Chapitre 11

1169 Words
Adeola. Je laisse échapper un nouveau soupir, les yeux brûlants à force de fixer les échantillons étalés sur le bureau. Devant moi, le dilemme semble insurmontable : le « marron glacé » ou le « nude sable » ? À ce stade, les nuances se mélangent dans un brouillard chromatique. — Sonia, sois honnête... laquelle est la plus nude ? demandé-je d'une voix que je veux ferme, mais qui trahit ma lassitude. Le rire cristallin de Sonia résonne dans la pièce, brisant un instant la tension qui me noue les épaules. Depuis les fêtes du Nouvel An, mon agenda de janvier se transforme en un véritable champ de bataille. Entre l'inauguration qui approche à pas de géant, les réunions interminables, mes allers-retours épuisants entre Le Cap et Johannesburg, et l'arrivée imminente de mon père et de sa « clique »... Un frisson d'appréhension, mêlé d'une vieille vulnérabilité jamais tout à fait guérie, me parcourt l'échine. C'est cela, ma « vie heureuse » : un tourbillon où l'espoir de réussir se heurte sans cesse à la peur de ne pas être à la hauteur. Je fixe Sonia, un dernier soupir d'exaspération s'échappant de mes lèvres sèches. — On est d'accord pour dire qu'ils sont tous « nude », n'est-ce pas ? Fatiguée par ce duel de couleurs, Sonia hoche la tête avec une vigueur complice. — C'est bon, on passe au suivant, tranche-t-elle dans un sourire. Nous remballons les échantillons de marron, dont la texture lisse et froide glisse entre mes doigts, pour ne garder que les nuances claires en évidence. — Maintenant, c'est au tour des nappes, annonce-t-elle en soulevant un nouveau carton dont l'odeur de textile neuf vient chatouiller mes narines. Je lève les yeux au ciel, un geste presque enfantin qui m'échappe. Elle se contente de hausser les épaules. Après tout, nous sommes embarquées sur le même bateau. Construire un hôtel est une chose, mais s'attaquer aux finitions... c'est un tout autre type de combat. C'est là que l'âme du projet se dessine, dans ces détails infimes, ces couleurs et ces matières qui feront de notre service une référence dans cette ville touristique. Un reflet sur l'écran de mon téléphone attire mon regard : dix-neuf heures passées. La lumière du bureau a décliné, laissant place à une ambiance plus tamisée. — Sonia, tu peux vérifier si Ryan a fini sa réunion ? Elle se lève, ses pas étouffés par la moquette épaisse. Je sais déjà qu'il n'a pas terminé. S'il était libre, il serait déjà venu ici pour se plaindre de sa journée avec ce mélange de charisme et de mauvaise foi qui lui est propre. Sa présence me manque. Ça lui apprendra à transformer son bureau en salle de fête pour dossiers jusqu'au lever du jour. Elle revient cinq minutes plus tard en secouant la tête. Je range mes affaires, le froissement du cuir de mon sac marquant la fin de ma résistance. Tant pis, je rentrerai sans lui. Sonia récupère ses affaires et nous nous dirigeons vers l'ascenseur. Le léger bourdonnement mécanique nous accompagne tandis que nous descendons, échangeant des banalités sur nos charges de travail. Entre nous flotte ce sentiment étrange, un mélange d'excitation électrique et de soulagement pur à l'idée de voir ce projet enfin aboutir. Malgré la fatigue qui me pèse sur les paupières, un sourire timide, mais sincère, étire mes lèvres. On y est presque. Le cliquetis métallique de la clé dans la serrure n'a pas fini de résonner que Minou dévale déjà les escaliers, une tornade de poils fonçant vers moi. Un sourire éclaire automatiquement mon visage fatigué et je me baisse pour cueillir cette boule de chaleur ronronnante dans mes bras. — Tu te fais désirer, toi. Ça fait deux jours que je n'ai pas eu de tes nouvelles, je murmure dans sa fourrure. Pour toute réponse, il miaule contre mon cou et sa langue râpeuse me lèche les doigts, m'arrachant un rire qui chasse les dernières tensions du bureau. Je retire mes escarpins, soulagée de sentir le sol frais sous mes pieds nus, et entre dans la cuisine. Je dépose le chat sur l'îlot central, à côté de mon sac à main. L'odeur un peu rance des croquettes de la veille me fait plisser le nez. J'ouvre son placard, vide sa gamelle dans la poubelle déjà trop pleine et lui en sers une nouvelle. Je note mentalement qu'il faudra sortir la poubelle plus tard... ou demander à Ryan de le faire lorsqu'il viendra s'étaler de tout son long sur cet îlot pour se plaindre de sa vie. Un petit rire m'échappe à cette pensée. C'est vrai que ces temps-ci, le temps nous manque cruellement, mais ces petits moments volés sont tout pour moi. L'entendre râler de sa voix grave, me taquiner jusqu'à ce que je rougisse, murmurer ces choses un peu trop osées qui me font perdre mes moyens... Tout ce qui fait sa personnalité, tout ce que j'ai appris à chérir. Je jette le reste du café froid du matin dans l'évier. Le sifflement de l'eau qui commence à bouillir remplit le silence de la cuisine pendant que j'épluche des pommes de terre. Puisqu'il rentre tard, autant préparer quelque chose qui garde sa saveur, chaud ou froid. La cuisson terminée, je range méticuleusement la cuisine et monte les escaliers, Minou trottinant fidèlement dans mes jambes. Je fais couler un bain chaud, espérant que la vapeur détendra mes propres nerfs avant le dîner. Les cheveux attachés, un bonnet de douche sur la tête, je suis prête à entrer dans l'eau quand je l'entends. Le grincement caractéristique du portail électrique, suivi du ronronnement sourd d'un moteur qui gagne l'allée. Mon cœur fait un bond absurde. Un sourire incontrôlable s'étire sur mes lèvres et une chaleur subite rosit mes joues, alors que je file dans la salle de bain comme une adolescente prise en faute. Ma douche finie, j'enfile une robe simple, légère puis je sors par le dressing. La chambre est plongée dans une demi-pénombre apaisante, seulement traversée par la lueur dorée de la lampe de chevet. Il est là. Allongé sur le dos, en travers du lit, sa veste négligemment jetée sur un oreiller . Sa cravate est à demi défaite. Il semble avoir abandonné toute tension, comme s'il avait déposé les armes en m'attendant. Nos regards se croisent. L'intensité du sien me traverse. Puis, il tourne la tête vers le miroir, et ce simple mouvement me donne un petit frisson inexplicable. Mon cœur hésite, battant bien plus fort que je ne l'aurais voulu, mais mes pas, eux, me portent vers lui malgré tout. Je m'assois au bord du lit. Le matelas s'enfonce légèrement sous mon poids. Mes doigts effleurent la soie froide de sa cravate que je finis de dénouer . Puis, je lui retire sa montre, geste après geste, comme si je dépouillais le guerrier d'une part de sa journée pour n'en garder que le lui brut, vulnérable. Son regard sur moi se fait plus attentif, presque interrogateur, lourd d'une attente que je peine à déchiffrer.
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