Jean-Joseph se glissa sous le fil électrique et s’approcha de lui. Enlaçant son encolure de son bras, il revivait la soirée commencée au théâtre et prolongée au Shamrock. Baranil ne bougeait pas. Le cheval appréciait visiblement son contact. Ils restèrent un long moment serrés l’un contre l’autre. Puis Jean-Joseph sentit le froid venir. Se détachant du compagnon fourbu par l’âge et les mille excursions dont ils s’étaient régalés ces dernières années, il retourna vers la cour et entra dans la maison. Il n’y avait pas de bruit. Ses parents dormaient. Il monta jusqu’à sa chambre qu’il laissa d’abord dans l’obscurité.
Accoudé à la fenêtre restée ouverte, il s’attarda un moment à promener ses yeux sur le paysage que les reflets de la lune lui laissaient entrevoir. L’ombre de Baranil s’était effacée du pré, il était rentré dans son abri, sans doute. Au-delà, à l’horizon, s’étendait le massif forestier, immense, de part en part ébrasé de landes sèches et de pâtures, sautant d’une colline à l’autre. L’air de la forêt répandait des sons à peine audibles à ses oreilles ; un invisible bestiaire s’agitait depuis les racines des arbres jusqu’à la voûte feuillue de la canopée. Un parfum de pourriture boisée, un assemblage, comme on le dirait en cuisine, fait de champignons, de mousses suries, de matières en décomposition, montait des profondeurs des futaies. Il s’emparait de la demeure et flottait dans sa chambre, montait à ses narines, se mêlant à l’odeur douce et légèrement grisante des grumes entreposées dans la scierie endormie.
Il imagina cette forêt, huit ou neuf siècles plus tôt, immense, balafrée par l’antique voie pavée que le moine troubadour Bernard de Ventadour avait longée, quittant les rives de la Luzège, sa rivière natale, pour rejoindre celles de la Garonne, accompagné de ses jongleurs joueurs de flageol ou de vièle, ses cansons enroulées dans les sacoches qui battaient les flancs de son cheval, allant murmurer son allégeance amoureuse à Aliénor d’Aquitaine. Le souvenir du visage d’Ariane vint se surimposer à l’image de la reine…
* * *
Quelques jours avant que Jean-Joseph n’entre dans l’entreprise familiale, fraîchement diplômé du bachelor de l’école de gestion, Damien prêta serment d’avocat devant la cour d’appel de Limoges. Jean-Joseph, qui avait fait le déplacement, trinqua avec son ami.
— Prendre la rue Monte-à-Regret et descendre avec satisfaction quelques coupes de champagne ! Belle malignité d’avocat !
La rue de la cour d’appel avait été dans les temps anciens l’ultime chemin des promis au gibet, son nom rappelait pudiquement qu’au terme de la montée, la pire des condamnations y était mise à exécution.
— Aujourd’hui, ce n’est plus le chemin des condamnés à mort, c’est celui des arrivés à bon port ! se réjouit Damien, brandissant son verre dans une envolée de manche. La coupe de champagne ne verse pas le même liquide que celle de la guillotine ! À mon tour de boire à ton récent succès, vieux frère !
Les premiers verres pris dans la salle des pas-perdus du palais de justice furent suivis en fin de journée par ceux bus dans la demeure des Lancâtre, à leur retour à Cantabreix, où Damien habitait encore. Ses parents possédaient cette grande bâtisse de deux étages surmontée d’un toit d’ardoises percé de chiens-assis, illuminé à ce moment par le soleil couchant. Elle était située en fort retrait de la rue et prolongée à l’arrière par un grand jardin. La façade de granite était lourde et intemporelle, l’intérieur se montrait agréable et proposait de belles dimensions. Une cinquantaine de notables que des serveurs assiégés s’efforçaient tant bien que mal, bouteille en main, de libérer d’une irrépressible pépie, avaient pris pied dans la maison et attaquaient de bon cœur la table couverte de boissons et de hors-d’œuvre : verrines, mini-brochettes ou toasts, avec une voracité de réfugiés de guerre.
