Chapitre 2. Safineh-1

2043 Words
Chapitre 2 SafinehLes Français n’étaient pas encore très nombreux à Dubaï. Ils avaient été précédés par les Britanniques. La majorité de mes concitoyens vivait une confortable existence d’expatriés dans les faubourgs d’Abu Dhabi, non loin des ambassades. Je ne pouvais donc compter sur leur appui. J’étais un pionnier sur les rivages de la Creek, ce petit bras de mer qui a vu naître Dubaï et résume son fragment d’histoire. Le plus difficile, ce fut de changer de métier et de me reconstruire. J’avais abandonné le design. Je repartais de zéro. Je choisis la profession de photographe. Dubaï pouvait me donner ma chance. La demande était croissante. Les photographes professionnels en activité étaient rares. Sans réelle concurrence, je n’avais plus qu’à faire mes preuves. Mais il fallait que je commence par me constituer un dossier. Exposer mes clichés volés de jeunes Saoudiennes ne m’aurait pas donné la meilleure des réputations. Il fallait que je fasse des photos moins controversées. Je ne parvenais pas à me passionner pour Dubaï qui, au premier abord, me sembla artificielle et fade. J’aurais pu la comparer à Singapour ou à Genève, des cités aseptisées que l’obsession de la propreté et de l’ordre rend inhospitalières au sens où l’individu finit par s’y sentir étranger et malvenu. Dubaï était trop sale pour leur ressembler. Les tempêtes de sable la recouvraient de poussière et lui donnaient un visage plus humain. Fragile, imparfaite, soumise, je commençai à l’apprivoiser. J’adoptais ses défauts, ses cicatrices. Je ressentais sa vulnérabilité sous les buildings en construction qui miroitaient comme des poissons mal écaillés. Je me montrai vigilant, cherchai la faille, et trouvai mes premiers sujets. Ce que j’aimais le plus, c’étaient les maisons abandonnées, les demeures envahies par les herbes et les chats errants qui témoignaient d’un passé récent et peut-être douloureux. Non, tout n’était pas neuf à Dubaï. Cette ville avait eu de vrais habitants avant que les nouveaux riches venus de Russie ou d’Arabie saoudite envahissent les quartiers imaginés pour combler leur appétit de faste. Je pris des photos de ces habitations. Mon premier shoot, je le fis en bord de mer. J’avais repéré une maison de pêcheur. Elle n’avait plus de fenêtres et seule une balançoire rouillée prouvait qu’une famille avait dû y habiter autrefois. Les murs du jardin étaient lézardés. Il y avait une ouverture à l’interstice des palissades. À travers, on y apercevait la mer, comme dans un trou de serrure. Je m’approchai et vis au loin un voilier qui s’approchait. Bientôt, l’embarcation serait dans mon champ de vision. Je pris la photo. Une autre fois, je me hasardais à Satwa, l’un des plus vieux et des plus authentiques quartiers de la ville, peuplé de Philippins, d’Indiens et d’Émiratis de condition modeste, installés depuis plusieurs générations. Satwa était l’âme de Dubaï, la mémoire des souffrances et des sacrifices qui lui avaient permis de devenir une métropole moderne. Satwa était faite de petites baraques blanches, souvent mal conçues, que des nantis auraient qualifiées de provisoires. Pour beaucoup de ces gens, c’était le symbole d’une vie réussie et peu importe si la maison était précaire ou tordue. Des promoteurs immobiliers, pour qui Satwa figurait comme une tache récalcitrante sur le cadastre de Dubaï, avaient décidé de redévelopper certaines parcelles de ces quartiers. Par redévelopper, il faut comprendre chasser les familles, démolir les maisons et les remplacer par des villas de luxe au milieu desquelles surgirait un golf dix-huit trous. Ils avaient expulsé les habitants. Ils avaient scellé les portes et brisé les carreaux des fenêtres. Ils avaient peint une croix bleue et un numéro d’identification sur la façade. Les bulldozers se chargeraient de terminer le travail. Cette section de Satwa ressemblait à une zone dévastée par la guerre, la guerre du profit. À sa lisière, il restait quelques maisons. Elles attendaient leur tour. Je les pris en photo avec en arrière-plan les immeubles triomphants. L’incendie du cinéma Al Qamar m’offrit mes meilleures prises de vues. On y projetait des films de Bollywood. À la première séance du vendredi, des milliers de jeunes Indiens se pressaient au guichet. Si une star était en tête d’affiche, la police locale prêtait secours aux gérants du cinéma pour les aider à contenir l’émeute. Les fans connaissaient déjà les chansons du film. Les ballets soigneusement chorégraphiés se transformaient en karaoke géant. Il fallait voir leurs yeux briller à chaque apparition de leur actrice préférée. Ils