L’aube naissait à peine sur le manoir lorsque Isabella rouvrit les yeux. La nuit avait été courte, rythmée par les échos du combat et le poids de tout ce qu’elle avait vu. Pourtant, elle n’avait pas fui. Elle était restée auprès de Dante, même quand le danger s’était matérialisé sous la forme d’hommes armés franchissant les grilles. Elle s’assit sur le rebord du lit, observant la lumière pâle qui filtrait par la fenêtre. Un parfum de café se répandait dans la pièce, signe que Marco avait déjà donné des ordres pour remettre la maison en ordre. Dante, lui, n’avait pas fermé l’œil. Il était assis dans un fauteuil, torse nu, sa blessure bandée, mais son arme toujours posée sur la table basse. Ses yeux fixaient un point invisible, comme s’il méditait sur ce qui venait de se passer. « Tu ne dors jamais ? » demanda Isabella doucement, la voix encore voilée de fatigue. Il détourna lentement le regard vers elle. Ses traits étaient fatigués, mais son autorité naturelle restait intacte. « Dormir, c’est baisser la garde. Et je n’ai pas ce luxe. » Elle le fixa, une ombre d’inquiétude traversant ses yeux. « Mais tu n’es pas seul. Tu as des hommes autour de toi. Tu as Marco. » « Et pourtant ils ont réussi à franchir la grille, » répliqua-t-il, sec, avant de soupirer et de frotter ses tempes. « Pardon. Ce n’est pas contre toi. » Isabella ne se laissa pas impressionner par son ton dur. Elle se leva et s’approcha de lui, posant une main légère sur son épaule. « Tu n’as pas besoin de t’excuser. Tu portes le poids du monde sur tes épaules, Dante. Mais tu oublies que tu as le droit de respirer. » Il baissa les yeux vers sa main, hésitant un instant, comme s’il ne savait pas s’il devait la repousser ou la garder là. Finalement, il la laissa. « Si tu savais, Isabella… » murmura-t-il. « Alors dis-le-moi, » répondit-elle avec une douceur ferme. « Ne garde pas tout pour toi. Si tu veux que je reste, laisse-moi voir qui tu es vraiment. » Un silence lourd s’installa. Puis, Dante se leva, attrapa une chemise qu’il enfila maladroitement, et lui fit signe de le suivre. Ils traversèrent plusieurs couloirs du manoir avant d’arriver à une pièce qu’Isabella n’avait jamais vue. Deux lourdes portes métalliques s’ouvrirent sur ce qui ressemblait à une salle de commandement : cartes murales, ordinateurs, hommes armés surveillant des écrans. Elle resta figée. C’était comme entrer dans un autre monde. « Voici mon véritable royaume, » dit Dante, sa voix grave résonnant dans l’espace. « Pas les salons luxueux, pas les dîners mondains. Ici, je contrôle les territoires, les alliances, les guerres. » Isabella promena son regard, sentant une étrange chaleur dans sa poitrine. Ce n’était pas de la peur, mais un mélange de fascination et d’appréhension. Dante s’approcha d’une carte accrochée au mur, où plusieurs zones étaient marquées de couleurs différentes. « Chaque couleur, chaque point, c’est une partie de la ville que nous contrôlons ou que nos ennemis convoitent. Hier soir, ceux qui ont attaqué venaient probablement de la famille Moretti. Ils veulent tester ma faiblesse. » Elle fronça les sourcils. « Et ils pensent que tu en as une parce que tu es blessé ? » Il eut un sourire amer. « Parce que je tiens à toi. » Isabella sentit son cœur s’emballer. Ces mots, dits avec une simplicité glaciale, pesaient plus lourd que n’importe quelle déclaration passionnée. Elle ouvrit la bouche, mais fut interrompue par Marco qui entra précipitamment. « Boss, on a capturé l’un des hommes de Moretti. Il est prêt à parler. » Dante hocha la tête. « Amenez-le dans la cave. » Isabella pâlit. « La cave ? » « Là où nous obtenons des réponses, » dit-il froidement. Elle le suivit malgré elle, ses pas hésitants résonnant dans les couloirs de pierre menant aux sous-sols. L’air y était plus froid, plus humide. Dans une