I
Mardi 18 octobre
Stéphane Granier prit tout son temps avant de gagner sa place au fond du court tandis que son adversaire l’attendait. Pour se détendre un maximum, Granier s’efforça d’inspirer et d’expirer le plus lentement et profondément possible. Il se leva enfin de sa chaise, prit deux balles jaunes, en mit une dans la poche gauche de son short et se saisit de sa raquette. Il jeta un coup d’œil à Capet. Celui-ci dansait d’un pied sur l’autre, tant pour calmer son impatience que pour rester dans le tempo de la rencontre. À pas lents, Granier vint se camper sur la ligne blanche. Six jeux à cinq en sa faveur et service à suivre. Il avait nettement perdu la première manche, mais arraché la seconde alors qu’il sentait Capet fléchir au fil des minutes. Granier avait pris un malin plaisir à lui faire visiter le terrain de droite à gauche en de longs échanges, sachant que la condition physique n’était pas le point fort de son adversaire. Compte tenu de l’état de fatigue de Capet, il croyait empocher aisément le troisième set, mais, à sa grande surprise, son concurrent s’était accroché comme un fou. Granier était enfin parvenu à lui ravir sa mise en jeu et n’avait qu’à remporter son service pour gagner la partie. Une bouffée d’adrénaline le submergea. Seulement quatre points et il prouverait à ce petit c*n d’anesthésiste qu’il était le meilleur. Leur match avait débuté depuis plus de deux heures sur l’un des deux courts en plein air du Tennis-club des Menhirs, à Carnac. Il ne rentrait pas dans le cadre d’un tournoi officiel, mais n’avait d’amical que le nom. La rivalité entre les deux hommes était réelle et s’exprimait en toute occasion, débordant le contexte professionnel pour s’exacerber dans le sport et auprès des femmes.
Granier avait le soleil contre lui et devait en tenir compte. Il lança la balle en l’air. Le timing fut parfait et sa balle très croisée déporta son adversaire hors du court. Capet ne put que la renvoyer plein centre où se trouvait Granier. Ce fut un jeu d’enfant pour celui-ci de la mettre hors de portée. 15-0. Plus que trois points. Granier récupéra une autre balle. Il servit long sur le revers de Capet, venant cueillir au filet le retour beaucoup trop court. 30-0. Plus que deux points. Granier toisa son rival. Finis, les sautillements ; la raquette baissée, l’autre semblait résigné. Méfiance tout de même. Ce tordu de Capet était capable de simuler le renoncement pour mieux endormir son adversaire. Granier expira longuement, tel un sauteur en hauteur avant la course d’élan, puis frappa violemment la balle que Capet ne put qu’effleurer. Service gagnant, 40-0 et balle de match. Allez, encore un point et Granier se retrouverait au filet pour serrer la main de Capet et lui donner une petite tape faussement amicale sur l’épaule. Granier fit rebondir la balle une bonne quinzaine de fois avant de se décider à servir, à la manière du champion serbe Novak Djokovic. Granier ne détestait pas se comparer aux ténors du circuit professionnel. Il réfléchit. Le point faible de Capet était son revers. L’autre devait donc s’attendre à ce qu’il serve de ce côté. Il allait le surprendre et servir plein centre sur le T des carrés de service.
Granier projeta la balle en l’air, un peu en avant de lui, et, dans le même mouvement, arma le bras pour le coup décisif. Mais, avant qu’il n’ait pu frapper, un sifflement se fit entendre et un projectile mortel le percuta en plein front.
Incrédule, Nicolas Capet vit son adversaire vaciller et s’effondrer en arrière sur le court. Il se précipita, sauta par-dessus le filet, tandis que les portes du club-house s’ouvraient sur quelques spectateurs qui, eux aussi, accouraient vers le terrain. Agenouillé près de Granier, Capet regarda avec horreur la tache de sang qui, s’élargissant depuis le milieu du front, souillait en minces rigoles le court de tennis.