Chapter 8

2057 Words
Invasion A près avoir porté avec élégance des verts émeraude, les plaines Espériennes se paraient maintenant de leurs livrées sang et or. L’automne, ce poète aux mille visages était finalement de retour. Tout en délicatesse, les feuilles mortes virevoltantes recouvraient le sol d’un tapis sec et craquant. Les écureuils les écartaient avec énergie, s’affairant avec zèle au ramassage des noisettes qu’ils menaient avec diligence dans des réserves secrètes connues d’eux seuls. Alors qu’un gros roux à la queue panachée en repéra une aussi grosse qu’alléchante, un éclair lumineux déchira l’air juste sous son nez. Il poussa un cri de terreur en prenant la fuite tandis qu’un portail magique s’ouvrit rapidement. Un instant plus tard, des centaines d’autres apparurent à leur tour. À peine une heure s’était écoulée qu’une armée forte de plusieurs milliers d’hommes se massait au pied de la cité-capitale des fées. Cette dernière, étant sise sur un large plateau granitique à plus de 300 mètres de hauteur et à flanc de falaise, était protégée contre les invasions, en temps normal tout du moins. Les uniques accès à Espéria tenaient en deux grandes routes pavées, creusées à même la paroi rocheuse, et partant chacune d’une extrémité du plateau et descendant en serpentant doucement pour finalement se rejoindre quelques kilomètres plus bas. À la naissance de ses points d’accès se trouvaient deux immenses portes en bois blanc de chêne-écu13, encastrées dans une immense palissade de marbre. Ces véritables murailles s’étiraient de la falaise jusqu’au bord du plateau, condamnant ainsi les passages qu’elles défendaient. Les portes, en ces temps troublés, étaient fermées et protégées du haut de la palissade par des archers d’élite aux yeux affûtés. Derrière ces portes s’étendait la ville d’Espéria et le lac sur lequel se trouvait le majestueux château de la reine. La cité-capitale avait été évacuée et seule l’armée Faërienne en occupait les maisons, les rues et les places. Dans la salle du trône, Alicia, ayant l’apparence de la reine, écoutait avec un calme qu’elle était loin de ressentir, le rapport de l’un de ses guetteurs : — Majesté, il semble que Vixar ait fini de rassembler ses troupes. Pour le moment il se contente d’étudier la configuration du terrain, mais il ne fait aucun doute que l’assaut est imminent. — À votre avis, demanda-t-elle, combien de temps vont tenir les portes ? — Il est difficile de faire une estimation. Une armée normale n’aurait quasiment aucune chance de les prendre, mais…. — Mais nous avons affaire à Vixar, reprit-elle, et avec lui la notion de normalité vole en éclat comme chêne frappé par la foudre. — C’est la triste vérité, et malgré les puissants charmes les protégeant, je pense que nous ne pourrons les tenir plus de quelques jours. — Quelques jours ? — Trois, quatre, grand maximum. Et encore si nous avons de la chance. — Alors il faut espérer que nous soyons extrêmement chanceux, car du temps que nous gagnerons ici pourrait dépendre l’issue de la guerre. Le roi Tristannien se tenait debout face à l’immense cascade que de gigantesques têtes de dragons d’argent, sertissant le plateau granitique, crachaient en évacuant, dans un grondement continu, les eaux de surplus du lac. Il portait une magnifique armure de cuir et d’argent. Elle était enchâssée aux épaules de broches représentant chacune une tête de tigre tenant entre leurs crocs une cape grise aux bords frangés d’or lui descendant jusqu’aux talons. Il s’assit en tailleur puis claqua des doigts, et dans sa main libre, ouverte, apparut une petite boîte en bois précieux couverte de runes. Il l’ouvrit, en sortit un petit oiseau de métal bleuté ; avec la précision et le doigté d’un horloger, il en remonta le fragile mécanisme. Lorsqu’il eut terminé cette délicate opération, il prononça un mot en Faërillian et le minuscule oiseau s’envola dans un léger vrombissement. Vixar ferma alors les yeux et projeta sa conscience dans ce drôle d’automate volant. Il aimait ce sentiment de liberté que lui procurait le petit oiseau de métal. Sentir le vent siffler sur ses bras devenus ailes et voir le paysage défiler sous son corps était grisant, pourtant il mit de côté ces sensations frivoles pour se concentrer sur sa tâche. Lorsqu’il arriva à Espéria, il monta haut dans le ciel pour observer tout à son aise. Comme il s’y attendait, l’armée faërienne était regroupée dans la ville pour protéger la reine. Après plusieurs passages, il se fit une idée très précise