Damien, toujours en robe, l’épitoge herminée jetée sur l’épaule et une coupe de champagne à la main dégantée, regardait le bâtonnier du barreau de Tulle converser avec son père. À quelle occasion se seraient-ils déjà rencontrés ? Que pouvaient-ils se dire ? Son avenir n’était tout de même pas soumis aux cordiales ententes des notables locaux ! Enfin, sans doute, Jean-Joseph s’approcha de lui.
— Maître, le buffet est magnifique ! Il manque peut-être quelques blancs de poulet refroidis fourrés à l’oseille ou des toasts de maquereau flanqués d’une crème d’avocat !
— Mets un terme au « maître », s’il te plaît, si tu ne veux pas voir monter la température ! Ton cerveau s’échauffe ! Quant à ce que tu ne vois pas sur la table, c’est normal ! Pourrais-tu enfin reconnaître qu’aucun des avocats présents n’est véreux, ni ceux qu’on te sert sur les plats, ni ceux qui t’entourent, qu’ils soient en robe ou non ?
— Tu me vois rassuré ! Comme la femme de César, l’avocat de ma société ne doit pas être soupçonnable !
— « Ta » société ? Ton investissement dans les scieries se précipite, espèce de Brutus ! Tu changes bien vite ton discours ! Ton père Joseph part-il à la retraite ou comptes-tu le trucider ?
— Ne va pas au-delà de ma pensée ! Mon père ne gardera pas tout ce qu’il assure actuellement : il va déléguer ! Regarde-le faire en ce moment même ! Il n’a pas fait faux bond à ton invitation ! Mais il ne s’intéresse ni à toi, ni à moi. C’est l’occasion pour lui de faire le tour des gros bonnets. Il entretient tout à la fois les électeurs du canton et la clientèle des scieries !
— Si je comprends bien, ce qu’il manipule, ce n’est ni le sabre ni le goupillon, c’est le bulletin de vote et le carnet de commandes !
— C’est une vraie compétence que de tenir sans relâche deux fers au chaud ! Mon père et moi, nous nous partagerons le travail ! Mais, parlons d’autre chose ! Aujourd’hui, c’est ta fête ! Ce jour ne te rappelle-t-il pas celui de ta première communion ? Il est vrai que la robe a radicalement changé de couleur entre ces deux épisodes : elle est passée du blanc virginal au noir funèbre et le champagne a remplacé les dragées. Mais à part ça, tout de même, rien de vraiment neuf pour toi ?
Avec ces derniers mots, Jean-Joseph, sans prendre garde, avait mis le doigt sur leur fragilité à tous les deux. Ils feraient bientôt figure de vieux garçons s’ils ne se décidaient pas rapidement à quitter le domicile familial et à avoir une compagne. Damien avait saisi la cruauté de cet imprudent trait d’humour qui fit jaillir en lui une pointe d’amertume. Son ami avait raison ! Son front se plissa. Jean-Joseph s’en aperçut. Il n’avait pas anticipé sa réaction. Le jeune homme avait ouvert à un moment peu opportun les vannes de la mélancolie, c’était à lui de les refermer.
— Voyons ! Damien : tu es le gendre idéal pour toutes les mères du canton et au-delà ! Quand tu te décideras à faire marida, tu verras qu’il y a quelques filles formidables qui se languissent en attendant de toi juste un effet de manche, un claquement de doigts de ta part pour te crier : « Oui ! Absolument ! ». Allons remplir nos coupes avant que les anciens n’aient tout liquidé du breuvage sacré !
