Le palais royal de Rabat, avec ses jardins luxuriants et ses fontaines murmurantes, semblait imperturbable sous le soleil éclatant de midi. Pourtant, à l’intérieur, une tempête de chuchotements agitait la cour. La nouvelle du mariage arrangé entre Leïla, la petite-fille du roi, et le prince Karim de Dubaï s’était répandue comme une traînée de poudre, attisée par les médias et les réseaux sociaux. À 18 ans, Leïla, voilée et étudiante en littérature, se retrouvait sous le feu des projecteurs, un rôle qu’elle n’avait jamais cherché. Dans sa chambre, elle ajustait son hijab bleu saphir, se préparant à une réception diplomatique où elle devrait affronter les regards scrutateurs des courtisans.
« Tu es sûre que je dois y aller, Fatima ? » demanda Leïla à sa servante, sa voix tremblante. Elle triturait son carnet de poèmes, où elle avait griffonné ses angoisses la veille. « Ils vont tous me dévisager, murmurer dans mon dos. »
Fatima, occupée à disposer des boucles d’oreilles en perles sur une table, hocha la tête avec un sourire rassurant. « Ma petite, tu n’as pas le choix. Le roi veut montrer que tu es prête pour Dubaï. Si tu te caches, ils diront que tu es faible. »
Leïla soupira, s’asseyant sur un divan brodé. « Faible ? Ils disent déjà que je suis trop moderne, que je vais embarrasser le Maroc. J’ai vu l’article de cette blogueuse, Amina El-Fassi. Elle appelle ça une ‘régression’ pour les droits des femmes. »
Fatima fronça les sourcils, posant les boucles d’oreilles. « Amina El-Fassi ? Cette agitatrice ? Ne lis pas ces torchons, Leïla. Elle veut juste des clics. Tu es une princesse, pas un symbole pour ses croisades. »
Leïla esquissa un sourire amer. « Peut-être, mais elle n’a pas tort. Ce mariage, c’est une prison dorée. Et tout le monde semble avoir une opinion là-dessus, sauf moi. »
Fatima s’approcha, posant une main sur son épaule. « Alors, donne-leur tort. Montre-leur que tu es forte, intelligente. Ce soir, tiens la tête haute. »
Leïla hocha la tête, mais son cœur battait à tout rompre. La réception, organisée pour des diplomates étrangers, serait son premier test public depuis l’annonce. Elle enfila une robe longue en soie émeraude, ajusta son hijab et suivit Fatima vers la salle des banquets, un espace grandiose aux plafonds ornés de stucs et aux tables chargées de tajines fumants et de pâtisseries.
À l’entrée, sa tante Zineb l’accueillit, élégante dans une caftan dorée. « Leïla, ma chère, tu es ravissante », dit-elle, mais son sourire semblait forcé. « Reste près de moi, d’accord ? Certains invités sont… curieux. »
Leïla acquiesça, mais sentit un malaise. « Curieux, ou prêts à me juger ? »
Zineb hésita, puis murmura : « Les deux. Ignore-les. Tu es au-dessus de ça. »
La salle bourdonnait de conversations, ponctuées par le tintement des verres et les rires polis. Leïla reconnut des ambassadeurs, des ministres, et quelques cousins éloignés, dont Amal, qui lui lança un regard narquois depuis l’autre côté de la pièce. Alors qu’elle s’avançait, un homme d’une cinquantaine d’années, l’ambassadeur de France, s’approcha, un sourire mielleux aux lèvres.
« Princesse Leïla, un plaisir », dit-il, s’inclinant légèrement. « Toutes mes félicitations pour vos fiançailles. Le prince Karim est un homme chanceux. »
Leïla força un sourire, son estomac se nouant. « Merci, monsieur l’ambassadeur. C’est… une période particulière. »
L’ambassadeur haussa un sourcil, son ton prenant une nuance condescendante. « Particulière, en effet. Un mariage arrangé, à notre époque… Certains diront que vous êtes un pion diplomatique. Comment le vivez-vous ? »
Leïla sentit ses joues s’empourprer, mais elle releva le menton. « Je suis une princesse du Maroc, monsieur. Je fais ce qui est nécessaire pour mon pays, comme mon grand-père avant moi. »
Zineb intervint, posant une main sur son bras. « Allons, Pierre, ne mettez pas ma nièce dans l’embarras. Parlez-nous plutôt de vos projets à Casablanca. »
L’ambassadeur rit, mais son regard restait perçant. « Bien sûr, bien sûr. Mais la cour est curieuse, princesse. Vous êtes un sujet brûlant. »
Leïla détourna les yeux, humiliée. Alors qu’elle s’éloignait avec Zineb, elle entendit des murmures : « Trop jeune… Trop moderne… Elle ne tiendra pas à Dubaï… » Chaque mot était un coup, mais elle garda la tête haute, comme Fatima le lui avait conseillé.