des forces en présence… et de ses faiblesses. Cependant une chose le taraudait, malgré la conséquence de l’armée faërienne, il ne vit nulle trace de magicien, ni même de machines de guerre. Cela nourrit en lui un doute si vif qu’il fila à tire d’ailes vers le château. Il était persuadé que les fées avaient trouvé un moyen de détruire le démonium, et cela ne pouvait se faire qu’avec l’aide de jeteurs de sorts. Ne pas en voir était donc plus que suspect. Toutefois, quand il arriva près d’une fenêtre, il vit à travers elle la reine assise sur son trône en train de lire un long rapport. Il l’observa un long moment, puis rassuré sur sa présence, il repartit réintégrer son corps. Il était toujours étonné de l’absence de magicien, mais il mit de côté ses inquiétudes pour s’occuper de l’assaut. « Après tout, pensa-t-il, la seule chose qui compte vraiment c’est que la reine soit là. Lorsqu’elle sera entre mes mains, ma victoire sera alors inéluctable. » Une fois de retour dans son enveloppe charnelle, il se dirigea vers la tente royale d’un pas décidé. Au pied de sa couche se trouvait un coffre d’ivoire aux ferrures d’or. Il le plaça au centre de la tente, et à l’aide d’une fine poudre d’os d’un blanc profond, il traça un cercle tout autour. Ensuite, avec une concentration extrême, il dessina plusieurs séries de signes cabalistiques s’entrelaçant avec l’anneau pour progressivement former une sorte d’immense pentacle. Ce fastidieux travail lui prit plus de deux heures. Une fois ce dur labeur achevé, il sortit de la tente, prit sa pipe et fuma longuement en regardant au loin la cité d’Espéria reposant, en apparence sereine, sur le haut plateau granitique. Quand il eut terminé, il la tapa contre son talon pour en vider la cendre puis retourna dans la tente. De nouveau face au coffre, il prit une profonde inspiration, joignit ses mains et entonna une psalmodie à la fois gutturale et mélodieuse. Pendant plus d’une heure, il continua sans relâche son étrange mélopée, puis, aussi soudainement qu’il l’avait commencée, il se tut. Au moment où la dernière note s’effaça dans l’air étouffant de la tente, le coffre s’ouvrit de lui-même et une éblouissante lumière couleur flamme en sortit. Prisonnière de cette colonne infernale aux relents de souffres, une créature de la taille d’un g*****e s’y tenait debout, le regard mauvais. C’était un Semoum, un prince des noirs abysses, un démon des tempêtes. Sa peau bleu sombre était tavelée d’humeurs noirâtres et dégouttantes. Sa tête chauve et simiesque était crevée de trois cornes biscornues et jaunâtres d’où coulait une sorte de pus marron. Son regard aux pupilles fendues était pure haine, et son sourire carnassier promettait mille morts. — Je connais ton nom, créature abjecte, s’écria Vixar d’une voix ferme et autoritaire, et si tu ne veux pas que je te détruise d’un simple mot, je te conseille d’écouter attentivement. — Fol mortel, répondit-il d’une voix calme, sépulcrale et vibrante de malveillance, tu dis connaître mon nom, mais le connais-tu vraiment ? Sa bouche s’ouvrit sur un sourire fielleux dévoilant des dents aussi tranchantes que des lames de rasoir. — Car dans le cas contraire, reprit-il, je me délecterais de tes entrailles avec grand plaisir et je donnerais tes restes aux molosses des basses fosses. — Crois-tu que je t’invoquerais sans détenir ton nom véritable, mon cher esclave ? — Je crois, répondit-il en serrant les poings de colère, qu’il faut être fou pour oser m’invoquer. J’espère vraiment pour toi que tu le connais, car nulle prison ne peut me retenir, et surtout pas celle-ci. Il se mit à hurler tout en écartant les bras pour repousser les parois de lumière. — Inutile, s’écria Vixar pour couvrir le meuglement du démon, cette prison est inviol… . Il s’arrêta au milieu de sa phrase, terrifié. Sur la paroi lumineuse, des fissures apparaissaient. Un grand crac sourd fit soudain trembler la tente, le projetant brutalement au sol. La prison de lumière venait de voler en éclat. Le puissant démon poussa un cri de rage et de victoire et tendit un bras musculeux terminé par une main griffue vers Vixar. Ce dernier se mit alors à hurler : — Quishmaleck, ton nom véritable est Quishmaleck. Le démon se mit à mugir, beugler, hurler de fureur, mais arrêta son geste. Vixar se releva, s’épousseta et dit d’une voix autoritaire : — Tu es mon esclave dorénavant et si tu ne veux pas subir mon courroux, tu vas m’obéir. — Certes je t’obéirais, car je n’ai pas le choix, mais prends garde mortel. Je suis fils