I-3

2063 Words
Le tournoi allait démarrer, trois joueurs attendaient Richard et Damien qui prirent place autour de la table de poker. Sophie les avait suivis et s’était installée derrière Richard, sa coupe de daïquiri à la main. Pendant que Damien perdait avec constance ses jetons, Jean-Joseph s’était rapproché d’Ariane et, enfin en tête-à-tête, osait des compliments précieux, rarement entendus dans sa bouche : — Je n’avais pas encore complètement franchi l’entrée de cette salle que l’éclat de votre chevelure attirait mes yeux ! Ariane se tourna vers lui, l’air aussi stupide que possible. — Il est vrai que la discipliner demande un peigne solide ! Le jeune homme ne se désarçonna pas. Sa façon d’agiter son verre d’armagnac dénotait tout de même un certain trouble. — Ma carte de visite n’a pas, semble-t-il, été d’un grand secours pour cette rencontre ! — Que vouliez-vous que j’en fasse ? Votre petit rectangle de carton est en lieu sûr, serré dans un tiroir. J’ai apprécié le grain du papier, le choix des caractères d’imprimerie, l’indication du lieu de votre habitation… Elle laissa passer un moment, trop bref pour qu’il trouve la répartie à lui donner. — À ce sujet, si je ne me trompe pas, le nom de Cantabreix, votre village, signifie, à l’origine, habiter au milieu des pierres ? Ariane ne refusait pas d’entrer dans la conversation. Son humour en demi-teinte ne portait pas à conséquence. Jean-Joseph rassuré se fit pédagogue : — Chez nous, on dit qu’il s’agit du chant de la brèche, ce souffle qu’on entend les jours où le vent s’engouffre en rafales entre les rochers du col, au-dessus du village ! — Le mariage du vent et de la pierre ! Vous habitez un lieu qui entremêle l’insaisissable et l’impénétrable ! En disant ces mots, Ariane laissait paraître un léger sourire, mi-moqueur, mi-charmeur. Mais, changeant de sujet, elle entraîna la conversation sur d’autres histoires sans conséquence, tout le temps que dura la partie de poker. Trois heures plus tard, Richard avait sorti du tournoi les autres joueurs qui se partageaient le maigre reste de la mise ; Damien, premier éliminé, perdait tout. Mais le véritable gain de la sortie nocturne n’était ni dans les mains de Richard, ni sur la table de jeu ! Quand Damien revint s’installer dans un des confortables fauteuils de cuir, Ariane ne regardait que Jean-Joseph. Beau joueur, il se retira de la joute. La soirée l’avait allégé de monnaie et d’espoir de conquête féminine. Richard étant reparti discuter avec son groupe d’amis, Damien passa le reste du temps à bavarder avec Sophie qui, quoique bon public, manifesta clairement sa volonté d’en rester là. La soirée se terminait, tous promirent poliment de se revoir ; Jean-Joseph, se penchant vers Ariane, lui souffla : — À très bientôt ! La jeune femme lui répondit d’un sourire discret. Il la regarda s’éloigner avec son cahotement, la pointe de ses pieds légèrement tournée vers l’extérieur, à l’inverse de la marche des mannequins défilant à petits pas étroits sur les podiums des couturiers. Jean-Joseph, remontant dans sa voiture, laissa celle de Damien partir devant et quitta sans hâte les lieux en ayant Ariane tout entière à l’esprit. Il avait réussi à lui arracher au dernier moment son numéro de téléphone. Une victoire ! Les feux de la voiture de Damien avaient disparu au premier virage. Dehors, le silence enveloppait la gentilhommière dont le toit brillait, pâle sous la lumière de la lune. Sur la route du retour, les phares de son véhicule balayèrent le vol en rase-mottes d’une chouette effraie en chasse. À sa vue, il en ressentit une sorte de satisfaction, un bonheur diffus. La dame blanche était, ce soir-là, son génie protecteur. Arrivé à Cantabreix, il n’alla pas vérifier si Baranil broutait dans le pré ou s’il était dans son abri. L’idée d’avoir bientôt un jeune cheval l’avait retenu, était-ce parce qu’un sentiment de traîtrise en amitié équine l’en empêchait, ou parce que la vie de Baranil tenait maintenant moins de place dans ses pensées et l’affranchissait d’un devoir de caresse ? Sa chienne était debout, silencieuse ; agitant la queue, elle le regarda entrer dans la maison endormie avant de revenir se mettre en boule dans sa niche. Il laissa fenêtre et volets à demi ouverts puis s’allongea dans son lit, déroulant de façon désordonnée les événements de la soirée, avant de s’endormir. Une femme aux cheveux bouclés blond vénitien marchait devant lui, lui tournant le dos. Lui, vêtu d’une courte et indécente chemise flottant sur ses fesses nues, la poursuivait sans pouvoir réduire la distance qui la séparait d’elle, il patinait sur un sol qui s’inclinait comme une embarcation qui