pièce faiblement éclairée, un homme encagoulé, les mains attachées, était assis sur une chaise métallique. Dante s’avança, son aura de chef remplissant immédiatement l’espace. « Qui t’a envoyé ? » demanda-t-il d’une voix calme mais tranchante comme une lame. L’homme resta muet. Marco lui asséna un coup sec, mais Dante leva la main. « Pas besoin. Il parlera. » Il sortit un couteau, le fit tourner entre ses doigts et s’accroupit devant l’intrus. « Écoute-moi bien. Tu n’as que deux options : me dire ce que je veux savoir et repartir vivant. Ou me défier, et je t’enterrerai avant la fin de cette journée. » Isabella observait la scène, glacée. Ce n’était pas le Dante blessé et fragile qu’elle avait vu la veille. C’était le chef impitoyable, le seigneur de guerre que tout le monde craignait. Finalement, l’homme craqua. Sa voix tremblante résonna dans la pièce : « C’est Moretti ! Il a dit… il a dit que vous étiez affaibli. Il voulait envoyer un message. » Dante serra la mâchoire, son regard noir lançant des éclairs. « Qu’il sache que je ne suis jamais affaibli. » Il fit signe à Marco, qui entraîna le prisonnier hors de la pièce. Puis il se tourna vers Isabella. Elle soutint son regard, bien qu’elle ait encore le cœur battant. « Tu n’étais pas obligé d’aller aussi loin. » « Dans mon monde, la pitié est une faiblesse. Et je ne peux pas me permettre d’en avoir. » Elle s’approcha de lui, les yeux brillants. « Mais tu n’es pas qu’un chef de guerre, Dante. Je l’ai vu. Tu as un cœur. » Il la fixa longuement, incapable de répondre. Puis il souffla : « Et ce cœur risque d’être ma perte. » Elle posa une main sur son torse, là où battait ce cœur qu’il prétendait maudit. « Alors je serai là pour le protéger. » Dante resta immobile, figé entre deux mondes : celui de l’homme impitoyable, et celui qu’Isabella réveillait peu à peu. La matinée n’était pas encore terminée lorsque le manoir fut secoué par une nouvelle alarme. Isabella, qui avait tenté de retrouver un peu de calme dans la bibliothèque, se leva brusquement en entendant les sirènes internes retentir. « Qu’est-ce que… » murmura-t-elle, le cœur battant. Marco surgit dans le couloir, arme à la main, le visage fermé. « Madame, restez à l’intérieur. On est attaqués. » Isabella sentit son sang se glacer. Elle voulut protester, mais déjà l’homme avait disparu dans la cohue. Des pas précipités résonnaient dans tous les couloirs, des ordres secs s’échangeaient, et au loin, des coups de feu claquaient. Sans réfléchir, elle se mit à courir vers la salle de commandement. Elle savait que Dante serait là. Et elle avait raison. Il se tenait au centre de la pièce, entouré de ses hommes, sa chemise encore ouverte sur son torse bandé, son arme chargée entre les mains. Malgré sa blessure, son autorité imposait le silence et la discipline. « Marco, couvre l’aile est. Lorenzo, mets tes hommes sur les toits. Personne ne franchit la cour vivante ! » Lorsqu’il la vit entrer, il fronça les sourcils. « Isabella, je t’avais dit de rester dans ta chambre. » Elle le fixa avec détermination. « Je ne vais pas rester enfermée pendant que le monde s’écroule autour de moi. » Dante serra la mâchoire, visiblement partagé entre la colère et une étrange fierté. Mais il n’eut pas le temps de répondre : une explosion secoua les murs, faisant trembler les vitres. « Ils ont fait sauter la grille principale ! » cria un des hommes en observant les caméras de surveillance. Dante jura à voix basse. « Moretti a envoyé toute une unité. Ils veulent finir le travail. » Il se tourna vers Isabella, son regard brûlant d’intensité. « Écoute-moi bien. Si jamais ils franchissent cette porte, tu cours vers le passage secret derrière la bibliothèque. Marco sait où il mène. » Elle secoua la tête. « Je ne partirai pas sans toi. » Il s’approcha d’elle, posant une main