Confrontation
Gaïannia, zone industrielle d’Hedera, entrepôt désaffecté.
Raaaah ! S’écria Erïa. C’est officiel, je m’ennuie. Ça fait trois semaines que nous sommes enfermés dans ce foutu entrepôt, je n’en peux plus… et Sylvestre qui n’est même pas là.
— Calme-toi, dit Élédor en refermant le roman qu’il était en train de lire. Inutile de t’énerver, ça ne changera en rien la situation, tu sais.
— Mais je m’ennuie, répéta-t-elle. Rester sans rien faire me rend complètement folle.
— Tu n’as qu’à regarder la télévision.
— Ça fait des jours et des jours que je ne fais que ça. J’ai besoin d’action et d’aventure, bref, de bouger. La tel et vision c’est super, mais à petite dose. Là, j’en ai vraiment marre. En plus ça me fait les yeux rouges, si Thyrias me voyait il se moquerait de moi, c’est sûr.
— Dans ce cas, va jouer avec les autres, dit-il en montrant du regard les quatre chevaliers autour d’une table en train de jouer aux cartes.
L’un d’eux était encore couvert de bandage, souvenir douloureux de leur rencontre avec le redoutable assassin.
— Non, répondit-elle en secouant la tête, il faut que je bouge. S’il te plaît Élédor, laisse-moi sortir, même cinq minuscules minutes.
— C’est impossible, l’assassin est peut-être tapi quelque part attendant que nous commettions une erreur pour frapper. Ici, nous sommes en sécurité. Les runes de gardes et les glyphes de protections enclavent l’entrepôt dans une bulle inviolable, tu le sais bien pourtant.
— Mais Joe a pu partir, lui, dit-elle mi-boudeuse, mi-exaspérée.
— Erïa, tu sais très bien que ce n’est pas lui sa cible, c’est toi. Par chance, Rav’Hen a pour principe de ne tuer que les personnes figurant sur son contrat, sans cela Joe ne serait jamais sorti. En plus il n’est pas parti seul, la Sentinelle Franck était avec lui.
Erïa soupira longuement :
— Ce n’est pas un entrepôt ici, c’est une prison !
— Je suis navré, mais tant que nous ne recevrons pas de nouveaux ordres nous resterons cloîtrés ici.
— J’ai une idée ! S’exclama-t-elle soudainement. On n’a qu’à tous sortir et l’affronter face à face. Une fois que nous l’aurons vaincu, nous serons tranquilles, et nous pourrons enfin dire adieu à ce sinistre entrepôt.
— Ce n’est pas si simple. Rav’Hen est la crème des assassins, ça ne fait aucun doute, et pour être totalement franc avec toi, je ne suis pas sûr de le vaincre une fois encore. Et ne va surtout pas croire que nous aurions l’ascendant parce que nous sommes plus nombreux. Un adversaire de sa trempe et si redoutable que…
— Quelqu’un arrive, dit brusquement l’un des chevaliers en se levant promptement et en tirant son épée de son fourreau, j’entends une voiture approcher.
Comme un seul homme, ils se précipitèrent tous aux fenêtres, guettant avec une tension palpable l’arrivée de cet intrus. Toutefois, après une interminable attente, la pression retomba rapidement quand ils reconnurent Ludivine accompagnée de Jonathan. Ces derniers regardèrent autour d’eux avec inquiétude, et c’est l’arme au poing et sur le qui-vive qu’ils s’approchèrent de la porte.
— Vite, s’écria Élédor, allez leur ouvrir.
Une poignée de secondes plus tard, ils étaient à l’abri à l’intérieur de l’entrepôt. Erïa leur fit bon accueil tant elle était heureuse de les voir. Non seulement elle les appréciait grandement, mais en plus leur visite inattendue rompait la monotonie de ses trois dernières semaines d’une manière des plus agréables. Cependant son enthousiasme débordant fut coupé net dans son élan par leur mine sombre. Elle s’apprêta à leur demander des nouvelles de Faëria, mais Élédor fut plus rapide :
— Ça a commencé, n’est-ce pas ? Demanda-t-il d’une voix tendue.