perd sa ligne de flottaison ; elle avançait, s’éloignait, disparaissait dans un horizon en forme de cadran horaire. * * * La singulière soirée passée au Petit Noailles avait ouvert une fissure dans la coquille de discrétion sécrétée par les deux jeunes femmes à leur première rencontre. Jean-Joseph s’y glissa et entama une suite de rencontres avec Ariane qui n’étaient plus le fait du hasard. Ils se retrouvaient dans des cafés ou des brasseries du centre-ville, le plus souvent à la terrasse ensoleillée du Chambon, mais aussi chez elle, c’est-à-dire plus exactement chez Sophie, puisqu’elle était en quelque sorte sa locataire, rue de l’Hôtel de Ville. Des rendez-vous le plus souvent improvisés car Jean-Joseph, empêtré à Cantabreix dans ses préparatifs d’entrée dans l’entreprise familiale, n’informait qu’au dernier moment Ariane de ses venues à Brive. Elle se confiait à lui peu à peu, se défaisant lentement des réticences à parler d’elle. Depuis leur premier tête-à-tête, il recueillait, bribes après bribes, ses paroles sur ce qu’elle avait vécu ces derniers temps, avant qu’ils ne se rencontrent. La jeune femme ne parlait pas de sa famille ni de ceux qui l’entouraient, comme Richard. Elle ne semblait pas les occulter de façon délibérée. Ils paraissaient si éloignés de ce qu’Ariane disait d’elle, qu’il ne venait pas à l’esprit de Jean-Joseph de lui poser des questions sur eux. Il ne la bousculait pas, elle se racontait avec douceur, discrétion, avec un humour qui cachait mal une grande douleur. Elle donnait d’elle « une image hors-sol », comme aurait dit Damien. Ariane n’était pas indifférente aux autres ou embarrassée d’en parler, mais se montrait sans attache avec sa famille dont le jeune homme ne savait rien, pas même ce quelque chose qui aurait donné à sa vie cette épaisseur qu’apporte toute filiation, toute fratrie avec ses bonheurs et ses servitudes. Cet après-midi, Jean-Joseph était venu chez elle, apportant un ballotin de marrons glacés. Elle l’avait accueilli dans une robe plissée claire et élégante, comme toujours parfaitement maquillée avec son rouge à lèvres si sombre, et l’avait entraîné dans le salon. Ariane avait versé les marrons dans une bonbonnière de porcelaine bleu de four, lui avait servi un thé et s’était lovée comme une chatte dans un large fauteuil. Lui s’était installé devant elle, face à une fenêtre d’où venait la lumière d’une belle journée. À ce moment, confortée par ses gestes conventionnels de fils de bonne famille, elle avait le sentiment d’être protégée de tout. Mise en confiance et tout en piochant de ses longs doigts dans la bonbonnière, elle se livra plus que les autres fois, se décidant à expliquer ce qu’elle faisait ici, à Brive-la-Gaillarde, dans cette ville apparemment si raisonnable en dépit de son qualificatif gaulois. Après un long silence que Jean-Joseph supporta placidement, Ariane prit la parole. Tout avait commencé l’hiver dernier. Danseuse au ballet de l’Opéra de Paris, elle avait pris quelques jours de congé dans les Alpes avant que ne débute la période saturée de travail qui est celle des fêtes de fin d’année. Jean-Joseph s’interrogeait : « Une danseuse de l’Opéra, cette femme qui claudique ? ». Il n’en revenait pas. — La veille de partir skier dans les Alpes, je jouais dans un ballet, La Reine des neiges. Tu connais ? C’est l’adaptation d’un conte d’Andersen… Il y avait tellement d’enfants à la représentation ! Quelle fraîcheur ! Un sentiment étrange t’envahit, celui né d’une rencontre avec des spectateurs si jeunes qu’ils sont incapables de juger la qualité de ton travail selon tes critères habituels et qui sont pourtant profondément pris dans le spectacle ! C’est le type de séance où on ne sait pas toujours de quel côté est le spectacle ! Dans la salle ou sur scène ? Ses yeux étaient pleins de douceur. — J’ai quitté Paris au lendemain de cette euphorie si forte ! Ariane tissa un moment autour d’elle un silence de protection. Il y eut une telle lumière dans son regard qu’il y sentit une forme de défi. Elle se déchaussa, laissa glisser ses souliers au sol et replia ses jambes sous elle, étalant sa robe tout autour, ce qui lui donnait l’impression d’être posée sur le fauteuil comme une poupée. Sa voix s’éleva à nouveau dans le salon, elle était plus grave, sortant du fond de sa gorge : — Deux jours plus tard, le lendemain de mon arrivée à Avoriaz, alors que je descendais la piste des Mossettes, j’ai été percutée par un skieur venu sur moi à pleine vitesse qui m’a projetée hors de la piste, sur une roche ! J’étais royalement fracassée dans la neige ! Il ne s’est pas arrêté, je ne l’ai même pas vu ! Et personne pour le retrouver