(Point de Vue : Maïra)
La première chose qui me revint fut la douleur. Une brûlure atroce, lancinante, qui partait de ma cage thoracique et irradiait jusqu'au bout de mes doigts. Ma respiration était courte, laborieuse, chaque inspiration me déchirant les poumons.
Puis, la lumière.
J'ouvris les yeux et fus instantanément agressée par une clarté insoutenable. Un blanc absolu, total, aveuglant. Je clignai des paupières frénétiquement, les larmes me montant aux yeux sous l'effet de ce flash permanent. Ce n'était pas la douce lumière du soleil de mai qui inondait mon penthouse quelques heures plus tôt. C'était une lumière artificielle, crue, stérile, violente.
Je tentai de me redresser, mais un vertige v*****t m'emporta. Ma tête tourbillonnait, mon corps me semblait étranger, lourd et cotonneux. Les effets du gaz ou du sédatif de Kaiden persistaient, me privant de toute force.
Je frottai mes yeux douloureux et essayai de me concentrer sur mon environnement.
J'étais allongée sur un matelas fin, posé à même un sol d'un blanc immaculé. En me redressant péniblement sur mes coudes, je réalisai avec une horreur glaciale l'ampleur de ma nouvelle cage.
Je n'étais pas dans un cachot sombre et humide. J'étais dans un cube de verre blindé d'environ dix mètres carrés, posé au centre d'une pièce immense.
Cette pièce était le néant. Les murs, le sol, le plafond, tout était peint d'un blanc pur, brillant, sans aucune aspérité, sans aucune trace de vie, sans aucune fenêtre. Le plafond était tapissé de dizaines de tubes néons industriels, alignés avec une précision militaire, crachant leur lumière blanche et agressive sans interruption. Il n'y avait pas d'interrupteur. Pas de cycle jour/nuit. Juste cette clarté éternelle, conçue pour calciner la rétine et anéantir toute notion de temps.
Un bourdonnement grave, constant, électrique, émanait des néons, remplissant l'espace d'un bruit de fond aliénant. Insonorisation totale. Je pouvais hurler à m'en arracher les poumons, personne, de l'autre côté de ce verre blindé ou de ces murs épais, ne m'entendrait.
L'ironie dramatique me frappa avec la force d'un coup de poing.
Je regardai les parois de verre qui m'entouraient. C'était la réplique exacte, inversée, de la cellule dans laquelle j'avais enfermé Kaiden St-James dans le sous-sol de ma propre tour, des mois plus tôt. J'avais utilisé cette cage pour le briser, pour l'étudier comme un rat de laboratoire, pour m'en servir comme d'une arme. Et aujourd'hui, le rat venait de prendre le contrôle du laboratoire. Il me montrait qu'il connaissait mes méthodes. Qu'il pouvait jouer à mon propre jeu, et qu'il le maîtrisait bien mieux que moi.
Je n'étais plus la Reine Noire de Montréal. J'étais Bonnie, la captive du Diable, enfermée dans un mausolée de lumière et de verre.
Soudain, un bruit de frottement mécanique retentit.
Une section du mur blanc, à l'autre bout de la pièce immense, coulissa en silence, révélant une porte blindée en acier.
Kaiden St-James entra.
Il n'avait plus sa tenue de technicien du gala. Il portait un simple jean noir, un t-shirt gris froissé, et ses bottes de combat. Ses cheveux bruns étaient en bataille, son visage barré par cette barbe de quelques jours que je connaissais si bien. Ses yeux gris, d'une froideur polaire, se fixèrent immédiatement sur moi.
Il tenait un plateau en métal entre ses mains. Un plateau sur lequel étaient posés un bol de soupe fumante, un verre d'eau, et une rose rouge, d'un rouge sang éclatant, éclatant de vie au milieu de tout ce blanc stérile.
Il s'avança calmement vers ma cage de verre. Ses pas ne faisaient aucun bruit sur le sol immaculé.
Il s'arrêta devant la paroi de verre, me dominant de toute sa hauteur. Il posa le plateau sur une petite trappe de service encastrée dans le verre blindé.
Un sourire lent, cruel, tordu, s'étira sur ses lèvres.
Kaiden : Bienvenue à la maison, Bonnie, murmura-t-il, sa voix veloutée perçant le bourdonnement des néons, amplifiée par le verre. J'espère que tu aimes la décoration. J'ai voulu recréer l'ambiance de notre première rencontre... mais en mieux. Plus pure. Plus... éternelle.
Je me reculai contre la paroi opposée de la cage, mon cœur cognant sourdement contre mes côtes brisées. La colère se mêlait à une terreur indicible.
— Où est-ce qu'on est, Kaiden ? crachai-je, ma voix n'étant plus qu'un croassement écorché. Qu'est-ce que tu me veux ?
Il pencha la tête sur le côté, m'observant avec une fascination malsaine.
Kaiden : On est là où plus personne ne peut t'atteindre, ma reine. Pas ton empire de verre, pas ta sœur, pas ton g*****e en stéroïdes. Juste toi. Et moi.
Il effleura le verre blindé de sa main droite gantée de cuir.
Kaiden : Ce que je veux ? demanda-t-il doucement, son sourire s'élargissant. Je veux achever mon œuvre. Tu as cru pouvoir m'échapper, Bonnie. Tu as cru pouvoir te construire une vie normale au sommet de ta tour. Mais tu as oublié une règle fondamentale de l'art : une œuvre n'est jamais terminée tant que l'artiste n'a pas posé sa signature finale.
Il ouvrit la trappe de service et poussa le plateau à l'intérieur de ma cage.
Kaiden : Mange, ordonna-t-il, son ton redevenant brusquement impérieux. Tu as besoin de forces pour la suite. Notre vie de couple commence maintenant. Et je te promets qu'elle sera... inoubliable.
Il se redressa, verrouilla la trappe, et se tourna vers la sortie.
Kaiden : Les lumières ne s'éteignent jamais ici, ajouta-t-il, s'arrêtant avant de franchir la porte blindée. Le bourdonnement est le chant de notre éternité. Dors si tu le peux, Bonnie. Mais n'oublie pas : même quand tu fermes les yeux, je suis là. MIENNE.
La porte blindée se referma derrière lui dans un claquement sourd, étouffé par l'insonorisation.
Je restai seule dans le cube de verre, sous la morsure permanente des néons blancs. Le bourdonnement électrique sembla s'intensifier, remplissant mon crâne d'une migraine foudroyante. Je regardai le bol de soupe, le verre d'eau, et la rose rouge sang qui se flétrissait déjà au milieu de ce néant.
Je n'avais plus d'empire. Plus de contrôle. Plus d'identité. Juste cette lumière éternelle et la folie d'un homme qui venait de me condamner au royaume des ombres.