II L’INVITATION-1

2003 Words
II L’INVITATIONLe lendemain matin, Jérémie ressentit une forte pression sur son bras suivie d’une solide claque sur les fesses. « Il est l’heure faignant ! –Chelsea ?! Tu es folle !? Je te déteste ! » Elle partit en riant et lui se réveilla totalement surpris. Ça alors, dans son lit, il était dans son lit ! Et il ne se souvenait pas de s’être couché… Donc il n’avait pas rêvé ! Mais qui l’avait mis dans son lit ?! Le vieux fou ? S’il l’avait combattu la nuit entière cela avait dû créer un sacré ramdam ! « Chelsea ? –Oui ? La fillette se coiffait. –As-tu entendu du bruit cette nuit dans le grenier ? Elle s’énerva. –Non et tu vas être en retard ! » Jérémie bondit de son lit et commença à s’habiller. Incroyable ! Il était à présent certain d’avoir combattu le vieux fou toute la nuit et il ne ressentait pourtant aucune fatigue. C’était à n’y rien comprendre mais Jérémie décida que dorénavant, il ne chercherait plus à comprendre quoi que ce soit. Il enfila son vieux jean délavé et troué aux genoux qui lui prêtait un air d’aventurier tout à fait d’actualité, car il savait qu’une mystérieuse aventure pointait à l’horizon… Durant le petit déjeuner, Jérémie demeura silencieux, plongé dans ses pensées. De temps à autre Chelsea lui adressait un regard moqueur mais il ne pouvait, et surtout ne désirait rien dire à personne. Il se pourrait que le vieux le punisse durement et Jérémie connaissait l’étendue de ses pouvoirs. Il savait qu’il ne pesait pas lourd face à un type de ce genre, qui aurait pu le tuer… Il en frissonna. Cependant le secret lui pesait trop lourdement. L’envie d’en parler à quelqu’un le dévorait intérieurement. Mais en parler à qui ? Surtout pas à Chelsea ni à son oncle. Impensable aussi de se confier à la gouvernante qui rapidement et croyant bien faire, avertirait son oncle, qui lui-même faible comme il était, alerterait sa fille… « Vous êtes bien silencieux ce matin, constata, amusé, l’oncle Hollbrook. Demain soir c’est Halloween… Vos costumes sont terminés. –Chic ! Je veux inviter Alex, dit Chelsea. –Et moi Étienne, ajouta Jérémie. –Il te protégera des fantômes ! –Idiote ! –Vous inviterez qui vous voudrez. J’ai pris la décision de vendre le petit piano d’en haut pour le remplacer par un demi-queue qui sera dans le grand salon… –Papa ! Chelsea se jeta au cou de son père. –Tu apprendras à jouer sur un instrument digne de toi, avec Mme Mangeasafin, une ancienne concertiste. –Il ne manquait plus que ça, dit la gouvernante en levant les bras au ciel. Jérémie brisa le bel enthousiasme général en questionnant son oncle : –Et où allons-nous fêter Halloween ? –Ici ! s’écria Chelsea d’un ton autoritaire. –Exact, ma chérie. La gouvernante se racla légèrement la gorge. –Monsieur a-t-il oublié que cela était impossible ? L’oncle piqua un fard et changea aussitôt d’avis. –Non mon poussin rose ! Ce ne sera pas possible… –Papa ? Tu oses dire non ? Elle n’avait pas l’habitude d’essuyer un refus. –Vous irez chez Alex, sa maman Valérie organise une fête dès 19 heures. –Génial ! Chez mon copain ! dit-elle en embrassant son père. –Mlle Malaimmer part pour quelques jours, reprit l’oncle Hollbrook, et moi je passerai toute la journée à Paris, mais je reviendrai vous chercher à mon retour, chez Valérie. –Justement papa, il n’y aura personne à la maison et on l’aurait eue pour nous tout seuls… –C’est impossible ! Des adultes doivent être présents. Jérémie se moquait royalement de l’endroit où ils fêteraient Halloween. Le faire chez Alex ne l’enchantait