Épisode11

2163 Words
Le soleil perçait à peine à travers les rideaux épais de la chambre, projetant une lumière douce sur le vaste lit où Dante était allongé. La pièce était silencieuse, presque oppressante, seulement ponctuée du tic-tac régulier d’une horloge ancienne. Dante, les yeux mi-clos, respirait lentement, mais ses traits restaient tendus, comme s’il luttait encore, même dans ce moment de repos forcé. Isabella était assise dans un fauteuil près du lit, les jambes repliées sous elle, un livre ouvert sur les genoux. Mais elle ne lisait pas. Ses yeux, sombres d’inquiétude, glissaient sans cesse vers Dante. Depuis qu’ils étaient revenus du port, il avait perdu beaucoup de sang. Malgré les soins du médecin, la fièvre l’avait gagné pendant deux jours, et chaque gémissement étouffé arrachait à Isabella un frisson de peur. Pourtant, il était vivant. Et elle s’était promis de rester à ses côtés, peu importe ce que ça lui coûterait. Elle posa le livre et se leva doucement pour vérifier le pansement sur son flanc. Ses doigts tremblaient légèrement, mais elle avait appris, ces derniers jours, à se montrer plus sûre. Dante détestait la faiblesse, même la sienne. Il bougea légèrement, ses paupières battant avant de s’ouvrir complètement. Ses yeux noirs, encore voilés par la fatigue, tombèrent sur elle. « Tu ne dors jamais ? » Sa voix grave était rauque, éraillée par la douleur et le manque de sommeil. Isabella esquissa un sourire timide. « Je me repose quand tu dors. » Il la fixa quelques secondes, le sourcil légèrement froncé, puis soupira. « Tu n’as pas besoin de rester là jour et nuit. Je ne vais pas mourir. » « Tu dis ça… mais j’ai cru te perdre au port. » Sa voix trembla légèrement malgré elle. « Je ne veux pas que ça arrive. » Un silence lourd suivit ses paroles. Dante détourna les yeux, observant le plafond comme pour fuir son regard. « La mort… fait partie de ce monde, Isabella. J’ai grandi avec elle. Ce n’est pas toi qui vas changer ça. » Elle se figea à cette phrase. Il n’y avait pas de colère dans sa voix, juste une froideur résignée qui lui brisa le cœur. Elle se rassit lentement sur le bord du lit, posant une main légère sur la sienne. « Peut-être pas. Mais… je peux au moins essayer de te garder en vie. » Il tourna la tête vers elle, surpris par la détermination dans ses yeux. Un mince sourire, presque imperceptible, effleura ses lèvres. « Tu es têtue. » « Et toi, borné, » répliqua-t-elle doucement. Son sourire s’élargit légèrement avant qu’il ne grimace, une douleur le traversant. Isabella serra aussitôt sa main, inquiète. « Repose-toi. » Mais Dante secoua la tête. « Je déteste être cloué ici. Je ne suis pas… » Il inspira profondément. « Je ne suis pas fait pour rester immobile. » « Peut-être que c’est le moment d’apprendre, » souffla-t-elle. Il arqua un sourcil, amusé malgré lui. « Tu crois pouvoir me donner des leçons ? » Elle haussa les épaules. « Quelqu’un doit bien essayer. » Pour la première fois depuis des jours, un vrai éclat de rire, faible mais sincère, franchit ses lèvres. Ce son fit battre le cœur d’Isabella plus fort. C’était rare de l’entendre rire, cet homme qui portait toujours un masque d’acier. Elle profita qu’il soit détendu pour replacer doucement une mèche de cheveux sur son front. Dante se figea à son geste, ses yeux se posant sur elle avec une intensité troublante. Isabella sentit ses joues chauffer mais ne recula pas. « Pourquoi… tu fais tout ça ? » demanda-t-il enfin, sa voix basse et sérieuse. Elle baissa les yeux vers leurs mains. « Parce que… tu m’as sauvé la vie. Et parce que, malgré tout ce que tu montres au monde… je sais que tu n’es pas seulement ce chef impitoyable que tout le monde craint. » Il la regarda longuement, son expression indéchiffrable. « Et qu’est-ce que tu crois que je suis, alors ? » Isabella hésita, puis murmura : « Quelqu’un qui mérite qu’on se batte pour lui. » Ses mots semblèrent le désarmer. Il détourna le regard, ses doigts se crispant légèrement sur le drap. « Tu ne sais pas qui je suis vraiment. Tu ne connais pas ce que j’ai fait. » « Alors dis-le-moi, » souffla-t-elle doucement. Il resta silencieux. Ses yeux se perdirent dans le vide, et Isabella comprit qu’il