en bas des pistes ! Elle s’arrêta à nouveau, les yeux dans le vague, de ce regard vide qui avait frappé Jean-Joseph la première fois qu’il l’avait croisée au théâtre des Treize Arches. Il se taisait, attentif à la douleur qu’elle manifestait par le ton grave de sa voix. Piochant un marron glacé, elle le croqua à petits coups de dents, puis reprit le fil de son discours. Ariane raconta comment, enveloppée dans une couverture de survie dorée comme dans un suaire impérial de l’Égypte ancienne, elle avait été douloureusement transbahutée du traîneau de secours jusqu’à l’hélicoptère qui s’était posé à l’hôpital de Chambéry. Elle évoqua les graves traumatismes que sa hanche et sa jambe avaient subis : — Le pire, c’est quand j’ai entendu les chirurgiens dire qu’ils ne pourraient jamais redonner à ma jambe la force qu’elle avait eue ! Ma jambe est bancale pour toujours ! Tout ce que je voulais faire de ma vie s’est arrêté là ! Ariane pleurait maintenant sans bruit, sans tenter de sécher ses larmes. La jeune femme évoqua les interventions chirurgicales, les longs soins postopératoires et le début d’une convalescence difficile qui la maintinrent plusieurs semaines dans l’hôpital de cette ville où elle ne connaissait personne. — De ma fenêtre, je voyais les montagnes que j’avais désirées depuis Paris. Elles barraient l’horizon, indifférentes à mon malheur, je me sentais bannie ! Pas seulement des montagnes, mais bannie de tous et de tout ! Ma mère n’est venue me voir que deux week-ends ! Mon beau-père n’a pas trouvé le temps de se déplacer ! Jean-Joseph était sidéré par le comportement de cette famille devant une peine si violente. Mais qu’étaient donc ces parents si peu sensibles à la douleur de leur fille ? Il avait posé sa tasse de thé sur la desserte et s’était redressé, attentif, droit dans le fauteuil. Dans les murs, si propres, si nus, de la chambre d’hôpital sans âme où elle avait été recluse, elle se noyait le jour dans sa détresse, la nuit dans ses cauchemars. Momifiée dans son immense plâtre, empêtrée dans ses câbles, Ariane regardait avec haine et angoisse le conduit de la perfusion fiché dans son bras et la retenant prisonnière. Elle s’engluait peu à peu, la nuit venue, dans un sommeil agité. La jeune femme s’imaginait que si elle tournait sur elle-même en dormant, ce tuyau viendrait pernicieusement s’enrouler autour de son cou, provoquant une lente et insensible strangulation dans son sommeil. Ou bien ce serait un mouvement plus désordonné, une secousse qui arracherait la perfusion introduite dans la veine. Alors, son sang, empruntant la percée pratiquée pour lui sauver la vie, refoulant le soluté de l’injection, se répandrait tranquillement dans le lit jusqu’à la dernière goutte et elle baignerait bientôt, inanimée, dans la vidange d’un caillé rougeâtre. Ariane en venait à se faire des histoires de tout et de n’importe quoi. La première nuit, elle entendit des bruits étranges se succéder à l’étage où elle était soignée. L’écho d’une activité inquiétante et interminable. Des coups portés en sourdine sur des tables, des heurts légers sur les murs, ou le sol. Elle imagina qu’on traînait des choses dans le couloir, qu’on transportait les corps de tout un autocar tombé dans un ravin… Plus tard, un homme en blouse blanche entra brusquement, sans frapper, dans la chambre. Dans sa chambre. Il alluma le plafonnier qui l’aveugla de lumière, la regarda, esquissa un bref salut, éteignit et sortit. La jeune danseuse se sentait devenir stupide. Puis, les nuits suivantes, elle s’accoutuma à ces sons devenus moins inquiétants qui nourrissaient toujours son imagination, à ces mouvements étranges qui ne furent plus pour elle que la palpitation nocturne de ce cœur percé de mille douleurs qu’était l’hôpital. Le sommeil venait tard. Et alors qu’enfin il l’avait emportée, elle était réveillée par un infirmier venu accomplir le protocole rituel qui serait répété plusieurs fois dans la journée. Il s’occupait d’elle comme d’un bébé : lui changer la poche nourricière de la perfusion, lui prendre sa tension, lui donner les cachets, lui présenter l’urinal. L’écran du moniteur cardiaque, seule lueur dans la nuit de sa chambre, lui apprenait en temps réel que son cœur, heureux rescapé de tout traumatisme, battait avec conscience. Elle se tordait le cou à suivre, fascinée, le zigzag que le tracé lumineux dessinait inlassablement. Elle s’endormait à nouveau dans les pénibles affres de la crainte de ne pas se réveiller. Jour après jour, les visites périodiques des soignants reprenaient, les repas se succédaient à heures fixes, immuables.
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