pas mais c’était à son oncle qu’il en voulait. Il voulait toujours faire plaisir à sa fille, la sainte chérie, le bel ange, la poupée adorée. Elle avait priorité sur tout : le piano, la fête d’Halloween, le ski à Noël dans la station de son choix et même la marque de voiture de son père ! Et puis quoi encore ?! C’en était trop et il fulminait de rage. « Je n’irai pas, cria-t-il subitement. –Et pourquoi donc ? –Je déteste Alex et on ne m’a pas demandé mon avis ! –On s’en fiche de ton avis, tu comptes pour du beurre ici ! » Chelsea savait appuyer là où ça faisait mal. L’attaque était percutante. Maintenant qu’il était son fils adoptif, comment son oncle allait-il réagir, allait-il le défendre ? Il ne dit rien, laissant lâchement sa fille triompher. Jérémie explosa face à tant d’injustice : « Je te déteste espèce de grue ! Je vous déteste tous ! –Surveillez votre langage Jérémie, ordonna la gouvernante. L’oncle esquissa un sourire gêné. –Allons les enfants, c’est la maman d’Alex qui a voulu inviter cette année, rien de plus naturel. » La mère de Jérémie lui manquait tellement… Une sourde angoisse lui comprima soudain la poitrine. Privé d’air il inspirait avidement tandis que son cœur lui faisait mal. Oh ! Ce soir à Halloween, il se passera quelque chose d’important… Affalée sur les sièges en cuir de la Skoda, Chelsea ravalait sa colère car « cet imbécile » (le papa d’Alex) était venu les prendre chez eux avec beaucoup de retard. Le parcours leur sembla bien long. Quinze kilomètres sur des routes de campagne boueuses et brillantes de pluie, en passant par Ermenonville. La lune brillait dans un ciel sans nuages et curieusement cette image rassurait Jérémie qui continuait de brasser quelques idées noires. Au bout d’un quart d’heure ils s’arrêtèrent devant une grande maison totalement illuminée. La maman d’Alex, une belle et grande femme distinguée, brune et portant des lunettes à monture noire, les attendait sur le palier. « Enfin, mes petits ! On n’attendait que vous. Entrez. » La fête battait son plein. Chelsea cherchait déjà Alexandre des yeux. On les débarrassa de leurs manteaux. Un buffet géant les attendait, la salle était décorée de toiles d’araignées géantes, et de balais suspendus un peu partout, et même au plafond. Une grande quantité de citrouilles baignaient le salon et la salle à manger d’une clarté féérique et mystérieuse. Plusieurs mamans semblaient affairées. Une bonne quinzaine d’enfants dansaient et s’amusaient. Des princesses, des Barbies et des sorcières formaient des couples avec des Peter Pan, des pirates des mers et des Draculas. L’éclairage tamisé imprimait des ombres sur les murs et les plafonds, donnant vie à autant de silhouettes mystérieuses. Chelsea, habillée en « Pretty Woman », faisait son petit effet sur les garçons. Ce n’était pas là un déguisement pour Halloween mais elle avait décidé que cette soirée serait celle de sa grande déclaration d’amour à son chéri et qu’il fallait mettre le paquet : jupe rouge, bottines blanches, collants noirs, sac à main blanc, gants mi-longs noirs… Sa tenue tranchait nettement par rapport à celles des autres fillettes et c’est ce qu’elle voulait. Ses nattes étaient bien arrangées et son maquillage était parfait. Une véritable poupée de vitrine. Alex en resta bouche bée… Jérémie était déguisé en Harry Potter et il constata qu’il n’était pas le seul. Ce grand benêt d’Alex avait eu la même idée que lui. Les petites lunettes rondes lui prêtaient un air intello qui ne lui allait pas. En observant Alex on