ne l’admiraient pas, ils l’adulaient telle une déesse. Ils n’étaient plus eux-mêmes. Je me rendis quelquefois au cinéma Al Qamar et fus impressionné par l’expression du visage de ces hommes que l’écran hypnotisait. Ils n’étaient plus dans leur état normal. Tout pouvait arriver, me disais-je. Hélas, je ne me trompais pas. Un soir, ils avaient programmé le dernier film de la superstar Indeya, une femme très belle originaire de la province du Kerala qui avait gravi les marches du succès pour devenir la reine de Bollywood. Beaucoup d’Indiens qui travaillaient à Dubaï venaient du Kerala. Indeya avait une place à part dans leur cœur. Quand elle eut interprété sa première danse, la salle était en transe. Un des spectateurs en oublia les consignes de sécurité et alluma une cigarette qu’il crut éteindre en la piétinant sous son siège. Le feu prit rapidement, mais tout le monde fut évacué à temps. Le lendemain de l’incendie, le cinéma n’était qu’une carcasse noire. Il ne restait que les armatures des sièges. L’écran avait brûlé et derrière, sur le mur de projection, la fumée avait dessiné comme des spectres. C’était encore une salle de cinéma, mais elle semblait réservée à un public de fantômes. Je pris de nombreuses photos. Elles plurent au directeur de la galerie d’art Mathar qui me proposa de les exposer. L’un et l’autre, nous faisions nos premiers pas à Dubaï. Lui en tant que galeriste, moi en tant que photographe. Nous avions tous deux intérêt à ce que l’exposition fût saluée par la critique. Il y eut beaucoup de monde au vernissage. Il faut dire qu’il y avait très peu de galeries à cette époque. Beaucoup d’expatriés amateurs d’arts traquaient la perle rare, l’œuvre inspirée qui réanimerait leur passion et justifierait leur présence au Moyen-Orient auprès de leurs amis restés en Europe. J’étais un épiphénomène. Les artistes venus du sous-continent faisaient leur apparition sur le marché et l’on comptait sur une dizaine de mécènes pour initier le mouvement. On me présenta comme un Français nostalgique, un genre d’orientaliste qui cherchait des traces d’histoire dans les ruines éphémères de Dubaï. La galerie vendit une dizaine de photos et cela suffit à lancer ma carrière. Mais il fallait que je trouve quelque chose de plus commercial pour percer réellement, que je traite un sujet qui touche les Émiratis. Mon ami Fahd avait été catégorique : les faucons ou les chevaux. Je choisis les chevaux. J’eus une idée dont je gardai le secret et qui guida mon travail pendant les prises de vue. Je voulais inverser les rôles. Le cheval aurait une posture humaine et le cavalier présenterait un visage plus animal. Je me rendis dans l’un des centres équestres dissimulés dans le désert, l’une de ces oasis de verdure britannique improbables que seule la détermination d’un cheikh pouvait faire surgir du sable étouffant. Je n’eus pas de mal à recevoir une autorisation. Mon projet flattait les egos. Tous les jeunes Émiratis que je photographiais s’imaginaient déjà en première page d’un livre à la gloire des pur-sang arabes. Évidemment, le résultat les surprit un peu. Sur les photos, leurs montures paraissaient sereines alors qu’ils avaient les traits du visage tirés et déformés par l’effort. Je tenais secrètes les raisons d’un tel contraste. Il y eut une deuxième exposition. Les acheteurs, surtout des locaux, s’y bousculèrent. Parmi eux, il y avait les sponsors d’une agence de publicité qui ne manquèrent pas de me recommander auprès de leurs associés. Ils me confièrent un premier travail, une séance photo avec des femmes Émiratis qui faisaient du l***e-vitrine dans l’un des plus grands centres commerciaux de la ville, l’Arab Mall. Elles n’étaient pas émirati en réalité, mais indiennes ou iraniennes. Sous le voile, il n’en paraissait rien. Un subterfuge dont je n’eus pas de mal à m’accommoder. Deux ans d’expérience à immortaliser les corps dissimulés des femmes voilées, à observer le mouvement de leur robe, à deviner l’effronterie d’un regard que seul le maquillage peut rehausser, tout cela m’aida beaucoup dans mon travail. Mes photos se retrouvèrent sur les grands panneaux qui longent la principale artère de la ville, la cheikh Zayed Road. Cette publicité fit ma publicité. De plus en plus d’agences vinrent me trouver. Elles me demandaient de « refaire le coup de l’Arab Mall ». « Comment fais-tu pour réussir de telles photos ? », me demandaient souvent les directeurs artistiques. « On dirait que tu les devines, qu’elles sont nues seulement pour toi », disaient-ils intrigués. Cela m’amusait beaucoup et je ne fis pas allusion à mes débuts d’apprenti photographe en