Plus tard, seule près d’une fontaine dans un coin de la salle, elle murmura à Zineb : « Ils me traitent comme une curiosité, pas comme une personne. Comment je suis censée supporter ça ? »
Zineb soupira, son visage marqué par l’inquiétude. « Tu apprendras, Leïla. La cour est un nid de vipères, mais tu es plus forte qu’eux. Et à Dubaï, ce sera pire. Prépare-toi. »
Leïla serra les poings, sa voix tremblante. « Pire ? Alors pourquoi je fais ça ? Pourquoi je ne peux pas juste refuser ? »
Zineb la fixa, sérieuse. « Parce que si tu refuses, le scandale du marché d’armes éclatera. Ton grand-père perdra sa crédibilité, et le Maroc avec lui. Tu es notre bouclier, Leïla, que tu le veuilles ou non. »
Leïla baissa les yeux, les larmes menaçant de couler. « Un bouclier… ou un sacrifice ? »
Zineb ne répondit pas, détournant le regard. À cet instant, Amal s’approcha, un sourire mielleux aux lèvres. « Oh, Leïla, tu fais une tête d’enterrement. Pas excitée par ton prince charmant ? »
Leïla la fusilla du regard. « Laisse-moi tranquille, Amal. Je n’ai pas besoin de tes sarcasmes. »
Amal haussa les épaules, son ton faussement innocent. « Je dis juste que tout le monde parle de toi. Tu devrais être flattée. Ou… inquiète. Certains pensent que tu vas fuir. »
Leïla tressaillit, pensant à sa conversation avec Sofia. « Fuir ? Ne sois pas ridicule. »
Amal sourit, s’éloignant avec un rire léger. « On verra, cousine. On verra. »
À des milliers de kilomètres, à Dubaï, le palais royal brillait sous les néons, ses dômes dorés rivalisant avec les gratte-ciel. Karim, 28 ans, charismatique et tourmenté par les avertissements de son ami Omar et de son père, l’émir, se préparait pour un gala caritatif à l’hôtel Burj Al Arab. Vêtu d’un thobe blanc immaculé et d’une montre en or, il ajusta son keffieh devant un miroir, son esprit occupé par Leïla. La photo qu’il avait vue – ses yeux intenses, son hijab élégant – ne quittait pas ses pensées.
Son frère cadet, Zayd, 24 ans, entra sans frapper, un sourire moqueur aux lèvres. « Alors, grand romantique, prêt à charmer la haute société ? Ou trop occupé à rêver de ta princesse marocaine ? »
Karim rit, secouant la tête. « Zayd, tu ne changeras jamais. Oui, je pense à Leïla. Et alors ? »
Zayd s’assit sur un canapé en cuir, croisant les bras. « Alors, la cour est en ébullition. Ils parient sur combien de temps elle tiendra avant de craquer. Certains disent qu’elle est trop indépendante pour toi. »
Karim fronça les sourcils, irrité. « Trop indépendante ? Ils ne la connaissent même pas. Moi non plus, d’ailleurs, mais je sais qu’elle est spéciale. »
Zayd haussa un sourcil, amusé. « Spéciale ? Tu l’as vue sur une photo, Karim. Calme tes ardeurs. Et tes épouses, elles en pensent quoi ? »
Karim détourna le regard, pensant à Aïcha, Noor et Salma. « Elles… s’adapteront. Je m’en occuperai. »
Zayd éclata de rire. « S’adapter ? Aïcha est prête à déclarer la guerre. Tu devrais écouter les rumeurs, frangin. Elles disent que Leïla a refusé le mariage. Ça te fait quoi ? »
Karim serra les mâchoires, piqué. « Elle est jeune, peut-être effrayée. Je la convaincrai. Je veux que ce soit réel, Zayd. Pas juste un arrangement. »
Zayd soupira, adoucissant son ton. « Je te souhaite bonne chance, mais la cour n’est pas tendre. Ils te critiquent déjà, toi. Ils disent que quatre épouses, c’est trop, que tu perds le contrôle. »
Karim se tourna vers lui, furieux. « Perdre le contrôle ? Je suis le prince héritier, pas un courtisan qui cherche à plaire. Qu’ils parlent, je m’en fiche. »
Zayd haussa les épaules. « Peut-être, mais leurs mots ont du poids. Et si Leïla lit ça, elle pourrait te détester avant même de te rencontrer. »
Karim resta silencieux, la remarque le frappant. Au gala, une salle somptueuse ornée de lustres en cristal, il navigua parmi les dignitaires, serrant des mains et échangeant des politesses. Mais les murmures le suivirent : « Quatre épouses… Trop ambitieux… Leïla est un risque… »
Un dignitaire saoudien, un homme corpulent nommé Fahd, l’aborda avec un sourire narquois. « Prince Karim, félicitations pour vos fiançailles. Mais cette Leïla… on dit qu’elle est capricieuse, qu’elle méprise nos traditions. Un défi, non ? »
Karim sentit la colère monter, mais garda son calme. « Capricieuse ? Vous parlez d’une femme que vous n’avez jamais rencontrée, Fahd. Leïla est une princesse, et je la traiterai comme telle. »
Fahd rit, levant son verre. « Bien sûr, bien sûr. Mais la cour adore les scandales. Attention à ne pas leur donner raison. »
Plus tard, seul sur un balcon surplombant la mer, Karim sortit son téléphone et tapa un message pour Leïla, une impulsion qu’il avait repoussée jusque-là : Princesse Leïla, je suis Karim. Je sais que ce mariage est soudain, mais j’aimerais vous connaître. Pouvons-nous discuter, peut-être par vidéo ? Je veux que vous vous sentiez respectée. Il hésita, puis envoya, ignorant les doutes qui l’assaillaient.
À Rabat, Leïla, de retour de la réception, trouva le message sur son téléphone. Elle le lut, le cœur battant. « Respectée ? » murmura-t-elle, sceptique. Elle pensa à répondre, mais la note anonyme trouvée sous son oreiller – Ils surveillent chacun de tes pas – la retint. « Qui es-tu vraiment, Karim ? » chuchota-t-elle, posant le téléphone, son esprit tourbillonnant entre méfiance et curiosité.