II L’INVITATION-2

2010 Words
« La créature a disparu, cria soudainement un enfant. –Disparu où ?! Elle est partie sans rien dire ? Tous s’étonnèrent. Où était passée la petite (ou le petit) au bouquet ? –Elle était à côté de moi et hop, elle a disparu, témoignait un jeune sorcier visiblement choqué. Éclat de rire général. Jérémie savait qu’il devait réagir vite. –Je ne connais pas cette gamine ! affirma-t-il tout en se rendant compte qu’il valait mieux ne plus rien ajouter. De toute façon ils ne comprendraient rien. –Tu te fiches de moi ? fustigeait Alex, où est ta copine ?! –Elle a dû rentrer chez elle, dit la grand-mère d’Alex. –C’est ça, elle est rentrée ! » affirma Jérémie qui décida de couper court à la discussion. Il savait que cet enfant était un messager qui l’avait suivi jusqu’ici, mais pour quelles raisons ? Il n’en savait rien. Il était impossible de raconter ça à ses amis, ils l’enfermeraient chez les fous. « Hé mec, s’amusa Étienne, tu fais quoi maintenant ?! Tu vas me faire disparaître, comme ta copine ? –Imbécile, » lui rétorqua Jérémie. Beaucoup d’enfants ne s’intéressaient déjà plus à l’incident et ils repartirent danser. D’autres, tels que Kevin, Alex et Chelsea, observaient de près ce mystérieux bouquet étincelant et encore lumineux, placé dans un vase. « Il fait encore son effet, » dit Chelsea à la mère d’Alex. La fête reprenait ses droits. La hache de guerre semblait enterrée entre Jérémie et Alex. Ce dernier s’approcha de lui. Son expression avait changé, se voulant plus amicale. « Tu sais (il lui posa une main sur l’épaule), jusqu’à ce soir je te prenais pour un abruti, mais à présent c’est fini. » Il lui tapa dans la main mais Jérémie ne lui rendit pas son geste et Alex repartit, vexé. Quant à Chelsea, sa chère cousine, trop orgueilleuse pour lui reconnaître une certaine supériorité et voyant l’affront fait à son amoureux, ne desserra pas les dents et lui lança un regard féroce. Une seule question : qu’allait-il se passer maintenant ? Brusquement Kevin l’appela : « Jérémie, viens voir ça ! » Kevin scrutait depuis longtemps le bouquet, et cela valait le coup d’œil. Jérémie se précipita, Alex et Étienne sur ses talons. « Observez les pétales des tulipes et des roses. –Ils se fanent à une vitesse folle, constata Étienne une sourde angoisse dans la voix. –C’est une nouvelle diablerie, murmura Chelsea. –Boucle-la, hurla Jérémie. Les pétales se tordaient comme pris de douleurs puis ils changèrent de couleurs, même ceux des roses devenaient noirs… –Ils tombent ! Tous ouvrirent les yeux comme des soucoupes. –Ne les touchez pas, prévint Jérémie. Étienne retira ses mains. Chelsea se blottit dans les bras d’Alex. Les pétales, sous leurs regards ébahis prenaient des formes géométriques. Kevin, le fort en maths, fronça les sourcils. « Chiffres inversés. –Qu’est ce que c’est ? questionna Étienne. –Ce sont des chiffres, vus à l’envers dans une glace ! s’écria Kevin. Vite un stylo ! Les autres, éberlués, ne répondaient rien. Kevin revint avec un stylo et un papier, et Chelsea avec un miroir de poupée ! –13, 67, 6, et… 74, nota Jérémie. Les pétales continuaient à tomber sur le guéridon. –Ce n’est pas un autre tour de magie, constata Kevin. –C’est plus sérieux, conclut Chelsea. –Un message… extraterrestre ? interrogea Alex. –Pourquoi pas, répondit Étienne dont l’excitation commençait à le gagner. –Regardez, coupa Jérémie, d’autres chiffres ! » Une ultime exclamation s’échappa de