L’Arab cruise n’avait qu’un seul but, faire la promotion des Arab Malls et de la famille Al Firas. Tout le monde savait, à Dubaï, qui était derrière les Arab Malls.
Khalid Al Firas voulait que les premiers passagers du Safineh soient les gagnants d’un grand jeu concours qui drainerait encore plus de monde dans ses centres commerciaux.
À l’entrée des centres commerciaux de Dubaï, il y avait souvent de grandes sphères de plastique transparentes remplies de bulletins chiffonnés. À leurs côtés, des banderoles criardes invitaient les visiteurs à donner leur nom et leur adresse e-mail. Elles leur promettaient des prix faramineux à l’issue du tirage au sort. Voyage à New York, Ferrari California, parures de diamants, l’espoir du gain pouvait justifier l’investissement de quelques dizaines, voire de quelques centaines de dirhams.
Khalid avait souhaité que toutes les franges de la population puissent participer. Il ne fallait que quinze dirhams pour commencer à rêver.
Khalid avait prévenu que le tirage au sort obéirait à des règles très strictes. Il ne pourrait y avoir deux personnes d’une même nationalité à bord du bateau.
Les participants étaient donc invités à signaler leur pays d’origine avant de placer leur bulletin dans l’urne.
Je compris mieux pourquoi le bateau s’appelait l’arche et je me rappelai que Noé, comme beaucoup d’autres personnages de la Bible, était respecté des musulmans.
J’en parlai à Khalid, qui ne démentit pas le rapprochement, mais se garda bien de donner une signification religieuse à son initiative.
— L’arche de Noé, c’est une belle histoire. Les gens aiment les belles histoires, c’est tout. S’ils y font référence, tant mieux », dit-il.
— Khalid, je suis d’accord, mais permettez-moi de vous rappeler ce qui a d’abord motivé le voyage improbable de Noé.
— La sauvegarde de l’espèce, n’est-ce pas ? », répondit Khalid.
— Ou la destruction d’une génération corrompue et perverse. Je vous laisse imaginer les possibles interprétations.
— Oui, je sais. On dira que je ne cautionne pas la politique de développement de Dubaï. On mettra en lumière mes contradictions. On me traitera d’opportuniste.
— Et cela ne vous effraie pas ?
— Je ne suis pas sûr que mes détracteurs aient toutes ces connaissances. Je leur répondrai que la légende de l’arche a été maintes fois utilisée dans l’histoire de l’humanité. L’épopée d’Atrahasis chez les Mésopotamiens, Manu sauvé par Vishnu ou le grand déluge provoqué par GongGong dans la mythologie chinoise, les histoires similaires ne manquent pas, expliqua Khalid sur un ton docte.
— C’est le déluge qui m’inquiète. La terre recouverte par les eaux au moment où le littoral se recouvre d’îles artificielles à la merci du réchauffement climatique…
— Vous avez trop d’imagination, coupa Khalid.
— Peut-être. Il est vrai qu’il pleut trois fois par an. C’est un peu bref pour un déluge. Et l’islam ? lui demandai-je.
— Noé est un des principaux prophètes de l’islam. Les musulmans évoquent son histoire pour décrire le sort réservé à ceux qui refusent d’écouter la parole divine.
— Si je puis me permettre, Khalid, la plupart des histoires qui figurent dans le Coran servent à effrayer les croyants.
— Ne blasphémez pas. Et ne vous inquiétez pas. Nous trouverons les bonnes réponses si les mauvaises questions sont posées. Certains racontent que l’arche est passée par la Mecque, qu’elle fit le tour de la Kaaba avant d’atteindre sa destination finale. Il y a toujours de belles histoires à raconter. Vous êtes rassuré ? me demanda Khalid.
— Il y a autre chose qui me tracasse.
— Quoi ?
— Ne craignez-vous pas que les passagers soient perçus comme des privilégiés ou des élus de Dieu ? Que diront les pays dont aucun représentant ne sera à bord ?
— À nous de ne pas nous tromper de message. Vous connaissez la presse. Elle dira ce que nous dirons. Le gouvernement est avec moi. L’Arab cruise, c’est encore une façon de faire parler de Dubaï, dit Khalid avec aplomb.
— J’espère simplement qu’ils parleront de Dubaï pour les bonnes raisons.
— Vous voulez toujours le job ? me demanda Khalid Al Firas avec un brin de provocation.
— Bien entendu, lui répondis-je.
Le succès fut immédiat et la presse s’empara du phénomène.
Qui seront les passagers du Safineh ? De quels pays seront-ils ?
Y aura-t-il autant d’hommes que de femmes ?
Les questions se bousculaient et Khalid entretenait le suspense avec l’aide d’une équipe de communicants avisés et bien décidés à faire du tirage au sort le plus grand événement de l’année.