Tout en se frayant un chemin vers le bar à petits coups d’épaule, Damien reconnaissait que Jean-Joseph venait de lui rappeler ce que serait son proche avenir. Il lui faudrait quitter la vaste maison où il avait ses aises, et il savait que ce serait douloureux. Son frère aîné, marié, n’était plus là pour encombrer l’espace de sa personne, un espace qui était tout à lui dorénavant, et Mathilde, la femme de ménage, au fait de ses manies de célibataire en devenir, veillait au bon entretien de ses effets et se montrait d’une discrétion totale, vis-à-vis de ses parents, sur ce qu’elle pouvait savoir de sa vie privée. Une position idéale. Pourtant, il s’était décidé. C’était chose acquise : il louerait un appartement à Tulle, près du cabinet d’avocats qu’il avait commencé à fréquenter. C’était un premier pas pour sa famille, un grand pas pour lui. Prudent pour les jours à venir, il avait tout de même prévu de conserver quelques commodités. Mathilde viendrait régulièrement « remettre l’appartement à niveau », comme elle disait, et emporter le linge à laver et à repasser.
Jean-Joseph se préparait, lui aussi, à chercher un appartement. Il avait lanterné jusque-là à prendre sa décision, tiraillé par des envies contradictoires. Il allait sans doute travailler principalement à Cantabreix, mais il voulait habiter à Brive. Ce choix, si son père l’entérinait, entraînerait une petite demi-heure de route pour rejoindre la scierie, et autant le soir. Cantabreix était pourtant plus proche de Tulle, mais Jean-Joseph faisait corps avec Brive dans cette sourde rivalité cultivée par les deux villes. Sûr, il fallait que son père accepte de lui donner la charge du secteur commercial de l’entreprise. Il créerait une agence d’où il traiterait l’ensemble des dossiers dont il aurait la charge. Elle ne pouvait être qu’à Brive. Dans ce cas, ce ne serait plus un problème d’y avoir son toit.
À ce moment, l’envie de s’échapper de ce calendrier devenu soudain si proche, si réel, fut plus pressante que jamais. Les deux amis ne voulurent pas que l’entrée dans l’activité professionnelle, malgré tout ce qu’elle entraîne de nouveautés et d’enthousiasme, enfonce trop rapidement la fin d’une belle époque dans les archives de la mémoire. Il fallait garder des échappatoires aux plans trop contraints. Concrétisant séance tenante cette décision, ils décidèrent de se retrouver le lendemain soir au Petit Noailles. Une nouvelle coupe de champagne arrosa cette décision ! Le retour au buffet, en pratiquant un jeu de coudes policé à travers l’assemblée, s’imposait.
* * *
Le Petit Noailles était une gentilhommière sans âge mais non sans beauté dissimulée par de hautes haies d’érables et d’aubépines dans le bocage qui s’étendait au nord de Brive. Hébergeant un club privé, elle abritait en arrière-salle un cercle de jeux. Il arrivait aux deux garçons d’y passer des soirées. Damien, pantalon noir ajusté, avait enfilé pour l’occasion une veste en toile de laine verte sur une chemise blanche, col ouvert. Il fit bifurquer sa voiture sur le chemin de terre compactée qui y menait, à travers une campagne plongée dans la nuit jusque dans l’avant-cour où des réverbères éclairaient de leur lumière jaunâtre de grosses berlines.
Pénétrant dans le lounge-bar aux couleurs tamisées pourpre et ardoise où quelques personnes s’entretenaient dans une ambiance feutrée, son regard télescopa ceux de Sophie et d’Ariane installées, robes légères et colorées, dans des fauteuils de cuir, devant des verres de cocktail en voie d’assèchement.
— Surprise ! Vous ici ! Permettez ?
Le jeune homme s’installa près d’elles sans attendre la réponse.
— Vous êtes magnifiques ! Votre absence me pesait !
Sophie sourit et regarda derrière lui. Il se retourna. Un homme entre trente et trente-cinq ans, les lunettes cerclées de métal, s’était approché et se tenait dans son dos, un verre à la main.