ferme sur sa joue. « Isabella… tu es la seule chose qui compte. Si je dois tomber, je tomberai en sachant que tu es en sécurité. » « Ne dis pas ça, » répliqua-t-elle, la gorge serrée. « Tu ne tomberas pas. Pas tant que je suis là. » Leurs regards s’accrochèrent une seconde de trop, jusqu’à ce qu’un nouvel éclat de grenade projette une pluie de poussière dans la salle. Les hommes de Dante ouvrirent le feu depuis les fenêtres. Le vacarme de la guerre envahit le manoir. Dante se retourna brusquement et tira plusieurs balles, abattant deux assaillants qui avaient franchi la cour. Ses gestes étaient précis, maîtrisés, presque mécaniques. Isabella, tremblante, se couvrit les oreilles un instant, mais ses yeux restaient rivés sur lui. Malgré le chaos, elle vit l’homme qu’il était vraiment : un chef qui ne flanchait jamais, même blessé, même acculé. Puis, tout se précipita. Une dizaine d’hommes armés parvinrent à franchir la porte latérale. Marco et Lorenzo se jetèrent dans la mêlée, mais les balles fusaient de partout. Dante attrapa Isabella par le poignet et la plaqua contre le mur, la protégeant de son corps. « Ne bouge pas ! » hurla-t-il. Un des assaillants leva son arme vers eux. Dante tira en premier, mais une balle perdue le frôla, effleurant son flanc bandé. Il grimaça, mais resta debout, tirant encore et encore. Isabella, pétrifiée, vit le sang tacher la chemise de Dante. Quelque chose se brisa en elle. Elle ne pouvait pas rester là, immobile, pendant qu’il risquait sa vie. Ses yeux se posèrent sur l’arme tombée d’un des hommes abattus. Ses mains tremblaient, mais elle la ramassa. « Isabella ! » s’écria Dante en la voyant. Mais déjà, elle levait l’arme, maladroite mais déterminée. Lorsque l’un des ennemis tenta de s’approcher dans leur direction, elle appuya sur la gâchette. Le bruit résonna dans ses oreilles, son cœur bondit dans sa poitrine. L’homme s’écroula. Le silence se fit une seconde dans son esprit, étouffant le vacarme environnant. Elle venait de tirer. Elle venait de sauver Dante. Il la regarda, stupéfait, ses yeux sombres brillants d’un éclat nouveau. « Tu viens de… » « Oui, » répondit-elle d’une voix tremblante mais ferme. « Je ne resterai pas une victime. Si ton monde est le mien maintenant, alors je me battrai à tes côtés. » Un mélange de fierté et de peur traversa le visage de Dante. Il voulait la protéger de ce monde, mais en cet instant, il comprit qu’elle n’était plus la femme fragile qu’il avait rencontrée. Elle venait de franchir une ligne invisible. La bataille dura encore de longues minutes, chaque seconde semblant étirer le temps. Finalement, grâce à l’organisation de Dante et au courage de ses hommes, les assaillants furent repoussés. Le silence, brisé seulement par les gémissements des blessés et l’odeur de poudre, s’installa. Dante, haletant, baissa enfin son arme. Il jeta un regard circulaire, puis se tourna vers Isabella. Ses mains étaient encore crispées sur le pistolet, ses yeux agrandis par l’adrénaline. Il s’avança lentement, prit l’arme de ses doigts tremblants et la posa au sol. Puis, sans un mot, il l’attira contre lui. « Tu n’aurais jamais dû voir ça, » murmura-t-il, la voix brisée. Elle s’accrocha à sa chemise tachée de sang. « Et tu crois que je pourrais encore fermer les yeux ? J’ai choisi de rester, Dante. Et si ça veut dire tirer pour survivre, alors je le ferai. » Il enfouit son visage dans ses cheveux, incapable de cacher l’émotion qui l’envahissait. « Tu es en train de devenir ma force… et ma faiblesse. » Elle serra les dents, les yeux humides. « Alors soit. Je serai les deux. » Leurs cœurs battaient à l’unisson, liés désormais par le sang, la peur et une promesse silencieuse. Isabella avait franchi un point de non-retour. Et Dante savait que le monde autour d’eux allait s’embraser encore plus fort.