. Mais… c'est mon droit le plus légitime de m'en vouloir ! Non ? J'en grimace de frustration. Soit, il est malade mais… Camille lâche un véritable gémissement de douleur et je ravale mes éternelles critiques. Il va mal, lutte contre ses envies, et je suis là à l'agacer. -Chut. Ok, j'arrête de penser. Hmm, mais est-ce vraiment possible ? -Je peux toujours t'assommer. Je lui souris et culpabilise encore. Lui, un monstre ? Comment y croire ? Très simple. Il suffit de voir le regard qu'il me lance en relevant les yeux. Bestial. Désespéré. À deux doigts de craquer. Il est malade, et nous ne bougeons pas pour nous mettre à l'abri. Les enfants se rapprochent et je sens de toutes les fibres de mon être le drame approcher. Non, pas des enfants. Faites que les premières victimes dont je serai le bourreau, même de façon indirecte, ne soient pas des enfants. Les enfants s'approchent encore, avec leur stupide jeu de chat perché. -Dégagez, lancé-je à leur adresse. Deux s'arrêtent mais le plus gros de groupe m'ignore ostentatoirement. Trop concentrés par leur jeu, les enfants veulent gagner et ne se rendent pas compte qu'ils risquent de tout perdre... Que faire, que faire, que faire ? Soyons logiques. Utilisons toutes nos ressources, sans exception. Abigaël, qu'as-tu à ta disposition si ce n'est des morveux inconscients ? La réponse, si simple que je me taperais en cadence si cela était faisable, me submerge et je soupire, soulagée. Je sais quoi faire… la Science ! Pourquoi n'y ai-je pas songé plus tôt ? Camille me scrute dans sa souffrance et je le vois tenter de comprendre le chemin tortueux de ma pensée. Et toc, s'il m'avait écoutée lors de mes fabuleuses découvertes, il le saurait déjà. Les enfants s'approchent mais tata Abigaël ne laisse plus passer. -Dégagez, tonné-je, et ma voix prit l'inflexion de « pouvoir » désirée. Aussitôt, les enfants se stoppèrent, électrifiés, avant de se sauver sans demander leur reste. Au tour de Camille maintenant. -Aby, marmonne celui-ci tandis que je m'approche de lui. Mais qu'est-ce que… -Chut. Je le saisis fermement par la nuque, moi, la lance de glace sur cet amas de braise, et aussi simplement qu'une équation à deux inconnues, je me rapproche de son visage en sueur. -Chut, répété-je, il me faut te pénétrer. Et sans autre préambule, je l'embrasse longuement. Nous n'avons pas le temps, je suis pressée, alors pour le principe d'efficacité, je lui force l'entrée de ses lèvres closes de surprise, et y fais entrer ma langue. Et tadam ! Un petit choc, de violents tremblements qui me traversent de part et d'autre, et je vous fais une Abigaël malade comme un chien. Je me recule et vais pour tomber à la renverse, tétanisée par les effets, mais Camille me rattrape avant de toucher sol (quel gentleman !). Je lève des yeux vitreux vers mon ogre, et constate avec une satisfaction fiévreuse qu'il est remis. Transfert effectué mon colonel ! -Aby… (Camille me regarde, entre fascination et agacement) Tu n'es qu'une idiote. Rectification, songé-je à son intention. Une idiote intelligente. Car lui au moins peut me porter. Qu'importe que je sois devenue malade comme pas possible grâce à ce transfert révolutionnaire inventé par mes bons soins. Le jeu en vaut la chandelle. Au loin, des cris d'enfants me parviennent et je souris tandis que Camille m'emmène vers sa voiture. Un long chemin se profile pour le retour, alors pourquoi ne pas faire un petit somme ? -Dors, murmure doucement Camille. Je m'occupe de toi. Je souris encore, avant de me rassombrir. Oui, rentrons à la maison, voyons ce qu'il adviendra… mais la Science pourra-t-elle m'aider ici aussi ? Je secoue la tête et soupire. La Science. Mot si simple mais qui revêt bien des domaines. Pourtant en vérité, la Science ne sert à rien (et c'est moi qui le dis en plus, c'est dire). Non, la Science ne rime à rien et vous embrouille l'esprit puisque pour la maitriser, il faudrait posséder toutes les données, ce qui n'est jamais le cas. Exemple concret : Mes amis sont des monstres. Des victimes aussi. Ils massacrent des gens. Il faut, de ce fait, logiquement les exterminer. Pourtant, ils y sont contraints, exploités comme ils le sont, menacés. Ce sont donc des victimes. Oui, la Science n'est qu'une idiotie comme une autre, subjective où seuls importent le point de vue et ce que l'on veut découvrir. Le résultat est rarement ce qu'il est. Il est ce que nous voulons qu'il soit, quitte à le forcer… et me concernant, je continuerai à considérer Noah, Camille, Gustave et Caprice comme des victimes à protéger du mieux que je peux. Mais moi, que suis-je dans tout ceci ? …monstre ? Victime ? À vous de juger !
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