ALYANNA
Les filles et moi avons eu à peine le temps de remettre nos masques que j’entends la porte derrière moi s’ouvrir en un fracas et des pas rapides se font entendre. Les battements de mon cœur accélèrent et j’ai l’impression qu’il peut l’entendre de là où il est. Je fais quoi ? Je fais quoi ? Merde !
— Que faites-vous ? Vous n’avez pas le droit de pénétrer dans notre loge. Sortez immédiatement ! lui dit Jodha.
Je n’ose pas me retourner. J’ai tellement peur et j’angoisse à l’idée de l’avoir en face de moi. Je l’ai vu de loin, mais là, c’est autre chose. J’ai l’impression que mes jambes vont flancher et que je vais m’étaler sur le sol, lui hurlant à quel point il a été cruel envers cette adolescente que j’étais.
— Je sais que c’est toi. Dit-il en ignorant les propos de Jodha et en faisant un pas de plus dans ma direction.
— Sortez ou…
— Laissez-nous seuls. Dis-je d’une faible voix.
Un silence de mort suit ma phrase. Cela ne sert à rien de l’éviter. J’ai sciemment fait ce mouvement, mais je n’aurais jamais cru qu’il n’aurait pas oublié. Vu qu’il m’a oubliée, pourquoi retenir un simple détail ?
— Tu es sûre de toi ? Demande Andrea, inquiète.
— Elle a demandé qu’on les laisse seuls alors bien sûr qu’elle sait ce qu’elle fait. Intervient l’autre voix masculine.
— Je ne t’ai rien demandé. C’est à elle que je m’adresse. Réplique-t-elle d’un ton froid et glacial.
La tension monte d’un cran. Andrea a le sang chaud et lorsqu’elle s’énerve, il faut beaucoup de temps pour la calmer. Elle lance un regard tellement meurtrier au type que je ne peux pas voir, mais j’imagine qu’il s’agit de Vincenzo.
— Je suis sûre de moi les filles. Laissez-nous. S’il vous plaît.
Elles ne disent rien, mais sortent silencieusement de la pièce. J’inspire profondément et ferme les yeux. Je n’aurais jamais cru le revoir dans cette situation. J’avais enfoui l’idée de le revoir un jour et je dois lui faire face pendant la vie que je mène en cachette. Je n’aurais jamais dû provoquer ce moment.
— Alyanna. Dit-il, la voix ayant changé de ton. Si je ne l’avais pas vu avec cette femme, je croirais qu’il est ému.
Ma respiration se fait de plus en plus saccadée et je cherche soudain une porte pour sortir de la pièce qui n’a plus assez d’oxygène. Pourquoi est-ce que mon corps réagit comme ça...
— Alyanna. Répète-t-il en faisant un pas de plus.
Allez, retourne-toi et affronte-le !
J’inspire profondément et retire mon masque avant de me tourner vers lui et j’ai l’impression d’être frappée par tous nos moments passés ensemble comme par la foudre. Je revois notre rencontre, le début de notre amitié, le moment où je me suis rendu compte que je l’aimais réellement, nos promesses, nos escapades puis finalement, ce fameux jour qui a tout basculé et remplacé tous ces doux souvenirs en souvenirs amers. Mon regard plonge dans le sien tellement profondément que j’ai l’impression qu’il ressent la même chose que moi. Mes yeux s’humidifient sans le vouloir pendant que nous nous contemplons. Declan n’est plus un garçon, c’est un homme. Il est encore plus beau que dans mes souvenirs. À l’époque, je le trouvais déjà élancé, mais là, j’ai l’impression d’avoir un mur face à moi. Sa mâchoire carrée est décorée d’une barbe dans laquelle j’aimerai plonger ma main et ses lèvres charnues ne font qu’accentuer cette douleur que je ressens dans la poitrine. Ses yeux noir de jais me contemplent comme si… je ne sais pas comment décrire son regard, mais le mien doit être ridicule, embué de larmes. Ses yeux sont sauvages et pourtant si doux à la fois… il est trop beau pour être réel, pour être là, en face de moi.
— Oui, Declan. Dis-je, la voix enrouée.
Ma vue se trouble de plus en plus et comme par magie, la brune de tout à l’heure me revient en tête. Le b****r qu’ils se sont échangé et leur proximité ne peuvent s’effacer de ma mémoire. L’émotion que je ressens se change en une rage indescriptible et ma vue est de moins en moins floue.
— Pourquoi es-tu revenu ? demandé-je, d’un ton sec et en lui adressant mon regard le plus haineux.
Ma question semble le choquer puisqu’il cligne des yeux avant que son regard ne prenne à son tour une teinte sombre. Alors ça, c’est le comble qu’il puisse être en colère étant donné que c’est lui qui voulait me voir et qui m’avait lâché il y a des années. Sa mâchoire se crispe, mais la mienne l’est davantage.
