III
Mardi 18 octobre, fin de journée
Léa Delcourt, du bout des doigts, remit le tableau d’équerre et recula de quelques pas pour juger de l’effet. Le maelström dégageait une réelle sensation d’angoisse. Sous la spirale tourbillonnante de ses flots sombres se devinait la présence d’abîmes probablement peuplés d’existences inquiétantes. Bien que très exigeante avec elle-même, Léa fut satisfaite du résultat. Elle exposait une trentaine de toiles et espérait beaucoup de ce vernissage. Plusieurs critiques et journalistes l’avaient assurée de leur présence, mais, souvent déçue par des promesses sans lendemain, elle ne pouvait s’empêcher de douter de leur venue.
Elle avait débuté la peinture très jeune, cependant les années s’écoulaient sans lui apporter la reconnaissance qu’elle attendait. Ce n’était pourtant pas la gloire attachée à une réussite qu’elle jugeait improbable dans ses moments de cafard qui lui importait. Elle voulait par-dessus tout partager ses émotions avec le plus grand nombre ; mais elle craignait de ne pouvoir jamais y parvenir. Heureusement, il y avait Alan et le soutien qu’il lui apportait. À cette pensée, elle ressentit une pointe au creux de l’estomac. Il lui donnait certes l’énergie indispensable pour continuer à peindre, mais par bien des côtés ne manquait pas de l’inquiéter. Lorsqu’elle l’avait rencontré, il y avait de cela quelques mois, la force, la vitalité qui émanait de tout son être l’avaient attirée, ainsi que son passé qu’elle devinait aventureux. Cependant, les attentions qu’il lui prodiguait alors étaient devenues rares, de lui ne subsistait aujourd’hui qu’un côté simplement animal qui commençait à lui faire peur. En ce début d’après-midi, il était passé lui dire que, plus que jamais, elle pouvait compter sur lui. Mais sa visite avait un autre but, elle l’avait immédiatement compris à la lueur qui brillait dans ses yeux. « J’ai travaillé pour nous », lui avait-il dit, et il avait posé un doigt sur ses lèvres, signifiant qu’il était inutile de lui en demander plus, avant de l’étreindre. Ils s’étaient ensuite livrés à leur rituel, avec plus d’excès encore que d’habitude. Esclave complice de ses caprices, elle portait dans sa chair les marques qu’il lui avait infligées. Pour leur prochaine rencontre, ce serait elle qui le soumettrait. À chacun de leurs rendez-vous, du dominateur au dominé, leurs rôles s’inversaient. « Bientôt, nous nous marquerons dans notre chair en signe de mutuelle dépendance », venait-il de lui dire. Mais elle n’était pas sûre de lui donner son accord.
Elle se dirigea vers un tableau au fond de sa galerie, un de ceux qu’elle préférait. Les vagues se fracassaient sur des rochers noirs. Au milieu de l’écume se distinguait une main qui lançait comme un appel avant de disparaître dans les flots. La dureté de ses rapports avec Alan influençait sans nul doute sa peinture. Elle exaltait son inspiration, lui ouvrait des horizons vers lesquels, seule, elle ne se serait probablement pas aventurée.
Léa sortit de la galerie et, traversant son atelier, prit l’escalier pour se rendre à l’étage où elle logeait. Dans moins d’une heure, les premiers invités se présenteraient. Elle se dévêtit entièrement. Elle porta la main sur les marques qui lui zébraient le ventre et le dos, les frottant doucement du bout des doigts. Ensuite, elle sortit de son armoire plusieurs tenues qu’elle étendit sur le lit. Elle opta pour une simple robe noire que, pensive, elle tint tout contre elle, en face de la glace.
* * *
À son arrivée au vernissage, Marc Renard eut quelque peine à trouver une place pour sa voiture. Visiblement, Léa Delcourt avait soigné sa publicité et le public avait répondu à l’appel. L’habitation se scindait en deux parties avec chacune une entrée. Celle de gauche desservait l’atelier proprement dit. La droite donnait sur une salle aménagée en galerie. Ce fut cette porte que Renard poussa et il fut aussitôt happé par le brouhaha ambiant. Plusieurs groupes, verres à la main, discutaient ou s’esclaffaient dans un bourdonnement de ruche humaine. Renard aperçut Ian Ségalo en compagnie de Miel et d’un couple. Jouant des coudes, il se fraya un passage parmi la foule bigarrée. Une grande femme en blazer militaire, coiffée d’une casquette de soldat de la guerre de Sécession, lui tendit une flûte de champagne, qu’il tint avec précaution contre lui. Après plusieurs coups d’épaule accompagnés de vagues excuses, il parvint enfin auprès de Ian Ségalo.
— Marc ! Sympa d’être venu ! Tu connais Miel. Je te présente Mélanie et Gil Sauviat !
Ségalo, les yeux brillants, un peu éméché, semblait avoir besoin de s’appuyer sur Miel pour garder l’équilibre.
Renard serra la main du couple. La femme était un peu plus âgée que son compagnon. Elle présentait un visage et des formes agréables, bien qu’un peu lourdes. Par comparaison, lui, paraissait très mince, ce qui accentuait la différence d’âge. Le visage émacié, quelque chose de dur émanait de sa personne. Renard jugea le couple mal assorti.