leurs poitrines. C’était stupéfiant. Les pétales et les tiges mutaient, prenaient la forme d’un chiffre puis se désagrégeaient… Il fallait noter rapidement. Certains chiffres se confondaient avec d’autres, il ne fallait pas faire d’erreur car le message se promettait d’être important. Jérémie avait retiré ses lunettes d’Harry et Kevin, son masque de Dark Vador. Quant à Alex il avait tout jeté dans la pièce. C’était fantastique, un pur moment de frénésie. « 28, 6, 4,… criait Alex. –Non non ! Pas 28, 22. –C’est ça 22 et ici… 13. –13 ok… et 14 et 16… Non 6 ! J’ai dit 6 pas 16. –Ok 6, pas de lézard ! –N’oublie pas le 1 Kevin… Encore 1, dit Chelsea. –Combien ? –1 + 1, deux fois 1. –Ça fait 2… –Non ! 1 et 1, chaque chiffre compte, martelait Jérémie. –Ok noté. –15 ? Ils sont à l’envers… Non non c’est 15, hésitait Étienne. –15, confirma Chelsea. –Parlez pas tous en même temps. » Ils devenaient tous nerveux. Ce fut un moment historique et même hystérique. Un message venu d’ailleurs… Peu à peu un groupe se formait autour d’eux mais Jérémie exigea qu’ils soient seuls. Étienne s’en chargea de façon musclée provoquant de vives protestations chez les plus petits. « Un peu moins de bruit les enfants, » alertèrent les mamans. Kevin nota la liste définitive ! 5, 9, 14, 9, 20, 3, 8, 5, 22, 15, 1, 1, 19, 9, encore, 21, 18, 3, 20, 14, 13, 26, 20, 15, et 9 ! « Quel charabia, » se lamenta Jérémie. Isadora Bellebranche était venue avec ses enfants, Aubépine 10 ans et Parfait 11 ans. Sa majesté Aubépine était déguisée en marquise et son Excellence Parfait naturellement en marquis, rien que ça. Ici pas de vêtements récupérés à Emmaüs ou au Secours Catholique mais des tissus brochés, fins, lamés, accompagnant les meilleurs velours, perruques poudrées, fichu en mousseline de soie, quelques bijoux de famille provenant de leur grand-mère, gants en peau et cuir luxueux, mocassins vernis et souliers en fourrure de vair… Quel goût raffiné dans cette famille et par-dessus tout, quelle modestie, quelle simplicité. À l’origine, Aubépine ne voulait pas venir à cette soirée « où il n’y avait que des pauvres ». Pauvres ? Ce fut vite dit. Cependant sa maman l’y força ainsi que son frère qui lui aussi avait traîné la jambe pour venir. Chelsea et Jérémie n’aimaient ni Aubépine ni Parfait, qu’ils trouvaient snobs. Mais rendons hommage à Mme Bellebranche et surtout à sa charmante fille, car grâce à elle, la vie de Jérémie sera à jamais bouleversée… « Est-ce que ça va les onfonts ? (Elle prononçait les « an » en « on ».) –Oui madame Bellebranche, répondit Jérémie. –Que faites-vous ici présontemont ? –On essaye de décortiquer un casse-tête, lança Étienne énervé. –Ma fille ce doux trésor va vous aider, il n’est pas un problème qu’elle ne puisse résoudre. –Manquait plus que ça », ragea Jérémie, hors de lui. La fillette s’approcha, jetant au passage un regard méprisant sur Étienne, le « sauvage », le « croc-magnon arriéré » et se faufila entre Kevin et Alexandre. « Voilà, exposa Kevin, dans tous ces nombres, il y a un message. D’après moi ce sont des signes zodiacaux ou des positions d’étoiles, il nous faudrait une carte du ciel pour les interpréter. Jérémie hurla : –Mais ça ne la regarde pas ! » Il savait que l’ange lui avait envoyé un message codé et il lui sembla que lui seul devait le déchiffrer mais cela s’annonçait long et complexe. Étienne fut le premier à renoncer, suivi d’Alex et de Chelsea. Ils repartirent faire la fête. « Le