— Je ne suis pas revenu pour toi. Crache-t-il, le ton dure et j’ai l’impression de recevoir un couteau dans cette plaie qui n’a jamais cicatrisé.
C’est exactement ce que je me disais. Il ne pouvait pas être revenu pour moi, ça aurait été trop beau !
— Bien sûr, bien sûr, je n’attendais pas le contraire. Répondis-je en voulant le contourner, mais il attrape mon bras et me plaque contre son torse.
— Je sais à quel point tu es mécontente de me savoir de retour, mais je n’aurais jamais cru que tu le serais autant ! Alors tu me hais à ce point, Alyanna. Dit-il alors que nous nous défions du regard.
Toute la haine que je ressentais tout à l’heure s’évapore face à son regard et j’ai l’impression qu’il en est de même pour lui. Je n’aurais jamais cru que mes retrouvailles avec lui se passeraient de cette façon. C’est le pire scénario qui soit.
Mes yeux s’humidifient à nouveau et je ne peux empêcher une larme de rouler sur ma joue. Il a tort.
— Je sais que je devrais, mais je ne pourrais jamais te haïr. Dis-je, la voix enrouée. Je déteste attendre. Je l’ai toujours détesté, mais je t’ai attendue. Je t’ai attendue ce soir-là, je t’ai toujours attendue et tu n’es plus jamais venu. Tu n’es plus jamais revenu… Ma voix se brise à la fin de ma phrase et je sens des larmes perler sur le coin de mes yeux. Mes paroles semblent le troubler puisque je vois dans son regard de la confusion et de la tristesse.
Mais pourquoi serait-il triste ? C’est lui qui est parti.
— Je suis parti, mais toi tu…
Des frappes derrière la porte se font entendre et nous nous tournons tous les deux vers cette dernière.
— Declan ? Mon amour, que fais-tu ?
Ce doit surement être la femme avec qui il était, sa petite-amie. Je me libère de son emprise et sèche mes larmes. J’avais presque oublié ce détail. Il est en couple, il n’est pas libre.
— Ta petite-amie t’attend. Comment as-tu pu la laisser seule pour retrouver une danseuse de soirée privée. Dis-je, le ton redevenu neutre.
— Nous n’avons pas fini de discuter. Dit-il en ignorant sa voix et voulant de nouveau me toucher, mais je l’en empêche.
— Tu ne me toucheras plus jamais. Je ne veux plus jamais te voir. Je vais être plus clair, n’essaie pas de me revoir parce que… te voir me fait souffrir. Dis-je en remettant mon masque et en le contournant pour aller ouvrir la porte. Sa petite-amie me regarde avec incompréhension, mais je l’ignore et me dirige vers le minibus où m’attendent les autres filles, non sans avoir lâché une autre larme.
Est-ce normal que mon cœur lui appartienne toujours après toutes ces années ? Est-ce normal qu’il m’ait autant manqué ? Pourquoi est-ce que j’aime toujours autant, voire plus qu’avant cet homme ?
Je referme la porte derrière moi après avoir remercié Nina d’avoir veillé sur Alysanne avant de m’effondrer contre celle-ci. Si on m’avait dit que cette soirée serait autant mouvementée, je ne serais jamais partie. Non seulement j’ai presque saboté le spectacle aujourd’hui, mais j’ai également révélé mon identité à quelqu’un. Pas n’importe qui, à Declan, qui plus est. Les filles disent que ce n’est pas grave pourtant ÇA L’EST ! J’ai brisé une des règles qu’on s’était fixées lorsqu’on a créé le groupe. D’accord, je ne le lui ai pas dit au début, mais je l’ai provoqué ! Pour rien finalement puisque j’ai été déçue de le voir avec quelqu’un d’autre. Idiote !
Que vais-je faire maintenant qu’il sait qui je suis ? J’espère qu’il ne le dira à personne même si je crois que l’homme qui était avec lui est également au courant. Je ne vais surement pas arrêter de faire partie des Warriors, pas maintenant.
J’ouvre lentement la porte et marche sur la pointe des pieds, pour ne pas la réveiller. Je m’assois sur son lit et la contemple. Alysanne est celle qui ressemble le plus à ma mère. Elle a pris physiquement ses traits mexicains et moi, je suis un mélange de mon père qui était arménien et de ma mère. Le plus étrange est que dès qu’on nous voit en route, les gens pensent directement que c’est ma fille parce qu’on se ressemble énormément. Je caresse délicatement ses cheveux et repense à la première fois que je l’ai vu. J’étais jeune et je me demandais ce qui s’était passé pour que ma mère tombe enceinte quatorze ans plus tard. Lorsque je l’ai prise dans mes bras, ce petit bébé fragile et sans défense, j’ai dit à ma mère que je serais capable de m’interposer et de prendre un train en pleine vitesse pour elle. Elle a souri et m’a dit qu’elle sait que peu importe ce qu’il se passera, Alysanne pourra toujours compter sur sa grande sœur. Et c’est vrai.
