La réunion stratégique
Espéria, une semaine plus tard.
D
ans une petite pièce, sous la salle où se tenait ordinairement le conseil des 108, une réunion secrète avait lieu. Seules cinq personnes faisaient face à la reine Providence qui la présidait. Ken-Rhyl, le père de la reine et chef de l’Ultime Compagnie. Cannällia, capitaine de la garde d’élite de la reine. Alicia, première suivante et capitaine des archers d’Espéria. Merlin, l’archimage légendaire du royaume d’Avalon. Et enfin Sheldane, archiscelleur en chef Espérien.
La reine regarda tour à tour chacun d’eux, puis débuta :
— Bonjour à tous et merci d’être là en ces sombres heures. Comme vous le savez, il nous est impossible de prévoir quand Vixar portera son attaque. Cela peut se produire aujourd’hui, demain ou même dans plusieurs mois. Bien sûr, plus son attaque sera différée plus cela nous laissera du temps pour nous préparer. Cependant cette incertitude nous pose également un sérieux problème. Pour le vaincre, nos troupes seules ne suffiront pas. Nous avons donc grand besoin de nos alliés pour espérer le repousser.
— C’est évident, répondit Sheldane en caressant distraitement son bouc soigneusement taillé. Toutefois Majesté, je ne vois pas en quoi c’est un problème, nous avons d’excellentes relations avec eux tous.
— Le souci ne vient pas de nos relations, mais du coût de l’entretien des armées, répondit-elle. C’est pour cela que leurs troupes respectives ne pourront se joindre aux nôtres qu’au dernier moment.
— De leurs entretiens ? S’étonna-t-il. Cela coûte-t-il si cher ?
— Bien plus que vous ne l’imaginez, reprit le seigneur Ken-Rhyl. Entre la solde des soldats et les ressources nécessaires à son entretien, comme la nourriture ou les différentes commodités, son administration est extrêmement lourde, surtout pour une armée coalisée de plusieurs dizaines de milliers d’hommes. Ceci est l’un de nos plus gros problèmes, car quand Vixar lancera l’offensive, il faudra un certain temps pour que nos alliés arrivent et fassent la jonction avec notre armée.
— Effectivement, répondit Merlin, et il devient donc évident qu’il faudra trouver une solution pour le retenir jusqu’à l’arrivée des renforts. Il me semble, dit-il en fixant la reine d’un regard malicieux, que vous avez trouvé ce moyen, n’est-ce pas ?
— En effet, répondit la reine. Avec le seigneur Ken-Rhyl nous avons mis au point un stratagème, qui nous l’espérons, nous permettra de gagner suffisamment de temps pour que nos alliés puissent joindre leurs forces aux nôtres.
— Néanmoins, intervient Ken-Rhyl, ce plan n’est pas sans risque. Nous pensons que Vixar va chercher à s’emparer du Cœur de Wontania pour remporter la guerre le plus rapidement possible. Il est évident que le temps joue contre lui, car malgré sa puissance il finirait par être écrasé par la force sans cesse grandissante de notre armée. Selon toute probabilité, il va d’abord frapper à Espéria pour capturer Providence, car elle est la clé menant au Cœur de Wontania. Si nous arrivons à protéger la reine, Vixar sera contraint de s’avouer vaincu.
— Dans ce cas, et sauf votre respect Majesté, dit Sheldane en s’inclinant si bas que son nez toucha la table, vous devez vous réfugier aux sépulcres des reines. Ainsi vous seriez hors de son atteinte et nous l’aurions vaincu avant même le début de la guerre.
— De cela, il en est hors de question, s’exclama-t-elle avec véhémence. Je ne me terrerai pas dans la sécurité des sépulcres pendant que Faëria se battra contre l’envahisseur. Je combattrai, que cela vous agrée ou non.
Sheldane lança un regard implorant au seigneur Ken-Rhyl, mais ce dernier haussa les épaules, impuissant.
— De plus, reprit-elle de sa voix douce coutumière, je suis l’une des 5 Étoiles. Je dois accomplir mon destin avec Sylvestre et les autres. Si je reste confinée et loin de cette maudite guerre, rien de bon n’en sortira, soyez-en certain. En outre, je ne suis pas la seule à pouvoir franchir l’arche des gardiennes indemne, Sylvestre en est également capable.
Merlin passa une main sur sa longue barbe blanche et prit la parole :
— Vous avez raison Majesté. Bien que la suggestion de Sheldane soit pleine de bon sens, nous ne pouvons aller contre la prophétie. Malgré cela, j’espère que votre stratagème est sans faille, car la moindre erreur nous sera fatale face à un adversaire de la trempe de Vixar. Sa haine pour nous est sa plus grande force, et il ne reculera devant rien pour atteindre son but.
— Je ne le sais que trop bien, croyez-moi, mais j’ai toute confiance au plan que nous avons mis en place. Alicia, dit-elle en se tournant vers elle, tu vas être la pièce maîtresse de cette stratégie, l’élément central.