total fait 301, constata Jérémie. –Il est indivisible, dit Aubépine, mais d’où viennent ces chiffres ? –C’est top secret, trancha Jérémie. –Oh. Bien… répondit la fillette vexée en foudroyant le garçon du regard. –Ne te crois surtout pas indispensable, ajouta Kevin. –Je resterai tant que je le veux ! » Kevin commençait à bouillir. Il éjecta Parfait qui défendait sa sœur en le menaçant « d’en faire de la chair à canon » s’il la ramenait. Le petit garçon partit en courant vers sa mère. « Cours peureux ! » siffla Kevin entre ses dents. Les enfants avançaient bien dans le travail de décryptage. Ils avaient divisé les chiffres par 2, par 3, les multipliaient à l’infini… Ce code ne pouvait provenir que d’une autre galaxie. Kevin se plongeait dans des livres d’astronomie et faisait des recherches sur Google : position héliocentrique, déclinaison, écliptique… Il passa tout en revue, c’était à s’arracher les cheveux ! Mais le résultat fut néant, rien n’aboutissait. « Ces chiffres indiquent une longitude et une latitude ici, sur Terre, » dit Jérémie. Pourquoi pas, au point où ils en étaient. Ils ramenèrent un globe terrestre et recommencèrent leurs calculs. 22 heures 40. Dans une heure, la nuit d’Halloween prendrait fin. Il fallait faire vite. « Je veux moi aussi un stylo et un cahier », exigea soudainement Aubépine d’un ton hautain. Aubépine se tourna vers Jérémie et le toisa : « Va me chercher un carnet pour écrire ! –Mais non, de quel droit tu me donnes des ordres ?! –La galanterie monsieur… la simple galanterie qu’un garçon se doit d’avoir envers une fille ! –Bon, j’y vais ! » Kevin riait sous cape. Jérémie apporta à Aubépine ce qu’elle avait demandé. Elle le remercia du bout des lèvres et ils reprirent leurs travaux sur les longitudes et les latitudes. De son côté, la petite fille écrivait en abondance. 23 heures 30. La fête arrivait à son terme. « Que fais-tu ? lui demanda Kevin. Il n’obtint pas de réponse. Ils étaient à cran. Enfin elle s’arrêta d’écrire et les toisa d’un regard méprisant. –Vous n’êtes que deux niais ! Les deux nigauds de la comtesse de Ségur… Son frère éclata de rire. Satisfaite de son petit effet, elle enfonça le clou. –Considérez ces chiffres comme une lettre de l’alphabet, vous avez donc T, C, H, N, I, E, M, U, I, A, E, Z, O, C, T, I, S, O, I, R, V, T, A et N. À vous de trouver un message avec ces 24 lettres, moi, ces gamineries m’indiffèrent. » Elle déposa le cahier et le stylo sur le guéridon avant de rejoindre ses copines. Un nuage flotta au-dessus des têtes des deux garçons… Jérémie réagit le premier. « Génial ! Elle a raison. –C’est une piste parmi d’autres, se méfia Kevin. –Non ! Il y a un message. Il faut le trouver. » Ils s’attelèrent aussitôt à la tâche. « On peut écrire ‘‘invitez’’, lança Jérémie. –Oui et aussi “toi”, “ce soir”… –Je note les chiffres et toi les lettres. –Ok Kevin. –On peut écrire “vient avec soi”. –Ça ne veut rien dire, Jérémie, et fais gaffe aux fautes ! –Ou “viens avec moi ce soir” ! –Je déteste les mots croisés, se lamenta Jérémie. Ils n’entendaient plus la musique ni le bruit ambiant. Ils alignaient des chiffres et des lettres. Soudain Jérémie lança un cri de victoire. –J’ai trouvé ! Regardez : 3, 5, 19, 15, 9, 18, 1, 22, 1, 14, 20, 21, 9, 14, 9, 20, 3, 8, 5, 26, 20, 15, 9, 13 ! Toutes les 24 lettres y sont. Jérémie respira un grand coup : –Le message est : “Ce soir chez toi avant minuit.” Alexandre et Étienne venaient aux nouvelles. –Vous