— Oui, répondit Ludivine.
À ce simple mot, ces trois petites lettres, un sentiment de malaise les envahit tous, car le pouvoir de cette insignifiante syllabe promettait de noirs événements. Après quelques instants d’une lourdeur à couper au couteau, elle reprit la parole :
_Vixar est en train d’assiéger Espéria, et d’après nos sources son assaut est imminent.
— Bon sang ! S’exclama Élédor, la guerre est bien là cette fois-ci.
— Oui, et quoiqu’il arrive nous n’en sortirons pas indemnes. Même si nous enlevons la victoire, cela ne se fera qu’au prix de sacrifices, de sangs versés et d’innombrables souffrances. La guerre commence à peine et je suis déjà lasse de tout ceci.
— Ne vous en faites pas, mademoiselle Iris, lui dit Erïa, même lorsqu’elle est arrachée une fleur finit toujours par repousser plus belle encore. C’est Ellunia qui me l’a dit, et elle a raison.
— Merci Erïa. C’est grâce aux personnes comme vous que j’ai malgré tout foi en l’avenir. Malheureusement, continua-t-elle en soupirant, les mauvaises nouvelles ne s’arrêtent pas là. Nos alliés, sans exception, sont dans l’incapacité d’envoyer les renforts promis. Leurs troupes sont toutes clouées sur place par des tempêtes d’ampleurs titanesques, sans aucun doute la première surprise que nous a réservée Vixar.
— Quoi ! Les renforts ne sont pas en route ?
— Non, et si les rapports sont fiables, tant que la fureur cataclysmique des éléments ne cessera pas Faëria devra se débrouiller seule, car non seulement ils ne peuvent venir à notre aide, mais en plus les portails magiques, pour une raison encore inconnue, ne fonctionnent pas.
Élédor serra les dents, mais se reprit très vite.
— Il est vrai que la guerre commence mal pour nous et que Vixar marque les premiers points, mais tant que nous aurons avec nous les cinq Étoiles, l’espoir demeurera intact. De plus, comme c’est le cas dans un combat singulier, le plus important n’est pas de verser le premier sang, mais de verser le dernier. Alors, ne perdons pas courage et battons-nous de toutes nos forces.
— Vous avez raison Élédor, reprit Ludivine ayant retrouvé le sourire, nous vaincrons et nous en sortirons grandis. Comme te l’a si bien dit Ellunia, reprit-elle à l’attention d’Erïa, telle la fleur, nous renaîtrons plus majestueux encore.
— Et elle ? Demanda Erïa. Avez-vous de ses nouvelles ? Est-elle à Espéria ?
— Vaguement. Tout ce que je sais c’est que, depuis son retour à Wontania, elle est allée à Alenyas rejoindre la brigade du Charbon Ardent pour participer, elle aussi, à l’effort de guerre.
— J’espère que tout ira bien pour eux, répondit-elle légèrement inquiète.
— J’en suis certaine. En plus ils sont entre bonnes mains, n’oublie pas qu’ils sont certainement sous les ordres du seigneur Itaris. Tout se passera bien, tu verras.
— Vous avez raison, oncle Ita protégera tout le monde, c’est sûr.
— Au fait, lui dit-elle en lui tendant le sac qu’elle tenait à la main, je t’ai rapporté tes dagues. Je croise les doigts pour que tu n’aies pas à t’en servir, mais je préfère te savoir en leur possession.
— Chouette, répondit Erïa en saisissant vivement le sac, je me sentais nue sans elles.