J’aimerais dire à ma mère qu’elle avait raison, lui dire que je serai là pour elle jusqu’à ce qu’elle prenne son envol, mais elle n’est plus là.
Je ferme les yeux et tente de dissiper ces souvenirs que j’aimerais effacer de ma mémoire et vais me coucher. Quelque chose me dit que j’aurai du mal à trouver le sommeil, cette nuit.
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DECLAN
— Tu ne veux toujours pas me dire de quoi tu parlais avec cette danseuse. Me dit pour la centième fois Meghan, qui s’attèle à déboutonner ma chemise.
— Tu ne vas pas remettre ça sur le tapis ! commencé-je. Non, pas ce soir. Dis-je en arrêtant sa main alors qu’elle voulait retirer ma chemise.
Elle me regarde, choquée avant de croiser les bras et de s’asseoir en face de moi. Ça ne me ressemble pas, mais je n’en ai pas envie.
Je n’en ai plus envie.
— Tu n’attendais que ça pourtant avant ta conversation avec cette courti…
Je l’interromps
— Ce n’est pas une courtisane ! N’emploie plus jamais ce terme lorsque tu parles d’elle ou des autres danseuses. Dis-je d’un ton agressif.
Elle sursaute et ses yeux s’ouvrent grand. Meghan ne comprend toujours pas que je n’apprécie pas son côté hautain et qu’il va falloir qu’elle arrête. Je ne peux pas être avec une femme qui se croit au-dessus des autres à cause de son statut social.
— Je plaisante, mon amour. Pourquoi te mets-tu dans cet état à cause de cette danseuse ? Sais-tu qui se cache derrière ce masque ? Me demande-t-elle, suspicieuse.
— Non.
Alyanna danse masquée pour que personne ne sache qui elle est derrière ce masque. Et je ne compte surement pas la trahir.
Vincenzo est au courant, mais je sais qu’il ne dira rien. Déjà parce que je le lui ai demandé et parce que ce n’est pas le genre d’hommes à se mêler de ce qui ne le regarde pas. S’il ouvre sa bouche, je lui botterai le cul. Même si je ne comprends pas pourquoi elle le fait étant donné qu’elle est aisée. Je ne la jugerai pas.
Tout ce que je veux, c’est parler de nouveau avec elle.
— Tu es sûre ? Me demande-t-elle, méfiante.
Je me lève et reboutonne ma chemise.
— Oui. Je suis allé lui parler parce que j’ai apprécié sa prestation et que j’aimerai qu’elles dansent pour une autre soirée que je vais organiser. Dis-je, ce qui n’est pas totalement faux. Elles étaient géniales et j’aimeraiS surtout les inviter à nouveau pour la revoir.
— Pour une soirée ? A-t-on réellement besoin d’elles ?
Je l’embrasse sur le front avant de me diriger vers le balcon.
— Tu peux aller te coucher, il se fait tard. Je te rejoins plus tard. Lui dis-je sans attendre sa réponse.
Je sais que je ne devrai pas être autant distant avec elle et qu’elle n’a rien fait de mal, mais seulement, depuis que j’ai revu Alyanna, j’ai l’impression que je ne pourrai plus être capable de toucher une autre femme.
Elle est tellement belle, Bon Dieu !
Lorsqu’elle s’est retournée sans son masque, j’ai senti mon sexe se tendre comme un piqué dans mon pantalon. Ses doux yeux en amande avaient beau me lancer des éclairs, moi, je ne pouvais m’empêcher de me demander ce qui se passerait si je l’embrassais pour rattraper ces longues années loin d’elle. Malgré ma colère, il m’était difficile de ne pas vouloir la prendre et goûter ses lèvres. Je veux savoir si elles ont toujours le même goût. Je passe une main dans mes cheveux, tentant de comprendre ce qu’elle voulait dire par : « Je t’ai toujours attendue ». je ne comprends pas ce qu’elle a voulu dire étant donné que je lui avais dit que je ne pouvais plus la voir ce soir-là. Cette femme va me rendre dingue et j’ai besoin de la voir à nouveau, de lui parler.
Elle ne me hait pas.
Moi non plus, je ne pourrai jamais la haïr. Malgré tout ce qui s’est passé, je ne pourrai jamais ressentir un sentiment négatif envers Alyanna. Je me sens comme un con, comme si je l’avais trahie en embrassant Meghan alors que non. Nous ne sommes plus ensemble, nous ne l’avons jamais été d’ailleurs. Elle ne peut pas me reprocher d’avoir refait ma vie alors que c’est elle qui a tourné la page en premier. La vérité est que j’aurais voulu la rattraper et lui dire de ne pas s’inquiéter, que je suis toujours fou amoureux d’elle. Mais était-elle inquiète ? En colère, oui, mais le fait de savoir que je l’aime toujours ne va probablement rien changer à la situation. Je ferais mieux de l’oublier, mais je ne peux pas.