— Vous pouvez compter sur moi Majesté, répondit-elle, je ferai de mon mieux pour vous servir et protéger Faëria.
— Merci, ma fidèle amie, répondit à son tour la reine avec affection, mais il faut que tu saches que le péril sera grand et le secours inexistant.
Alicia acquiesça le regard déterminé. Elle avait juré de donner sa vie pour la reine, et il semblait que cela allait bientôt être le cas.
— Alicia, reprit la reine, tu vas jouer mon rôle à Espéria, et grâce à un sort de mimétisme tu prendras ma place sur le trône. Ton but sera de leurrer Vixar le plus longtemps possible. Plus tu gagneras du temps, plus nos chances de victoire se dessineront avec netteté.
— Bien ma reine, mais croyez-vous qu’il tombera aussi facilement dans le panneau ? Vixar n’est pas homme à se laisser berner si facilement, vous savez.
— Il se laissera berner si l’appât est suffisamment alléchant. Alicia, reprit-elle avec emphase, tu commanderas la quasi-totalité de notre armée, aussi n’aura-t-il aucun soupçon quant à ta véritable identité. Seule la reine serait aussi bien protégée. La défense d’Espéria sera de ton ressort. Bats-toi comme jamais, notre avenir dépendra en grande partie de ta capacité à endiguer ses assauts. Cannällia, quant à toi, je te charge de veiller sur elle.
— Je servirai avec honneur ma reine, dussé-je y laisser ma vie, répondit-elle en mettant son poing droit sur son cœur.
— Je n’en doute pas le moins du monde ma chère Cannällia, mais je ne veux pas que vous vous sacrifiiez inutilement. Si vous n’arrivez pas à contenir Vixar et qu’il s’empare d’Espéria, rendez-vous. N’oubliez pas que votre mission est de le retenir le plus longtemps possible et non de le vaincre.
Alicia et Cannällia hochèrent gravement la tête, sachant au fond d’elle que Vixar ne serait certainement pas un conquérant magnanime.
— Votre stratégie est louable, mais qu’allons-nous faire si Vixar annihile Espéria avant que nos alliés n’arrivent ? Demanda Sheldane. Si vous laissez à Alicia la quasi-totalité de nos troupes, nous serons alors sans défense.
— Ne vous inquiétez pas, répondit-elle, nous ne serons pas sans défense, loin de là. Nous nous réfugierons à Alenyas où nous pourrons subir un siège, espérons-le, jusqu’à ce que les renforts arrivent.
— À Alenyas ! répondit-il alarmé. Mais nous avons déjà eu du mal à repousser l’attaque de Karlinna, contre Vixar nous serons rapidement balayés.
— Ne soyez pas si catégorique, nous avons des cartes en mains pour nous défendre.
Sheldane fronça les sourcils sans répondre, attendant que la reine fasse la lumière sur cette révélation. Merlin, amusé, ne put s’empêcher de rire sous cape en voyant le visage perplexe du pauvre archiscelleur.
La reine sourit à son tour.
— Pour être plus précise, reprit-elle avec sérieux, nous avons deux cartes à jouer. La première nous la détenons grâce à maître Yoris et son équipe de conjureurs : Ils ont mis au point un sortilège capable de détruire le démonium.
Sheldane écarquilla les yeux de stupeur.
— Vous…, essaya-t-il de dire.
— La seconde, continua-t-elle sans lui laisser le temps de répondre, sera pour nous un véritable joker. Un joker prenant la forme de Morgane et de son organisation. Elle n’a certes que peu d’hommes à sa disposition, mais l’équipement Gaïanneen est d’une efficacité redoutable.
— Mais alors, s’écria-t-il, nos chances de victoire sont réelles. Sans démonium, son entreprise est quasiment vouée à l’échec.
— Malheureusement il est peu probable que ce soit aussi simple. Vixar est bien trop intelligent pour baser la force de son armée sur un unique atout. La défaite de son père lors du grand conflit lui a au moins appris cela. De plus, la prophétie parle de terre se teintant de rouge et d’une nuit noire et glaciale. Non, mon cher Sheldane, je crains qu’en dépit de toutes nos espérances la lutte ne soit âpre et désespérée.
Sheldane, ainsi que tous les autres, fixèrent la reine avec gravité.
— Ne nous laissons pas abattre, dit la reine en souriant. La prophétie laisse aussi place à un bel espoir. J’ai foi en l’avenir. Faëria est un pays fort avec de puissants alliés, si nous nous battons de toutes nos forces nous aurons alors une chance de gagner. Sheldane, continua-t-elle, j’ai aussi une mission pour vous. Je voudrais que vous mettiez en place des filets d’enclaves12 à Espéria et à Alenyas.
— Bien, ma reine, mais il me faudra un certain temps pour mettre en place les sceaux.
— Faites au mieux, j’ai une entière confiance en vous.