Élédor regarda alors tour à tour Ludivine et Jonathan et comprit qu’ils n’étaient pas venus dans le simple but de leur donner des nouvelles ou rendre ses armes à Erïa. Jonathan confirma ses doutes un instant plus tard en prenant à son tour la parole :
— Morgane a reçu l’ordre de la reine de vous accueillir au sein de la Citadelle dans l’attente de l’évolution de la situation. Elle souhaite avoir Sylvestre et Erïa ensemble au cas où leur présence serait requise dans un avenir plus ou moins proche. Prenez vos affaires, nous partons immédiatement.
— Quoi ! Comme ça ? Répondit Élédor désabusé. Avez-vous oublié qu’un puissant assassin rôde dans les parages et attend la moindre occasion de frapper ?
— Nous ne l’avions pas oublié, dit-il en allumant avec calme une cigarette.
Il en prit une longue bouffée qu’il recracha dans un interminable jet de fumée en direction du plafond.
— Nous ne sommes pas venus seuls, continua-t-il, une voiture pleine d’agents de l’Organisation nous attend au bout de la rue. Avec eux et vos chevaliers, nous serons douze, et pour compléter cela nous sommes venus avec une voiture blindée spécialement pour Erïa. Je pense, reprit-il en tirant une profonde bouffée de sa cigarette, que cela devrait suffire à contrecarrer les noirs projets de cet assassin, n’est-ce pas ?
— Je ne sais pas, je crois que vous le sous-estimez. Ce Rav’Hen est bien loin d’être un simple tueur, vous savez. J’ai eu l’occasion de le combattre, et je suis persuadé que ce n’est pas douze hommes et une voiture blindée qui l’arrêteront.
Jonathan observa longuement la cigarette rougeoyant entre ses doigts :
— Je crois qu’un jour ces saletés me tueront, mais c’est plus fort que moi, je ne peux m’empêcher de fumer, dit-il en la portant à sa bouche.
Toutefois, au moment où elle allait toucher ses lèvres, il arrêta son mouvement, se figea un instant, puis fronçant les sourcils. Il l’écrasa encore fumante dans le cendrier posé à son intention sur la table. Il releva alors la tête et fixa Élédor avec gravité.
— J’espère que vous vous trompez, car nous n’avons pas le choix. Nous devons partir, la reine est à la Citadelle et elle vous attend.
— Mais…, c’est impossible. Ils ont tendu des filets d’enclaves à Espéria et à Alenyas. Personne ne pourrait créer un portail, pas même la reine.
— J’ai dit qu’elle vous attendez à la Citadelle, pas qu’elle y était en personne.
Élédor ne sut que répondre, et de toute manière Ludivine ne lui en aurait pas laissé le temps, elle prit la parole à son tour :
— Voici l’itinéraire que nous allons suivre, dit-elle en lui tendant une carte qu’il saisit et déplia pour l’examiner. Comme vous le savez, poursuivit-elle, nous aurons trois voitures à notre disposition. La vôtre, celle avec laquelle nous sommes venus Jonathan et moi, et enfin celle des agents de l’Organisation. Voilà comment nous allons procéder : en tête de notre cortège et ouvrant la voie, se trouvera celle des quatre agents ; ensuite viendra le véhicule blindé que je conduirais et dans laquelle vous vous trouverez avec Erïa et l’un de vos chevaliers ; enfin, en queue d’escorte et protégeant nos arrières, suivra la dernière voiture conduite par Jonathan accompagné des trois derniers chevaliers. De cette manière Erïa sera à l’abri entre les deux autres véhicules.
Élédor paraissait dubitatif, mais garda ses craintes pour lui, ce qui n’échappa pas à la perspicacité de Ludivine.
— Je suis consciente que ce plan est loin d’être parfait et présente plusieurs failles, mais c’est le seul que nous ayons.
— Si ça peut vous rassurer, continua Jonathan en sortant son revolver, nous sommes armés. Et si j’ai bien compris, nos armes sont plutôt efficaces contre ce Rav’Hen, n’est-ce pas ?