Arabie saoudite. Ainsi commença ma carrière aux Émirats, par des photographies de femmes émiratis émoustillées par les tentations du l***e-vitrines. Le propriétaire des Arab Malls n’était pas n’importe qui. Il s’appelait Khalid Al Firas. Il fut mon premier grand client et devint aussi mon premier grand ami dans la région. Khalid Al Firas faisait partie de ces entrepreneurs à qui Dubaï devait sa notoriété. Avec la bénédiction du cheikh, il avait été le premier à ouvrir des centres commerciaux aux Émirats. Un pionnier qui avait su rester humble et que sa richesse soudaine n’avait pas rendu mégalomane. Le succès de la campagne de publicité lui apporta la preuve de ma compétence. Il me fit confiance et me réserva ses projets les plus ambitieux. Je devins le photographe attitré de la famille Al Firas. Les frontières entre notre relation de travail et notre relation amicale devenaient de plus en plus floues. Et pour cause, comment qualifier l’inauguration d’un nouveau mall où il figurait au premier rang ? Que penser d’une photo de famille qui paraîtrait le jour suivant dans le journal national et donnerait la mesure de la puissance du clan ? Ce lien privilégié me permit de vivre correctement. Certes, le caractère exclusif de cette relation m’interdisait tous contrats avec d’autres familles. Khalid m’appela pour couvrir l’événement du mois à Dubaï, l’Arab Cruise, une croisière inédite sur le détroit d’Ormuz. C’était une idée de Khalid qui avait la nostalgie des années 1970, du temps où Dubaï n’était qu’un modeste port de commerce que seuls les dhows pouvaient emprunter. La « côte de la trêve », comme l’appelèrent les Anglais, jouait un rôle grandissant et devint rapidement l’un des principaux carrefours maritimes de la région. Les dhows faisaient la jonction avec l’Inde, le Pakistan, l’Iran et toutes les anciens territoires soviétiques devenus des États indépendants avides de biens de consommation. Avec leur apparence d’inoffensifs bateaux de pêcheurs, les dhows trompaient la vigilance des gardes côtes du sous-continent. Dans leur cale, on ne stockait pas que du coton. L’or et les cigarettes firent la prospérité des contrebandiers. Les transactions se monnayaient en roupies et l’arabe n’était pas la langue la plus parlée. À l’écart des clans venus de Bombay, la famille Al Firas, soutenue par le cheikh de Dubaï, avait décidé de prendre part à ce lucratif commerce. Elle investit dans une flotte de dix bâtiments et choisit la voie de l’Iran, par-delà le golfe Persique. Khalid fit souvent la traversée entre Dubaï et Qeshm, l’île qui jouxte les côtes iraniennes, un endroit étrange et aride, une parenthèse, une zone franche qui joue le rôle de vestibule pour les marchandises venues de la péninsule. Le port de Qeshm autorisait tous les échanges, facilitait les procédures et préparait l’entrée officielle des exportations vers l’Iran. Même après la révolution islamique, l’île garda son statut d’intouchable, hors du temps et du pouvoir. Khalid voulait revivre son épopée d’adolescent. Il avait seize ans lors de sa première traversée. Il en parlait souvent. L’agitation sur le quai, le ballet frénétique des porteurs, les pêcheurs de mérous assis sur le ponton, la mélopée du muezzin qui accompagnait la lente remontée de la crique, et le port brumeux d’humidité qui s’éloignait enfin, il se souvenait de tout. La famille Al Firas avait réaménagé l’un de ses dhows. « Un yacht déguisé en bateau de pêcheur », m’avait expliqué Khalid en me présentant le Safineh, le jour de son inauguration. Le Safineh trompait les apparences. Il ressemblait vraiment aux embarcations commerciales traditionnelles. Seule la peinture non écaillée et l’antenne satellite sur le toit de la cabine pouvaient trahir sa nature véritable. À l’intérieur, ce n’étaient que boiseries vernies et métaux précieux. L’or était sorti des cales et triomphait maintenant sur le gaillard d’avant. La croisière sur la crique de Dubaï était l’une des attractions touristiques les plus connues du pays. Plusieurs compagnies s’en disputaient le monopole. Khalid voulait quelque chose de différent, sortir de l’embouchure du port et faire route en direction des côtes iraniennes, comme au temps de sa jeunesse. La navigation sur le détroit d’Ormuz était très réglementée. Trop de pétroliers, trop de tensions et trop d’enjeux entre les trois pays qui en contrôlaient l’accès. Malgré ses relations, Khalid avait dû beaucoup négocier pour suivre l’itinéraire qui l’intéressait. Il avait dû faire quelques concessions. Ni alcool ni musique, un seul photographe accrédité.
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