— Richard ! Damien ! déclina Sophie. Les présentations sont faites !
— C’est donc vous l’amateur de Jimi Hendrix, le prétendant à la toge ? s’amusa Richard. Ariane et Sophie ont fait allusion à vous ce jour même ! Que faites-vous dans ce lieu de perdition ?
— Une page est tournée, la toge n’est plus un objectif ! Je l’ai revêtue ! Je collabore depuis quelques jours avec un cabinet d’avocats ! Me voilà dans le métier, à m’ingénier à piquer quelques dossiers aux collaborateurs de mon nouveau patron pour me faire la main ! Ce que je fais ici ? Sans doute la même chose que vous : tenter de passer une soirée agréable ! Les plaisirs sont faits pour être partagés ! Qu’êtes-vous en train de boire, Mesdames ? Un daïquiri ? Rhum blanc et citron : l’agent trouble des liaisons inavouées des castristes et des Yankees ! La même chose pour moi !
Richard se montrait curieux :
— Et votre jumeau ? Qu’en avez-vous fait ?
— Jean-Joseph ? Par un malheureux hasard, il arrive toujours en retard !
Richard se mit à rire.
— Auriez-vous des contraintes d’horaires ce soir ?
Richard considérait Damien, plus jeune que lui, avec un humour un brin condescendant. Le jeune avocat, de son côté, n’arrivait pas à déterminer la nature du lien qui rattachait ce nouveau venu aux deux femmes. Sophie était restée muette sur ce point dans les présentations. La présence de cet homme n’avait pas stoppé le bavardage de Damien avec ses deux compagnes de table, mais il avait tout de même mis suffisamment de distance dans son jeu de séducteur pour ne pas apparaître comme un provocateur prêt à jouer de la baston pour conquérir une fille. Courageux, mais pas téméraire…
Quelques minutes plus tard, Jean-Joseph entrait au Petit Noailles et aperçut à son tour Sophie et Ariane.
— Inattendu ! C’est un vrai bonheur de vous voir ici !
— Jean-Joseph ? Le confrère de Damien en matière de coups de main, si je ne me trompe ? Je suis Richard, votre adversaire de tout à l’heure au poker !
— Richard ? Heureux de faire connaissance ! Damien joue ? Je ne jouerais donc pas, je ne veux pas d’embrouilles, je ne tiens pas à être partenaire de mon confrère sur une table de poker !
— Surtout quand le confrère joue au faux frère ! railla-t-il. Il a l’ironie facile à votre endroit, votre ami ! Il vous prend pour un de ces carabiniers, qui malgré sa réputation de sécurité des foyers, arrive toujours en retard…
Jean-Joseph, habitué aux malices de Damien, ne releva pas l’allusion. Il commanda un armagnac et s’installa confortablement pour prendre le temps de le savourer. Le tournoi de poker démarrerait dans une demi-heure. Richard effleura du bout de ses doigts la nuque de Sophie, fit un clin d’œil à Ariane et s’éloigna d’eux pour revenir près du bar et discuter avec des connaissances. Damien, saisi dès la première rencontre par le charme de Sophie, n’avait rien perdu des gestes de ce Richard qui, venu de nulle part, s’imposait avec lourdeur ; il s’imagina à quoi il devait s’en tenir à son sujet et se tourna ostensiblement vers Ariane. Du coup, Jean-Joseph et Damien se trouvaient comme des compères tentant de faire comprendre à la même femme qu’ils en pinçaient pour elle. Les deux amies avaient vite jaugé leurs manœuvres médiocrement subtiles. Sophie avait compris qu’elle n’était plus directement concernée après le geste attentionné de Richard envers elle. La jeune femme attendait de voir comment cette assiduité mouvante et bicéphale se prolongerait. Ariane, pour sa part, se montrait plus ennuyée que ravie par la cour qu’ils lui faisaient.