Mais au pays du libre commerce, la transparence a ses limites. Les Al Firas gardèrent le tirage au sort confidentiel. Si l’événement avait été trop médiatisé, il aurait pu nuire à l’image du groupe familial.
Imaginons qu’une main innocente choisisse trois Indiens d’affilée.
La probabilité était forte. Les Indiens représentent la moitié de la population de Dubaï.
Tout se passa un samedi dans les salons privés de la famille Al Firas. Le petit dernier du clan plongea sa main dans une jolie boîte nacrée que les conseillers du groupe avaient garnie de bulletins présélectionnés. Je n’ai jamais su s’il avait fallu retirer des bulletins.
La nationalité des gagnants fut révélée le lendemain lors d’une conférence de presse à laquelle assistèrent des représentants des rédactions étrangères.
Face aux objectifs, Khalid se présenta, énuméra les activités de son conglomérat, rappela en quelques mots le principe de la croisière et dévoila enfin la nationalité des passagers.
« Mesdames et messieurs, il est temps pour moi de vous révéler la liste des gagnants du grand jeu Arab Cruise. Afin de préserver l’anonymat des heureux élus jusqu’au jour du départ, je ne vous communiquerai pas leur identité. Vous ne connaîtrez que leur nationalité. Al Firas Group aura donc le plaisir d’accueillir à bord du Safineh des hommes et des femmes venus de France, du Pakistan, des États-Unis, du Liban et de l’Arabie saoudite. Le bateau partira de la crique ce 9 janvier. Merci et que Dieu soit avec vous. »
Khalid accepta de répondre à quelques questions. Comme il l’avait prédit, aucun journaliste ne s’intéressa au caractère symbolique du bateau et à son périple loin des terres. L’attention des médias se portait uniquement sur les passagers du jeu concours.
— Quels furent les critères de sélection ? demanda le premier journaliste.
— Comme je l’ai expliqué, ce fut un tirage au sort.
— Qu’auriez-vous fait si deux personnes de la même nationalité avaient été tirées au sort ?
— Cette situation ne s’est pas présentée.
Khalid mentait sans doute, mais son flegme naturel donna à sa réponse la consistance voulue.
— Estimez-vous que le hasard a bien fait les choses ? Êtes-vous satisfait du résultat ?
— Oui.
— Pourtant aucun citoyen de nationalité indienne n’a été tiré au sort. Peut-on encore parler d’un échantillon représentatif de la population de Dubaï ? osa demander un journaliste d’un quotidien de Mumbai.
Sa question était sensible. L’absence des Indiens dans ce tirage au sort et la présence d’un citoyen du Pakistan pouvaient irriter la communauté indienne.
Je vis Khalid froncer les sourcils en signe d’agacement, puis il répondit en souriant.
— C’est le hasard du tirage au sort. Sachez que la presque totalité de mon équipage est composée d’Indiens. C’est la nation la plus représentée à bord et, vous me l’accorderez, cela reflète assez bien la population de Dubaï. Il y a cent vingt nationalités dans notre ville. Il eut été difficile de toutes les inviter. J’aurais préféré que le bateau soit deux fois plus grand et que nous puissions accueillir encore plus de passagers. C’est ainsi.
Le journaliste ne semblait pas convaincu, mais il se tut. Un autre continua.
— Les passagers sont-ils de condition modeste ?
— Non, pas systématiquement. Je crois même que certains d’entre eux vivent confortablement.
— Et cela ne vous gêne pas, ajouta le journaliste ?
— Non, ce n’est pas une œuvre de charité, c’est un jeu concours et tout le monde pouvait y participer.
— Y a-t-il autant d’hommes que de femmes ?
— Je crois que c’est assez équilibré.
— Avez-vous pris des mesures de sécurité exceptionnelles, demanda une journaliste de la presse étrangère ?
— En effet. Le détroit d’Ormuz est une zone très surveillée. Toute activité suspecte y est immédiatement repérée. Nous travaillons activement avec nos amis iraniens et omani dans le but d’assurer la sécurité des passagers.
La conférence de presse s’était achevée sur ces paroles rassurantes.
Le tirage au sort, pourtant clos, continuait de déchaîner les passions. La presse indienne ne décolérait pas. Le tirage au sort de l’Arab Cruise démontrait, une fois de plus, à quel point les autorités de Dubaï dénigraient une communauté d’immigrés à qui elle devait pourtant sa croissance. De leur côté, les Pakistanais jubilaient, comme s’ils étaient en finale des championnats du monde de cricket au détriment de leur meilleur ennemi.
D’autres nations non représentées s’indignaient. Les Omanis rappelèrent les liens ancestraux qui les unissaient à leur voisin arabe. Les Koweïtiens choisirent la posture du mépris. Les Irakiens parlèrent d’un oubli qui ne favoriserait pas la réhabilitation médiatique du pays. Les Égyptiens jurèrent et s’en moquèrent avec des chansons et des sketches qui firent le bonheur de toutes les télévisions du Golfe.
