La chambre était plongée dans une semi-obscurité apaisante. Les rideaux tirés tamisaient la lumière du matin, et seuls les battements réguliers d’une horloge rappelaient le passage du temps. Isabella se tenait assise dans le fauteuil à côté du lit, les jambes repliées, un livre ouvert sur ses genoux. Elle lisait à voix basse, d’un ton doux, presque caressant, plus pour apaiser Dante que pour elle-même. Sur le lit, Dante reposait immobile, les yeux mi-clos, son corps encore lourd de fatigue. La blessure tirait, chaque respiration lui rappelant la brûlure des balles, mais il ne disait rien. Il écoutait sa voix. Cette voix était devenue son refuge, le seul son capable de faire taire le chaos de ses pensées. « Tu devrais dormir, » murmura Isabella en refermant le livre. Il ouvrit les yeux et la fixa, un éclat de malice brillant dans son regard fatigué. « Je dors déjà, dans ma tête. » Elle esquissa un sourire tendre. « Tu es un menteur. » « Pas tout à fait. Je me repose. C’est différent. » Dante tenta de se redresser, mais elle posa une main ferme sur son torse. « Non. Pas question. » Il arqua un sourcil, amusé par son autorité soudaine. « Tu commandes beaucoup ces derniers temps. » « Quelqu’un doit bien s’assurer que tu restes en vie, » répondit-elle en ajustant les draps. Un silence confortable s’installa. Isabella lui essuya délicatement le front avec un linge humide, et Dante se laissa faire, chose qu’il n’aurait tolérée de personne d’autre. Il observait chacun de ses gestes, fasciné par cette douceur qui lui paraissait étrangère. « Tu es toujours comme ça ? » demanda-t-il soudain. Elle s’arrêta, intriguée. « Comme quoi ? » « Douce. Attentionnée. » Sa voix était basse, comme s’il avait peur d’admettre à quel point cela le touchait. Isabella baissa les yeux. « Pas toujours. Mais avec toi… c’est différent. » Dante resta silencieux, mais son regard se fit plus intense. Il n’était pas habitué à ce genre d’affection. Les gens autour de lui voulaient toujours quelque chose : du pouvoir, de l’argent, sa loyauté. Isabella, elle, ne demandait rien. Il inspira profondément, malgré la douleur. « Tu sais que je ne mérite pas ça, pas vrai ? » Elle posa le linge sur la table de nuit, puis prit sa main. « Peut-être que non. Mais moi, je pense que si. » Ces mots le frappèrent comme une décharge. Dante détourna les yeux, incapable d’affronter ce qu’il voyait dans les siens. Un mélange de peur et de chaleur l’envahit ; personne n’avait jamais parlé de lui ainsi. « Isabella, » murmura-t-il, sa voix rauque trahissant une émotion qu’il ne voulait pas montrer, « tu devrais fuir d’ici. Quitter tout ça. Moi compris. » Elle resserra ses doigts autour des siens. « Et te laisser seul ? Jamais. » Leurs regards se croisèrent, et il sut qu’aucun mot ne la ferait partir. Alors, pour la première fois depuis longtemps, Dante céda. Il relâcha la tension de ses épaules, s’abandonna à cette présence réconfortante. Isabella sentit ce changement et lui sourit doucement. Elle reprit le livre, mais Dante l’interrompit. « Parle-moi de toi, plutôt. » Surprise, elle reposa l’ouvrage. « De moi ? » « Oui. Raconte-moi ce que tu faisais avant tout ça. Avant moi. » Isabella resta pensive quelques secondes, puis elle commença à parler. De son enfance tranquille, de ses études en art, de ses rêves simples. Chaque mot semblait fasciner Dante, comme s’il découvrait un monde qui lui avait toujours été interdit. « Tu sais peindre ? » demanda-t-il après un moment. Elle hocha la tête. « C’est ce que j’aimais faire avant… que ma vie change. » « Montre-moi un jour. » Elle esquissa un sourire amusé. « Peut-être. Si tu promets de rester en vie assez longtemps. » Il eut un léger rire, qui lui arracha une grimace. « D’accord. Marché conclu. » Isabella continua de lui parler, sa voix douce emplissant la pièce. Dante ferma les yeux, non pas de fatigue, mais pour savourer ce moment. Il se sentait étrangement paisible, comme si le monde extérieur n’existait plus.