— Gil tient un magasin de photographie à Carnac-Plage. C’est lui qui a réalisé ce portrait de mon père et de moi-même que tu as sans doute remarqué, lorsque je t’ai montré la maquette d’Oceano Nox.
Renard acquiesça.
— Au fait, Ian, à propos d’Oceano Nox, où en es-tu de ton projet ? interrogea Mélanie Sauviat. Nous comptons fermement sur le duplex dont tu nous as soumis les plans.
— Hélas, au point mort, répondit Ségalo en grimaçant. Parlons d’autre chose, si vous le voulez bien, sinon ma soirée va être gâchée. Déjà qu’avec la mort de ce pauvre Granier…
— Oui, c’est affreux ! Nous refusions d’y croire avec Gil, reprit Mélanie. Se faire tirer dessus comme ça, en plein jour ! J’espère que la police va vite mettre la main sur le meurtrier. Brrr, ça me donne la chair de poule !
— Drôle d’histoire ! surenchérit Gil Sauviat. Ce type ne s’est tout de même pas volatilisé dans la nature !
— Oui, comme tu dis, c’est fort de café, poursuivit Ségalo. Je vous répète que je préfère discuter d’autre chose. Toujours content de ta Mercedes Classe E, Gil ?
— Plutôt ! Je l’ai testée sur un aller-retour Carnac-Paris. Un vrai plaisir !
— Il en est amoureux fou, intervint Mélanie. Figurez-vous que l’autre nuit je l’ai surpris en train de nettoyer la calandre avec de l’eau d’Évian. Vous imaginez ! De l’eau d’Évian ! L’eau du robinet n’est sans doute pas assez pure !
Elle se mit à rire aux éclats tandis que son mari, supportant mal la révélation de cette anecdote, contractait la mâchoire. Ségalo quitta l’épaule de Miel et saisit Marc Renard par la manche.
— Viens, Marc. Je vais te présenter à l’artiste. On en profitera pour refaire le plein au bar.
— Si vous voulez mon avis, dit Mélanie, Léa met beaucoup trop de noirceur dans ses tableaux.
— Son art lui appartient, répliqua sèchement Gil.
— Mais, Gil, je ne faisais qu’exprimer une opinion !
— Eh bien, nous jugerons sur pièces, fit Ségalo. Viens donc, Marc !
Les deux hommes se dirigèrent vers le fond de la galerie.
— Forment un drôle de couple, ces deux-là, commenta Ségalo. Mais je les adore. Elle, Mélanie, a fait un gros héritage. Elle est pétée de tunes. Ils ont une immense propriété près des alignements de menhirs de Kerlescan. Ils ont pris une option sur un appartement dans mon complexe Oceano Nox. Gil n’aurait pas besoin de bosser. En fait, son magasin, c’est pour son argent de poche. Et c’est le fric de Mélanie qui lui a payé sa Mercedes. Ah ! voici Léa !
Ségalo désignait une jeune blonde en robe noire qui répondait aux questions d’un grand type pourvu d’un carnet de journaliste. Quelques instants plus tard, après avoir fait le vide de visiteurs autour de Léa, celui-ci la photographiait sous plusieurs angles. Lorsqu’il eut fini, il lui présenta ses différentes prises. La jeune femme eut l’air satisfaite et remercia le journaliste.
— Léa, je me suis permis d’amener un ami de Rennes, Marc Renard, dit Ségalo.
Léa regarda Renard qu’elle salua d’un franc sourire.
— Tu as bien fait. Tes amis sont les miens, Ian.
— Dans ce cas, je vous laisse faire connaissance, moi, je vais au ravitaillement, annonça Ségalo en se dirigeant vers une table aménagée en bar, abondamment garnie.
— Vous êtes donc un ami de Ian ? questionna Léa tout en observant le promoteur qui se resservait à boire.
— Nous nous étions perdus de vue. Des circonstances nous ont rapprochés, répondit Renard. Vous avez beaucoup de monde. Il y a longtemps que vous peignez ?
— Mes parents disaient que j’ai dû naître le pinceau à la main ! Jeune fille, j’ai pris des cours aux beaux-arts de Nantes, puis je suis revenue m’établir dans ce coin. Je suis amoureuse de l’océan et ne pourrais vivre à plus d’un kilomètre de la mer.
Marc Renard plongea son regard dans les yeux bleus de son interlocutrice.
— Vous êtes d’ici ?
— Oui, je suis née à La Trinité-sur-Mer. Mes parents aussi. (Léa se mit à rire, découvrant deux fines rangées de dents à la blancheur éclatante.) Ma mère prétend que j’ai été conçue sur leur bateau, en pleine rade de Quiberon.
— Je vois. Ceci explique sans doute votre passion pour la mer, dit Renard. Vous vendez beaucoup ?
Léa Delcourt eut cette fois un sourire sans joie.