de l’éternité ; le temps et la patience sont mes armes les plus sournoises. Un jour viendra où tu seras à ma merci, et ce jour-là, je me délecterais de ta souffrance et crois-moi, elle sera longue. Maintenant parle mortel, que veux-tu de moi ? Vixar marquait sa confiance en lui par un sourire suffisant, pourtant il était terrifié par la puissance du démon et savait que son emprise sur lui ne tenait à pas grand-chose. Connaître le nom véritable d’un démon était une chose, mais avoir le temps de le dire en prononçant la formule pour le détruire alors que le démon en question n’est plus dans sa prison en était une autre. — Je veux que tu envoies tes laquais des tourmentes déchaîner les éléments dans les lieux marqués par une croix, dit-il en lui lançant une carte que le démon attrapa d’un grognement sonore. — J’y enverrai mes larbins, dit-il d’une voix sourde qui fit trembler le sol autour de lui. Ne m’oublie pas mortel, car moi, je ne t’oublierai pas. Et dans une explosion lumineuse aux relents méphitiques, il disparut. Vixar s’assit lourdement sur sa couche, haletant et transpirant : il savait qu’il était passé à deux doigts de la catastrophe. Néanmoins il ne resta pas longtemps assis. Une fois qu’il se fut calmé, il se releva et se dirigea vers le coffre toujours ouvert. D’innombrables traces de brûlure en avaient terni son ivoire et disloqué ses charnières d’or, faisant béer le coffre comme une bouche tordue par l’agonie. Il se pencha au-dessus et en fouilla l’intérieur pour récupérer le réceptacle ayant permis l’invocation du démon. Un instant plus tard, il tenait dans le creux de sa main une petite amulette dans laquelle était scellée une petite touffe de poils bleus. Il prononça d’une voix intelligible et forte un mot de pouvoir, et elle s’ouvrit dans un petit clic métallique. Il la posa ensuite à ses pieds, et à l’aide d’un stylet qu’il fit apparaître dans sa main droite, il se fit une entaille au milieu de la paume de sa main gauche tout en psalmodiant un chant dissonant. Il serra alors son poing avec force au-dessus de l’amulette pour en faire jaillir son sang. Lorsque ce dernier tomba sur les poils bleus, ils se mirent à crépiter, puis changèrent progressivement de couleur. Finalement, quand les poils furent devenus d’un violet profond, il pansa sa blessure à l’aide d’une fine étoffe, referma le pendentif d’un mot de pouvoir et le mit autour de son cou. — Avec ça, pitoyable Quishmaleck, dit-il pour lui-même, tu ne pourras ni me retrouver ni m’atteindre. Après cela il s’allongea dans sa couche pour reprendre ses forces en vue de sa prochaine étape : la prise d’Espéria et son but ultime, la capture de la reine. À Gaïannia, à la Citadelle (QG de l’Organisation). Sylvestre était toujours en plein entraînement. Il para un assaut de Thyrias et tenta une contre-attaque, mais le pied de ce dernier le cueillit sur sa jambe d’appui et le projeta au sol sans ménagement. Il se releva promptement en brandissant sa rapière pour frapper à son tour…, mais arrêta son mouvement, la lame de Thyrias caressait déjà sa gorge découverte. — Trop lent, dit-il en souriant, mais je dois concéder que tu t’améliores. Il rengaina son arme en souriant. — Je suis content de toi Sylvestre. — C’est gentil, mais je n’ai toujours pas réussi à te toucher. Thyrias sourit à nouveau. — J’ai dit que tu t’améliorais, pas que tu étais devenu une foudre de guerre. Sylvestre ne répondit pas, rangeant en silence ses armes dans le coffre prévu à cet effet. Morgane arriva la mine sombre. — Vixar assiège Espéria, dit-elle d’une voix tendue. Sylvestre et Thyrias s’entre-regardèrent avec inquiétude. — Pour l’instant, reprit-elle, il n’a pas encore lancé son assaut, mais cela ne saurait tarder. — Alors ça y est, dit Thyrias, la guerre est finalement là. Morgane acquiesça avec gravité. — Dans ce cas, reprit-il, je dois retourner auprès de la reine sans attendre. Il est temps que je prenne une part plus significative dans ce conflit. Il traça une rune au sol et créa un portail magique. — Sylvestre, tu devras t’entraîner seul dorénavant. Tu as du potentiel, sois assidu et tu progresseras. Il lui serra la main, se tourna vers Morgane, lui dit adieu d’un signe de tête, puis disparut à travers l’arche de lumière. Sylvestre se tourna alors vers Morgane. Son regard était déterminé. — Allons-y, dit-il, je dois continuer mon apprentissage. Moi aussi, il est temps que je prenne une part plus active dans ce maudit conflit.
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