Les jours passèrent ainsi, rythmés par des soins attentifs et des conversations nocturnes. Dante retrouvait lentement des forces. Il parvenait maintenant à se lever quelques instants, appuyé contre le rebord du lit. Isabella veillait sur lui avec une patience infinie, et leur lien se tissait sans qu’aucun d’eux ne l’admette pleinement. Un soir, alors que la pluie battait contre les vitres, Isabella entra avec un plateau. « Tu dois manger. » Dante grimaça en voyant le bol de soupe. « Encore ? » « Jusqu’à ce que tu sois assez fort pour cuisiner toi-même. » Il secoua la tête, amusé. « Je ne cuisine pas. » « Alors mange et tais-toi. » Elle s’assit près de lui et l’aida à se redresser. Dante prit la cuillère, mais sa main tremblait encore légèrement. Isabella, sans un mot, prit le bol et commença à lui donner à manger. « Je peux le faire, » protesta-t-il. « Peut-être, » dit-elle en souriant, « mais je préfère. » Il la fixa longuement, incapable de répliquer. Elle était si proche que son parfum l’enivrait. Il observa ses traits délicats, ses yeux attentifs, et une pensée lui traversa l’esprit : il ne se souvenait pas de la dernière fois où quelqu’un avait pris soin de lui de cette manière. « Tu es incroyable, Isabella, » murmura-t-il soudain. Elle leva les yeux, surprise. « Pourquoi ? » « Parce que tu me vois encore comme un homme, pas comme un monstre. » Elle posa le bol et saisit son visage entre ses mains. « Tu n’es pas un monstre, Dante. » Il voulut répondre, mais elle posa doucement son front contre le sien. Son geste était simple, mais il le toucha profondément. Dante ferma les yeux, profitant de cette chaleur qu’il avait toujours repoussée.
La nuit suivante, Isabella se réveilla en sursaut. Une douleur sourde dans son bras lui rappela qu’elle s’était endormie dans une position inconfortable, assise à côté du lit de Dante. Elle leva les yeux et vit qu’il dormait paisiblement, sa respiration lente et régulière. Elle sourit. Il semblait presque vulnérable dans son sommeil. Sans réfléchir, elle caressa doucement sa joue, admirant les traits durcis par la vie mais détendus pour une fois. Dante remua légèrement, ses doigts cherchant inconsciemment les siens. Isabella les prit dans sa main, son cœur battant plus fort. « Je serai là, » murmura-t-elle dans l’obscurité. Les journées s’étiraient dans une étrange routine, comme si le monde extérieur avait cessé d’exister. Dante retrouvait lentement ses forces, mais Isabella refusait de le laisser en faire trop. Elle s’assurait qu’il prenne ses médicaments, qu’il mange, qu’il dorme, et parfois, quand il somnolait, elle en profitait pour l’observer. Il avait beau être encore affaibli, il dégageait toujours cette aura dangereuse et charismatique. Chaque mouvement, même ralenti par la douleur, semblait calculé. Mais il y avait maintenant quelque chose de plus doux dans son regard lorsqu’il posait les yeux sur elle. Ce matin-là, Isabella était assise près de la fenêtre, un carnet à la main. Elle dessinait. La pluie fine ruisselait sur les carreaux, emplissant la pièce d’une lumière douce et grise. Dante, installé contre les oreillers, l’observait en silence. Il ne disait rien pour ne pas la troubler, mais il ne pouvait détourner les yeux. « Tu me regardes encore, » dit-elle sans lever les yeux de son croquis. « Peut-être. » Elle esquissa un sourire. « Qu’est-ce que tu vois ? » Il réfléchit une seconde. « Quelqu’un qui a l’air de ne pas appartenir à ce monde. » Isabella leva enfin les yeux vers lui. « C’est censé être un compliment ? » « Oui. » Il se redressa légèrement, grimaçant sous l’effort. Isabella posa aussitôt son carnet et se précipita vers lui. « Ne bouge pas autant. » « Il faut que je recommence à marcher. » « Pas encore. Ton corps a besoin de temps. » Dante soupira, frustré, mais il se laissa faire lorsqu’elle remit les oreillers en place. Son attention et sa douceur l’apaisaient, même si son instinct d’homme habitué à commander lui criait de se lever, de reprendre le contrôle. Isabella reprit sa place, mais Dante l’appela. « Viens t’asseoir ici. » Elle hésita. « Sur le lit ? » « Oui. » Elle finit par s’installer au bord du lit. Il prit doucement sa main, ses doigts froids contrastant avec la chaleur des siens. « Merci, » murmura-t-il. « Pour quoi ? » « Pour être là. » Ces mots simples résonnèrent étrangement dans le silence. Isabella sentit son cœur battre plus fort. « Je ne pouvais pas te laisser… » Elle s’interrompit, incapable de terminer. Dante serra sa main. « Je sais. » Les heures suivantes se déroulèrent dans ce calme fragile. Isabella reprit son carnet, Dante se perdit dans ses pensées. Mais lorsque la nuit tomba, une tension invisible sembla s’infiltrer dans la pièce. Il faisait sombre, trop sombre, et le vent sifflait contre les volets. Isabella leva les yeux vers la fenêtre. Une impression désagréable la traversa, comme si quelqu’un les observait. « Dante, » murmura-t-elle, « est-ce que quelqu’un sait où nous sommes ? » Il ouvrit les yeux, quittant sa somnolence. « Personne ne devrait savoir. Pourquoi ? » « Je ne sais pas. J’ai juste… une sensation. » Il fronça les sourcils et jeta un regard vers la porte. « Va vérifier que tout est verrouillé. » Isabella hocha la tête et fit le tour de la pièce. Les verrous étaient bien enclenchés, les rideaux tirés. Elle revint près de lui, un peu honteuse. « Désolée. Je crois que je me fais des idées. » Dante ne répondit pas tout de suite. Il savait qu’intuitivement, Isabella avait souvent raison. Il observa la pièce, tendant l’oreille. Rien. Juste le bruit de la pluie. Mais il ne pouvait ignorer l’inquiétude dans ses yeux. « Viens ici, » dit-il doucement. Elle s’assit près de lui, et il passa un bras autour de ses épaules. « On est en sécurité, » souffla-t-il. « Personne ne te fera de mal tant que je suis là. » Isabella s’adossa contre lui, cherchant un réconfort qu’elle n’osait pas admettre. La chaleur de son corps, la fermeté de son étreinte… elle se sentait protégée, mais aussi dangereusement consciente de sa proximité.