Je ne suis pas sûr que Khalid ait prévu ce tumulte. Il craignit pour les intérêts de son groupe. Et si la croisière se passait mal ? Et s’il arrivait quelque chose à l’un des passagers ? Il se mit à douter. Un soir, il se confia à moi.
— Tu crois que j’ai commis une erreur ?
— Non.
— Tu le dis parce que tu en es convaincu ou parce que tu ne veux pas me contrarier ?
— Je n’ai pas peur de vous contredire. Vous le savez, Khalid, et c’est pour cela que vous m’employez. Non, je ne crois pas que l’Arab Cruise soit une mauvaise idée.
— Alors pourquoi me suis-je levé cette nuit avec des sueurs froides, demanda Khalid ?
— Parce que tous les projecteurs sont braqués sur vous et que vous ne vous y attendiez pas. Ce n’est pas l’idée de la croisière qui est mauvaise, c’est l’emballement médiatique qu’il provoque.
— Que fait-on, me demanda-t-il ?
— On ne fait rien. C’est trop tard. Pour l’instant, cette opération vous fait beaucoup de publicité. Vous êtes en passe de vous faire un nom au-delà de vos propres frontières. Peu d’hommes d’affaires arabes ont réussi cet exploit avant vous. Vous allez devenir le premier Émirati connu dans le monde.
— Oui, mais à quel prix ?
— Au prix d’une petite croisière ! Joli retour sur investissement.
— Si vous le dites… commenta Khalid en esquissant un sourire.
— Tout se passera bien, Khalid. La croisière est bien préparée. La traversée est courte. Il y a juste un peu trop de tapage médiatique, mais rappelez-vous à quelle vitesse les unes des journaux se succèdent et comme le public est amnésique. Pour vous, c’est tout bénéfice. L’Arab Cruise aura été une belle opération de relations publiques pour votre groupe et pour Dubaï.
— Que Dieu vous entende.
Il ne restait que quelques jours avant le départ. Tant mieux. Le Safineh une fois parti, tout rentrerait dans l’ordre et l’Arab Cruise n’intéresserait plus personne.
Il en fut autrement.
9 janvier, le jour J.
Je quittai mon domicile vers 8 h du matin. J’habitais dans Jumeirah, un quartier résidentiel huppé où ne vivaient que des expatriés et des locaux fortunés. J’avais trouvé une villa qui me donnait l’impression de baigner dans le luxe. Mes amis d’Europe du Nord appréciaient et me rappelaient la chance que j’avais de vivre au soleil toute l’année. Comme tous les privilégiés, je n’y faisais plus attention. Le ciel bleu faisait partie d’un décor immuable, et seules les quelques ondées de janvier me prouvaient que les nuages existaient vraiment. Mes rares voyages hivernaux en Europe me rappelaient au bon souvenir d’une météo qui avait une place de choix dans les journaux et les conversations des retraités. À Dubaï, on ne parle pas « de la pluie et du beau temps ». On ne parle que du beau temps… Et du beau temps.
Donc, on n’en parle pas.
Un taxi m’attendait devant la porte. Un Indien qui déversait une logorrhée composée d’anglais et teintée d’un fort accent. Je lui communiquai ma destination : la crique. Il me demanda si je m’y rendais pour affaires. J’eus le malheur de lui répondre que j’allais assister au départ de l’Arab Cruise. Bien mal m’en prit. Il me donna son opinion. Il semblait intarissable sur le sujet.
— Vous croyez que le tirage au sort a été truqué ? commença-t-il.
— Je ne pense pas, non.
— Moi je crois que oui. Il n’y a pas d’Indien sur cette croisière, c’est impossible. Statistiquement, ça ne pouvait pas arriver.
— Je ne suis pas expert en probabilité, commentai-je ennuyé.
— Je suis sûr que le gouvernement est derrière tout ça.
— Pourquoi dites-vous cela ?
— C’est trop bien proportionné. Il y a autant de musulmans que de chrétiens. Ils ont accepté un Pakistanais. Comme par hasard, un Saoudien a été tiré au sort. C’est comme s’ils n’avaient voulu fâcher personne.
— Ou alors, le hasard a bien fait les choses, tentai-je de conclure.
Il faut croire que, dans tous les pays du monde, les chauffeurs de taxi étaient des adeptes de la théorie du complot. À Paris, j’avais écouté les exposés laborieux et souvent nauséeux des chauffeurs convaincus de l’influence des triades chinoises ou du pseudo-lobby juif. À Dubaï également, l’homme de la rue croyait à des forces supérieures manipulant le destin du citoyen. Mon chauffeur poursuivit.