— Aux amis, oui. Pour le reste… vous savez, on ne réussit vraiment que lorsque l’on commence à vendre à des inconnus. Si je ne donnais pas des cours à droite et à gauche, dans différentes associations, je devrais mettre la clé sous la porte. Et pourtant, mon désir est de me consacrer entièrement à la peinture.
Renard montra des toiles accrochées au mur.
— À ce qu’on m’a dit, c’est très sombre, ce que vous peignez.
— Pas seulement. Prenez le temps de faire un tour. J’ai tout un pan de mon exposition consacré à des toiles très reposantes. La mer est à l’origine de la vie et, comme la vie, elle a ses périodes de calme, mais peut aussi exploser à tout moment.
— C’est votre cas ?
— Vous êtes indiscret, dit-elle d’un ton faussement outragé. Eh bien, oui, je peux me montrer très violente. Cela vous choque ?
— Pas forcément. Mais je regretterais d’en être la cause.
— Mais je ne voudrais pas, non plus, que cela arrive.
Leurs regards s’accrochèrent un bref instant, puis ils détournèrent les yeux et demeurèrent sans mot dire.
— Vous réalisez également des portraits. Ce n’est pas le plus facile, paraît-il, reprit Marc Renard rompant enfin le silence.
— Oui. Ce qui importe, c’est de saisir le détail qui apportera sa crédibilité au portrait. Pour certains, ce peut être le pli de la bouche, pour d’autres, la forme du visage. Pour vous…
— Pour moi…, reprit Renard, amusé.
— Ce serait vos yeux. Ils donnent l’impression de toujours chercher quelque chose… ou quelqu’un.
Renard allait répondre quand Ian Ségalo revint, un verre à la main.
— Léa ! Au bar, j’ai rencontré Roland Goven, il est ici avec son amie Armelle. Ils m’ont dit grand bien de ton expo. Roland Goven était marchand d’art. Son avis reste très écouté, ajouta Ségalo à l’intention de Marc Renard.
— Il m’avait promis de venir. J’ai hâte d’avoir son opinion, dit Léa.
— En tout cas, je vais dire à Miel de choisir un de tes tableaux.
— Merci, Ian.
— Ne me remercie pas ! Miel et moi adorons ce que tu fais. Et toi, qu’en dis-tu, Marc ?
— Je n’ai pas encore eu le temps d’apprécier.
— Revenez un autre jour, ce sera beaucoup plus calme, dit Léa en regardant Renard. Je vous ferai visiter.
— Ce sera avec plaisir.
À ce moment, un homme de petite taille, mais d’une corpulence hors norme, s’approcha. Léa se tourna vers lui, tout sourire.
— Oh là là, Léa ! C’est le grand moment ! s’exclama Ségalo. On te laisse. Joue bien ta carte.
Comme ils s’éloignaient, il glissa à Marc :
— L’hippopotame qui arrive, c’est Marcel Duvergne, un critique d’art assez connu. Je suis bluffé que Léa soit parvenue à le faire venir jusqu’ici.
— Elle croit en ce qu’elle fait, c’est déjà ça.
— Oui, qu’est-ce que tu en dis ? Elle vaut le déplacement, non ?
— Qui ? L’expo ou Léa ?
— À ton avis ? Léa, bien sûr ! Moi, pour être franc, la peinture je n’y entrave pas grand-chose. Pour lui faire plaisir, je lui achète un tableau de temps en temps. Enfin, je lui souhaite toute la réussite du monde. Mais elle a dû se ruiner pour organiser ce vernissage. Sans compter la note de restaurant que va lui coûter la venue de Duvergne.
Ségalo s’interrompit et donna une bourrade à Renard.
— Mais dis donc ! Léa t’a invité à lui rendre visite. Peut-être que t’as un ticket ! Je n’arrive pas à comprendre comment une si belle fille peut rester seule ! Mais pas de blague, Marc ! N’oublie pas que tu es ici en service commandé, pas pour courir les jolies filles. Ah ! je vois que les Sauviat tiennent toujours la jambe à Miel. Restes-tu dîner avec nous ?
Renard hésita un moment, puis déclina l’invitation.
Un peu plus tard, il était de retour à Carnac et arrêtait sa voiture devant le parking de son hôtel. Le souvenir de Léa moulée dans sa robe noire ne l’avait pas quitté. Peut-être, après tout, n’aurait-il pas dû partir si vite. Il aurait pu profiter d’un moment agréable en sa compagnie au lieu de se retrouver seul. Il s’en voulut d’avoir pris une mauvaise décision. Entre eux deux, le courant avait tout de suite circulé ; il avait pris plaisir à converser avec elle, ressentant comme une immédiate complicité, au-delà de la simple attirance physique. Il fallait qu’il en ait le cœur net. Léa lui avait proposé une petite visite guidée de son exposition. Il répondrait à son invitation.
Marc Renard regarda par-delà les anciens marais salants. Les lumières du casino brillaient comme des invitations pleines de promesses. Il irait jouer quelques euros, histoire de s’occuper l’esprit. Machinalement, il porta la main à son portefeuille pour compter son argent liquide. Il trouva le chèque de Leslie Jaquet, plié derrière les billets de banque. Souriant à demi, il le déchira puis mit le moteur en marche.