Le hammam du palais royal de Dubaï était une oasis de vapeur et de lumière tamisée, ses murs incrustés de mosaïques émeraude et or scintillant sous les lanternes en fer forgé. L’air, chargé de fragrances de jasmin et d’eucalyptus, enveloppait les trois épouses du prince Karim – Aïcha, Noor et Salma – assises sur des bancs de marbre, enveloppées de serviettes blanches. Ce sanctuaire, réservé aux femmes du palais, était leur refuge, mais ce soir, il vibrait d’une tension palpable. La nouvelle du mariage imminent de Karim avec Leïla, la jeune princesse marocaine, avait allumé un feu de jalousie qui menaçait de consumer leur fragile alliance.
Aïcha, 32 ans, l’aînée et la plus autoritaire, frottait ses cheveux mouillés avec une serviette, ses yeux noirs lançant des éclairs. Première épouse de Karim, elle avait consolidé sa position par son intelligence stratégique, mais l’arrivée d’une quatrième épouse, jeune et soutenue par une alliance diplomatique, la mettait en danger. « Cette Leïla », cracha-t-elle, brisant le silence. « Une gamine de 18 ans, voilée comme une sainte, et Karim est déjà envoûté. Vous avez vu comment il parle d’elle ? »
Noor, 28 ans, la deuxième épouse, releva la tête, ses lèvres peintes d’un rouge vif tordues en une moue dédaigneuse. Impulsive et fière de sa beauté, elle avait toujours rivalisé avec Aïcha pour l’attention de Karim. « Envoûté ? Ridicule. Il a vu une photo, Aïcha. Une photo ! Cette fille n’est rien. Une étudiante qui croit pouvoir jouer dans notre cour. »
Salma, 25 ans, la plus jeune et la plus réservée, triturait un bracelet en argent, ses yeux baissés. Mariée à Karim par un arrangement familial, elle avait appris à naviguer dans l’ombre des deux autres, mais la nouvelle de Leïla l’inquiétait. « Peut-être qu’elle ne veut même pas de lui », murmura-t-elle. « On dit qu’elle a refusé le mariage. »
Aïcha ricana, jetant sa serviette sur le banc. « Refusé ? Elle peut bien jouer les rebelles, elle finira ici, dans ce palais, à essayer de nous voler notre place. Et Karim, l’idiot, lui mangera dans la main. »
Noor se leva, croisant les bras. « Alors, qu’est-ce qu’on fait ? On la laisse parader comme une princesse ? Moi, je dis qu’on la brise dès son arrivée. On sabote ses appartements, on répand des rumeurs. Qu’elle comprenne qu’elle n’est pas la bienvenue. »
Aïcha la toisa, un sourire calculateur aux lèvres. « Saboter ses appartements ? Trop grossier, Noor. On doit être subtiles. Je propose qu’on la discrédite. On raconte qu’elle méprise nos traditions, qu’elle est trop moderne, trop marocaine pour s’intégrer. Les courtisans adorent les ragots. En une semaine, elle sera une paria. »
Salma fronça les sourcils, hésitante. « Et si Karim l’apprend ? Il pourrait se fâcher. Il… il semble vraiment attaché à elle. »
Noor éclata de rire, un son aigu qui résonna dans le hammam. « Attaché ? Salma, ma chérie, grandis un peu. Karim est un homme. Il aime ce qui brille, mais il se lasse vite. On s’assure que Leïla ne brille pas, et il l’oubliera. »
Aïcha secoua la tête, agacée. « Tu sous-estimes Karim, Noor. Il a un côté romantique, surtout avec cette fille. Il parle de la ‘gagner’, comme s’il jouait les héros d’un poème. Non, on doit frapper fort, mais sans qu’on puisse remonter jusqu’à nous. »
Salma se mordit la lèvre, sa voix tremblante. « Frapper fort ? Vous voulez dire… lui faire du mal ? »
Aïcha la fusilla du regard. « Pas physiquement, idiote. Pas encore. On détruit sa réputation, son moral. Quand elle arrivera, elle doit se sentir seule, rejetée. Et si elle craque, tant mieux. Elle suppliera de rentrer au Maroc. »
Noor s’approcha d’Aïcha, ses yeux brillant d’excitation. « J’aime l’idée. On pourrait payer une servante pour répandre des histoires. Quelque chose de croustillant, comme… qu’elle a un amant à Rabat. »
Aïcha haussa un sourcil, intriguée. « Un amant ? Pas mal. Mais il faut des détails crédibles. On dira qu’elle écrivait des lettres d’amour, qu’elle les cachait dans ses livres. Les courtisans adorent ce genre de scandale. »
Salma se leva, nerveuse. « Attendez, c’est trop risqué ! Si Karim découvre que c’est nous, il pourrait nous punir. Vous savez comment il est avec l’honneur. »
Noor roula des yeux, exaspérée. « Oh, Salma, arrête de trembler comme une feuille. Karim est trop occupé à rêver de sa princesse pour nous surveiller. Et puis, Aïcha a raison : on sera discrètes. »
Aïcha croisa les bras, son ton glacial. « Discrètes, mais efficaces. J’ai déjà une servante en tête, Loubna. Elle est loyale, et elle sait tenir sa langue. Elle commencera à murmurer dès que Leïla posera un pied ici. »