Cette nuit-là, Isabella eut du mal à dormir. Elle resta éveillée longtemps, écoutant la respiration régulière de Dante. Elle se demandait quel genre d’homme il était avant de le rencontrer. Elle savait qu’il avait du sang sur les mains, qu’il vivait dans un monde où la mort n’était jamais loin, mais elle voyait aussi une facette que personne ne devait connaître. Elle finit par somnoler, la tête posée contre son épaule. Quand elle se réveilla quelques heures plus tard, Dante n’était plus à ses côtés. « Dante ? » appela-t-elle, la panique montant en elle. « Ici. » Sa voix venait du salon. Elle se précipita et le trouva appuyé contre un meuble, pâle, une main serrée contre ses côtes. « Mais qu’est-ce que tu fais là ?! » s’écria-t-elle en courant vers lui. « Je voulais juste… marcher un peu. » Sa voix était rauque. Elle passa son bras autour de sa taille pour le soutenir. « Tu es insensé ! » Il esquissa un sourire faible. « Probablement. » Elle l’aida à retourner au lit, le cœur battant la chamade. Lorsqu’elle le fit asseoir, elle remarqua des perles de sueur sur son front. Sans un mot, elle prit un linge et le lui essuya doucement. « Pourquoi tu fais ça, Dante ? » souffla-t-elle. « Je déteste me sentir faible. » Isabella le regarda avec une tendresse inattendue. « Tu n’es pas faible. Pas pour moi. » Ses mots le firent frissonner. Il posa sa main sur la sienne, la serrant légèrement. « Isabella… » Elle soutint son regard, et dans ses yeux, elle vit autre chose qu’un chef redouté. Elle vit un homme blessé, fatigué, mais surtout, vulnérable.
La pluie ne cessait pas. Les jours suivants furent marqués par ce climat gris, comme si le ciel voulait les retenir dans ce cocon hors du temps. Isabella cuisina, rangea, prit soin de lui. Dante commença à marcher un peu plus, chaque pas étant une victoire. Un soir, alors qu’ils étaient assis près du feu, Dante brisa le silence. « Tu sais, tu as changé quelque chose en moi. » Isabella tourna la tête. « Quoi donc ? » Il réfléchit, les yeux fixés sur les flammes. « Je ne sais pas exactement. Mais pour la première fois depuis longtemps… j’ai envie de rester quelque part. De rester avec quelqu’un. » Son cœur manqua un battement. Elle chercha ses mots, mais il posa sa main sur la sienne. « Tu n’as pas à répondre, » ajouta-t-il doucement. Elle se contenta de serrer ses doigts. Dante eut un léger sourire. « Merci. » Ils restèrent là, main dans la main, écoutant le crépitement du feu. Isabella sentit une chaleur nouvelle naître en elle. Ce n’était plus seulement de la gratitude ou de l’attachement. C’était autre chose. Quelque chose qu’elle n’osait pas nommer. Mais leur paix fragile fut interrompue cette nuit-là. Un bruit sec retentit à l’extérieur, comme un craquement sur le gravier. Isabella sursauta et se leva. « Reste ici, » ordonna Dante en se redressant. « Dante, tu n’es pas assez… » « Reste. » Son ton ne laissait pas de place à la discussion. Dante prit le revolver posé sous l’oreiller, ses mouvements lents mais précis. Isabella sentit une sueur froide couler le long de son dos. Ils écoutèrent. Le silence revint. Peut-être un animal, pensa-t-elle. Peut-être rien. Dante se rassit avec difficulté, mais ses yeux restaient rivés sur la porte. « Verrouille bien tout. Et dors près de moi. » Elle hocha la tête, obéit, et s’allongea à ses côtés. Il passa un bras autour d’elle, ses muscles tendus. Isabella sentit à quel point il était prêt à tout, même dans cet état. Elle posa une main sur sa poitrine. « Tu es en sécurité, » murmura-t-elle, inversant les rôles. Dante esquissa un sourire fatigué. « Peut-être. Parce que tu es là. » Et malgré la tension, ils finirent par s’endormir, enlacer.