— Effectivement, bien que je préfère ma bonne vieille lame, répondit-il légèrement rasséréné, dans ce cas, inutile de perdre plus de temps ici, allons-y.
Plusieurs minutes plus tard, après qu’ils aient rassemblé leurs affaires, ils surgirent comme des boulets de canon en deux groupes distincts et se ruèrent dehors. Au bout de la rue, le moteur vrombissant, la voiture des agents de l’Organisation les attendait.
Il était déjà tard, mais la lune étant pleine, elle chassait inlassablement les profondes ténèbres de la nuit. Cela faisait plus d’une demi-heure que les trois véhicules roulaient à tombeau ouvert sur une route déserte et étroite. Pour gagner du temps, ils avaient opté pour une route passant par un col montagneux plutôt que de faire le tour de la petite chaîne de montagnes les séparant de Toulouse. Cet itinéraire présentait l’avantage de leur faire économiser un temps précieux en réduisant quasiment de moitié la distance de leur destination, cependant elle leur interdisait tout écart de conduite. Plus ils dévoraient les kilomètres, plus la côte s’accentuait. Alors qu’Eriä commençait à se dire qu’à la vitesse où ils roulaient Rav’Hen ne pourrait jamais les rattraper, les événements prirent une tournure plus dramatique. Une nuée de corbeaux surgit tout à coup des arbres bordant la route. Ils enveloppèrent rapidement l’automobile de queue par un impénétrable et palpitant nuage d’ailes noires, obligeant Jonathan à piler violemment. Sa voiture hurla de protestation dans un strident crissement de pneu, puis se tut brutalement quand elle finit sa course dans un profond fossé où ses roues arrière tutoyèrent les cieux. Par chance, ils étaient tous indemnes, mais pour eux, l’escorte était déjà terminée. Ils s’extrayaient avec difficulté de l’épave encore gémissante, couverts de plaies et de contusions. Ils étaient prêts à défendre chèrement leurs peaux, mais dehors des corbeaux il n’y avait nulle trace. Pas une plume au sol, pas un cri, pas un battement d’ailes, rien, seulement le vent faisant frémir les branches des arbres, une lune riante et le bruit des roues arrière tournant lentement dans le vide comme animées d’une vie propre. Jonathan regarda le ciel étoilé, et sans le moindre mot, alluma une cigarette. Il tira longuement dessus en fermant les yeux. Après avoir recraché la fumée à la manière d’un formidable geyser, il la regarda en plissant les yeux.
— Vraiment, dit-il à haute voix, ces saletés finiront par me tuer, c’est certain.
D’une simple pichenette, il l’envoya voltiger loin devant lui. Elle tournoya plusieurs fois sur elle-même en formant un magnifique cercle incandescent, puis explosa contre le tronc d’un arbre dans un feu d’artifice flamboyant.
Dans le véhicule blindé, c’était la stupeur. Leur premier réflexe avait été de s’arrêter pour les secourir, mais ils savaient que leur mission passait avant tout… et y renoncèrent. Ils espérèrent que ça irait pour eux et continuèrent leur route avec un goût amer dans la bouche. Toutefois leur malaise ne fut que de courte durée, car devant eux, la voiture de tête subissait elle-même un assaut. Face à elle, au milieu du ciel et à une dizaine de mètres du sol se tenait, comme flottant dans les airs, le redoutable Rav’Hen. Son étrange manteau de plumes s’était déployé en deux immenses ailes ténébreuses battant la mesure comme un grand maestro. Il tendit alternativement devant lui sa main droite, puis sa main gauche, puis de nouveau sa main droite, et encore sa main gauche, et à chaque fois une volée de plumes affilées frappa l’automobile dans un bruit inquiétant de tôle transpercée et de métal lacéré. Un instant plus tard, elle se mit à zigzaguer dangereusement, sortit de la route, et après une série de tonneaux spectaculaires glissa sur son aile droite et s’immobilisa contre un immense frêne qui trembla sous l’impact.