Salma s’assit, ses mains serrant le bracelet. « Et si Leïla est plus forte qu’on ne pense ? Si elle gagne le cœur de Karim ? »
Aïcha se tourna vers elle, son sourire disparaissant. « Alors, on passera à autre chose. Mais pour l’instant, on s’en tient au plan. Tu es avec nous, Salma, ou tu vas pleurnicher dans ton coin ? »
Salma déglutit, sentant le poids des regards d’Aïcha et Noor. « Je… je suis avec vous. Mais je veux qu’on soit prudentes. »
Noor ricana, tapotant l’épaule de Salma. « Prudents, on dirait une vieille tante. Détends-toi, on va s’amuser. »
La conversation fut interrompue par un bruit à l’entrée du hammam. Une servante, portant un plateau de jus de fruits, entra, tête baissée. Aïcha la fixa, suspicieuse. « Qu’est-ce que tu fais ici, toi ? On t’a dit de ne pas entrer sans frapper. »
La servante, une jeune femme nommée Mariam, bafouilla. « Pardon, Votre Altesse. Je… je pensais que vous aviez fini. Je peux repartir. »
Aïcha plissa les yeux, mais fit un geste dédaigneux. « Pose le plateau et disparais. »
Mariam obéit, mais en sortant, elle lança un regard furtif vers Salma, qui détourna les yeux. Une fois seule, Aïcha se tourna vers les autres, sa voix basse. « On doit être plus vigilantes. Les servantes parlent. Si une seule d’entre elles nous trahit, on est finies. »
Noor haussa les épaules, sirotant un jus. « Tu dramatises. Personne n’osera défier trois épouses royales. »
Salma, toujours nerveuse, murmura : « Et si on se disputait ? On n’est pas d’accord sur tout. Si l’une de nous… change d’avis ? »
Aïcha s’approcha d’elle, son ton menaçant. « Change d’avis ? Tu veux dire trahir ? Écoute-moi bien, Salma. On est dans le même bateau. Si l’une de nous coule, on coule toutes. Compris ? »
Salma hocha la tête, mais son cœur battait à tout rompre. Elle n’avait jamais aimé les conflits, et l’idée de s’en prendre à Leïla, une fille qu’elle ne connaissait pas, la mettait mal à l’aise. Mais défier Aïcha était impensable. « Compris », chuchota-t-elle.
Noor, sentant la tension, changea de sujet. « Bon, parlons pratique. Qui s’occupe de Loubna ? Et combien on la paye ? »
Aïcha réfléchit, tapotant le banc. « Je m’en charge. Mille dirhams par semaine, plus un bonus si elle trouve quelque chose de compromettant sur Leïla. Noor, tu te charges des courtisans. Charme-les, fais-les parler. On a besoin de savoir ce que Leïla apporte avec elle – ses habitudes, ses faiblesses. »
Noor sourit, ravie. « Ça, je sais faire. Quelques sourires, un peu de vin sans alcool, et ils me mangeront dans la main. »
Salma, toujours en retrait, intervint timidement. « Et moi ? Qu’est-ce que je fais ? »
Aïcha la jaugea, comme si elle évaluait son utilité. « Toi, tu observes. Tu es discrète, les gens ne se méfient pas de toi. Si Leïla a une servante ou une amie proche, tu t’en rapproches. On a besoin d’une taupe. »
Salma acquiesça, mais son estomac se noua. Espionner ? Elle n’était pas sûre d’en être capable. En secret, elle décida de contacter une servante de confiance, Yasmin, pour glaner des informations sans s’impliquer directement. Yasmin, une femme discrète qui avait toujours été gentille avec elle, pourrait être une alliée.
Alors que les trois femmes quittaient le hammam, une silhouette se glissa dans l’ombre d’un couloir adjacent. Un garde, Khalid, loyal à Karim, avait surpris une partie de leur conversation. Il fronça les sourcils, notant mentalement de rapporter l’incident au prince. « Elles préparent quelque chose », murmura-t-il, disparaissant dans l’obscurité.
De retour dans ses appartements, Salma s’assit sur son lit, un vaste baldaquin drapé de soie rose. Elle ouvrit un tiroir et en sortit une photo d’elle et Karim, prise lors de leur mariage trois ans plus tôt. Il souriait, mais ses yeux étaient distants, comme toujours. « Pourquoi tu fais ça, Karim ? » chuchota-t-elle. « Pourquoi elle ? »
Dans sa propre chambre, Aïcha convoqua Loubna, la servante. « Tu commences dès que Leïla arrive », ordonna-t-elle. « Chaque mot, chaque geste. Je veux tout savoir. »
Loubna hocha la tête, mais en quittant la pièce, elle se demanda si elle pourrait supporter la pression. Quant à Noor, elle passa la soirée à rédiger une liste de courtisans à manipuler, un sourire calculateur aux lèvres.
Le complot prenait forme, mais les rivalités entre les épouses – Aïcha la stratège, Noor l’impulsive, Salma la réticente – menaçaient de tout faire dérailler avant même l’arrivée de Leïla.