avez trouvé ? » Jérémie allait leur répondre quand il s’arrêta net. Ne s’agissait-il pas d’un secret ? Kevin détruisait déjà les papiers. Mieux valait que personne ne sache. « Comment sais-tu que le message t’est adressé ?! –Je le sais ! C’est tout. –Alors ? s’impatientait Alex. –Je dois rentrer chez moi tout de suite, décida Jérémie. –Et Chelsea ?! questionna Étienne. –Comment vas-tu rentrer ? À pied ? » s’inquiétait Kevin. Chelsea était venue aux nouvelles et on lui exposa la situation. C’est alors qu’un v*****t éclair illumina la maison. Il s’ensuivit un formidable coup de tonnerre. Un orage venait d’éclater à la stupéfaction générale et les lumières s’éteignirent, plongeant la maison dans un noir oppressant. « Super ! » s’exclama Étienne qui n’en loupait pas une. Mme Bellebranche, qui sirotait une verveine citron avec les autres mères de famille, trouva cet orage très inopportun : « Quelle chose étronge, un orage en octobre. C’est très étronge… » Aubépine se tapotait délicatement le bout des lèvres avec sa serviette en papier avant de les tremper dans sa verveine. « Et quel bruit ! J’en suis encore toute retournée maman. Parfait faisait semblant de pleurnicher uniquement pour se faire cajoler. –Que les éléments se déchaînent soit, mais qu’ils n’en fassent pas trop », ajouta Mme Bellebranche. Désobéissant à Mme Bellebranche, les éclairs se succédaient suivis aussitôt d’un bruit affreux. Les murs tremblaient et le plancher de la maison vibrait à chaque coup de tonnerre. Cette ambiance cauchemardesque plaisait énormément aux enfants qui, surexcités, couraient partout en piaillant, sauf Aubépine et Parfait – cela allait de soi – qui n’avaient cessé de se plaindre. « Mais c’est épouvantable, répétait inlassablement Mme Bellebranche, cet orage n’a aucun respect pour nos enfants, surtout les miens ! » Le vent soufflait en violentes rafales, et la lumière revenait pour s’éteindre aussitôt. Puis un fracas de fin du monde s’abattit sur la maison, déclenchant l’ire d’Aubépine et de sa mère. Cette fois la peur s’installa parmi les enfants et Valérie mit un terme à la soirée. Les portables ne fonctionnaient plus, les Ipad non plus. Ils étaient coupés du monde. Valérie partit chercher des bougies. La pluie redoublait, effrayante. « Ça c’est un vrai Halloween ! » se risqua un enfant. Jérémie profita de l’obscurité pour se faufiler vers la porte d’entrée. Chelsea le retint par le bras. « Tu ne vas pas partir déguisé en Harry ? Et tu as les clés ? Il n’y a personne à la maison ! Alex et Étienne observaient la pluie noyer la rue. Soudain, ils sursautèrent. Une diligence ! Oui, une diligence tirée par quatre chevaux avec un cocher en haut-de-forme, manteau et cape noirs, attendait le long du trottoir. Jérémie ne parut nullement étonné. « J’y vais ! » furent ses derniers mots. Il courut à toutes jambes. Chelsea hésita à le suivre puis renonça. Mais d’où sortait cette diligence ?! C’était un canular, une blague vachement réussie, mais de qui ?! En un clin d’œil Alex et Étienne se précipitèrent à leur tour. La diligence démarra brusquement et ils grimpèrent de justesse sur le marchepied arrière. La pluie et le vent arrachèrent bientôt la perruque d’Étienne. Alexandre, habillé en Harry Potter, parvenait à supporter le froid et la pluie. En revanche, Étienne n’était pas assez couvert. Il eut vite très froid et tenta de rentrer à l’intérieur du véhicule.
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