luttait contre ses propres démons. Après un long moment, il parla enfin. « J’avais douze ans quand j’ai vu mon père mourir. Pas une mort tranquille. Il a été abattu devant moi, parce qu’il refusait de plier devant un autre clan. Ma mère est morte quelques années plus tard, dans une explosion qui m’était destinée. » Isabella sentit un frisson la parcourir. Elle ne s’était jamais doutée de ce passé sanglant. « Depuis ce jour-là, j’ai juré que plus jamais personne ne me prendrait ce qui m’appartenait. Que plus jamais on ne me ferait plier. » Sa voix était glaciale, mais Isabella perçut quelque chose d’autre derrière cette dureté : une douleur profonde, une blessure jamais refermée. Elle posa sa main sur la sienne. « Tu n’es plus ce gamin, Dante. Tu as survécu. Et maintenant… tu n’es pas seul. » Il baissa les yeux vers leurs mains jointes. « Pas seul, hein ? » murmura-t-il, un brin d’ironie dans la voix. Mais cette fois, il ne retira pas sa main. Un long silence les enveloppa. Isabella sentait son cœur battre à tout rompre, consciente que quelque chose changeait entre eux. Pas seulement une alliance forcée, pas seulement une protection imposée… quelque chose de plus fragile, de plus dangereux aussi. Dante ferma les yeux, visiblement épuisé. Isabella hésita, puis se leva pour aller chercher une serviette humide et la passer doucement sur son front brûlant. Il ne protesta pas, se laissant faire, ce qui, venant de lui, était presque une déclaration silencieuse. « Je suis censé te protéger, pas l’inverse, » murmura-t-il, les yeux toujours clos. « Alors pour une fois, laisse-moi faire. » Ses lèvres s’étirèrent en un léger sourire, comme si ses mots lui faisaient du bien. Isabella s’assit de nouveau, surveillant sa respiration régulière. Dante, cet homme que le monde entier craignait, paraissait soudain si humain, si vulnérable… Elle resta là, des heures, à veiller sur lui. Le crépuscule s’infiltrait dans la chambre, peignant les murs d’une teinte ambrée. Isabella, assise près de la fenêtre, observait le ciel embrasé. Depuis des jours, elle vivait au rythme des respirations de Dante, surveillant la moindre variation, priant silencieusement pour qu’il se rétablisse. Derrière elle, un léger grognement la fit sursauter. Elle se retourna et vit Dante, assis contre les oreillers, une main posée sur son flanc bandé. Ses yeux sombres la fixaient avec intensité. « Tu m’espionnes dans mon sommeil ? » dit-il d’une voix encore rauque. Elle sourit faiblement. « Plutôt que de dormir moi-même, oui. » Un rictus amusé étira ses lèvres. « Tu vas t’épuiser, Isabella. Je ne veux pas d’une garde malade qui s’effondre avant moi. » Elle s’approcha, s’asseyant sur le bord du lit. « Tu n’as qu’à arrêter de te faire tirer dessus. Ça me faciliterait la tâche. » Il eut un bref rire qui se transforma en une grimace de douleur. Isabella fronça les sourcils et l’aida à se caler plus confortablement. Dante la laissa faire, ce qui, venant de lui, relevait déjà du miracle. « Ça va mieux, » murmura-t-il finalement. Elle posa une main sur son front. La fièvre était tombée, et même s’il restait pâle, son regard était plus vif. « Tu as l’air vivant, c’est déjà un progrès. » « Je suis toujours vivant, » répondit-il avec une pointe d’orgueil. « Parfois, tu donnes l’impression de vouloir le contraire. » Ses yeux s’assombrirent. Il la dévisagea longuement, comme si ses mots avaient réveillé une vérité qu’il essayait d’oublier. « La mort ne me fait pas peur. Elle ne m’a jamais fait peur. » Isabella sentit son cœur se serrer. Elle n’avait pas besoin de demander pourquoi ; il portait cette absence de peur comme une armure, forgée par des années de douleur. Elle prit une profonde inspiration. « Moi, elle me fait peur. Parce que je… » Elle s’interrompit, incertaine. Les mots étaient lourds sur sa langue. Dante tourna lentement la tête vers elle. « Parce que tu quoi ? » Son regard, sombre et brûlant, la cloua sur place. Isabella baissa les yeux, nerveuse, ses doigts jouant avec l’ourlet de son pull. « Parce que je tiens à toi, Dante. » Un silence glaçant suivit ses mots. Elle sentit son cœur battre si fort qu’elle craignit qu’il ne perce sa poitrine. Dante ne répondit pas tout de suite ; il la fixait toujours, son expression indéchiffrable. « Tu ne devrais pas, » finit-il par dire. Sa voix était grave, chargée d’une intensité presque douloureuse. « Je ne suis pas quelqu’un qu’on devrait aimer. » « Peut-être pas, » souffla-t-elle, les yeux brillant de détermination. « Mais c’est déjà trop tard. » Ses paroles flottèrent dans l’air, brisant quelque chose dans le silence tendu. Dante ferma les yeux, comme pour reprendre le contrôle, mais ses doigts se crispèrent sur les draps. « Tu ne comprends pas, Isabella… » Sa voix était rauque, presque cassée. « Tous ceux qui tiennent à moi finissent blessés. » Elle posa doucement sa main sur la sienne. « Je suis déjà blessée. Mais pas par toi. » Dante ouvrit les yeux, surpris par sa réponse. Il y lut une sincérité qui le déstabilisa. Pendant un instant, il sembla hésiter, partagé entre fuir et se laisser aller. Puis, lentement, il posa sa grande main sur la sienne, ses doigts rugueux se refermant sur elle avec une douceur insoupçonnée. « Tu es vraiment… insensée, » souffla-t-il avec un sourire amer. « Peut-être. Mais toi aussi, tu l’es, » répondit-elle avec un léger sourire tremblant. Il secoua la tête, amusé malgré lui. Puis il se redressa légèrement, soutenu par les oreillers. Son regard devint plus sérieux. « Isabella… si tu continues à rester près de moi, tu seras impliquée dans des choses que tu ne pourras jamais oublier. Je ne te promets pas de sécurité. Je ne peux rien te promettre, en fait. » Elle le fixa droit dans les yeux. « Je n’ai jamais demandé de promesse. Je veux juste être là. » Un silence pesant suivit ses paroles, puis Dante soupira profondément, comme résigné. Il porta lentement sa main à sa joue, ses doigts caressant délicatement sa peau. Isabella frissonna sous ce contact inattendu. « Tu es une faiblesse que je n’avais pas prévue, » murmura-t-il. Ses mots étaient à la fois une confession et un avertissement. Isabella sentit son cœur s’emballer, mais elle ne recula pas. Elle posa sa main sur celle de Dante, la retenant contre sa joue. « Alors laisse-moi être ta faiblesse. Juste un peu. » Leurs regards s’accrochèrent, et quelque chose changea. Une intensité brûlante, presque palpable, les enveloppa. Lentement, Dante se pencha vers elle. Ses lèvres effleurèrent les siennes, un simple frôlement qui fit trembler Isabella. Elle retint son souffle, son cœur battant à tout rompre. Le b****r fut d’abord doux, hésitant, comme s’ils testaient les limites de ce qu’ils étaient prêts à admettre. Mais très vite, il se fit plus profond, plus possessif. Dante l’attira contre lui, sa main glissant derrière sa nuque, tandis que l’autre se crispait sur les draps. Isabella s’accrocha à lui, se perdant dans ce contact brûlant qui chassait toutes ses peurs. Quand ils se séparèrent enfin, haletants, leurs fronts se touchèrent. Dante avait les yeux fermés, comme s’il luttait contre lui-même. « Tu n’as aucune idée de ce que tu es en train de faire, » murmura-t-il. « Si, » répondit-elle doucement. « Je suis en train de choisir. » Ses yeux s’ouvrirent, et elle y lut un mélange de désir, de peur et de quelque chose qu’il n’avait jamais montré à personne. Ils restèrent ainsi un long moment, plongés dans un silence chargé d’émotions. Isabella se sentit étrangement en sécurité, malgré le danger qui les entourait. Pour la première fois, Dante ne portait plus ce masque de froideur ; il se montrait tel qu’il était : brisé, vulnérable… mais vivant. Elle finit par l’aider à se rallonger, le bordant presque comme un enfant. Dante ne protesta pas, se contentant de la regarder avec une intensité qui lui donnait des frissons. « Reste près de moi, » dit-il simplement. Ces trois mots suffirent à faire fondre le peu de distance qui restait entre eux. Isabella s’installa contre lui, sa tête posée sur son épaule. Elle sentait son cœur battre lentement sous sa joue, preuve qu’il était toujours là, malgré les balles, malgré la douleur. « Toujours, » murmura-t-elle avant de fermer les yeux. Et cette nuit-là, pour la première fois depuis longtemps, Dante s’endormit sans cauchemar, bercé par la chaleur d’une présence qu’il n’avait jamais cru mériter.
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