pouvait déjà l’imaginer vieux, 40 ans, avec un gros ventre, chauve, en complet cravate dans un grand restaurant, entouré de jolies filles, fumant un immense cigare tandis que son chauffeur attendait dans une somptueuse berline noire ! « Hé ! Tu as eu la même idée que moi ! –Crâne d’œuf, répliqua Jérémie qui avait prévu l’attaque. C’est toi qui as eu la même idée que moi ! N’ayant pas l’habitude qu’on lui réponde, Alex devint livide. –Je ne répondrai pas à un orphelin… Et c’est ma mère qui t’a invité, pas moi ! Il allait ajouter « toi tu ne peux plus en dire autant » mais Jérémie le coupa. –Fiche-moi la paix Alex ! Jérémie se dirigea vers le buffet où discutaient plein de garçons qu’il ne pouvait reconnaître. Certains étaient dans sa classe, mais ils venaient surtout des classes d’Alex et de Chelsea. –Que veux-tu boire mon lapin ? lui demanda la grand-mère d’Alex, une dame très distinguée avec des cheveux blancs et des lunettes de soleil. –Euh, du Champomy, hésita Jérémie, s’interrogeant sur le fait de porter des lunettes noires dans une maison aussi sombre… –Tu trinques ? Il sursauta. –Vise un peu Harry ?! T’en penses quoi ? Le visage de Jérémie s’éclaira. Il reconnut Étienne à sa voix haut perchée. –Ouaah », cria-t-il dans un élan de sincère admiration. Étienne était déguisé en Rahan. Il ne portait qu’un short blanc et deux « peaux de bêtes » confectionnées par sa sœur aînée. Son père lui avait prêté son couteau corse dans son étui en cuir bleu épais. Il le portait fièrement autour de la taille. Ses cuisses et ses jambes étaient peintes l’une en jaune et l’autre en rouge. Un maquillage carmin lui colorait le visage, du front jusqu’au nez, le reste de sa frimousse étant jaune vif. Ses yeux, soulignés de noir, vous scrutaient de façon intimidante. Il portait une perruque d’Indien avec des nattes et quelques plumes. « Tu es un drôle de Rahan ! » s’exclama Jérémie en riant. Étienne se mit à bondir en poussant des cris de Sioux. On leur servit du Champomy et ils trinquèrent. On sonna à la porte d’entrée. Quelques rares enfants l’entendirent malgré le tapage et ils avertirent Valérie. « Je n’attends personne…, » s’étonna la maman d’Alex. Se frayant difficilement un chemin, elle ouvrit la porte. Ce fut comme une apparition. Un enfant d’une sublime beauté se tenait dans l’encadrement. Il était revêtu d’un costume blanc lumineux avec des bottines rouges qui scintillaient de mille feux et portait des gants d’hermine brodés de fil d’or. Mais ce qui captivait surtout, c’était son visage : la perfection dans la grâce. Ses cheveux dorés mi-longs existaient comme pour mieux, protéger cette frimousse miraculeuse, tel un écrin. Cependant il était impossible de définir si « cette frimousse » était celle d’une fille ou d’un garçon. À y regarder attentivement, les traits du visage, véritablement radieux, possédaient la délicatesse et la pureté de la petite fille mais aussi la sévérité virile mais tendre du petit garçon. Son teint blanc faisait ressortir le rouge délicieusement rosé de sa bouche. Ses yeux resplendissaient comme deux émeraudes. Plusieurs fillettes trépignaient : « Qu’il est beau ! » Nombre d’entre elles enlevaient leurs masques pour mieux l’admirer. La maman d’Alexandre, longtemps abasourdie, recouvra ses esprits. « Mon petit ange (elle ne pensait pas si bien dire !), entre, tu dois avoir froid. –C’est peut-être une fille ! dit un Peter Pan. –Ah non ! C’est un garçon, répondit une princesse Aurore, et je l’épouserai ! L’enfant tenait un magnifique bouquet de fleurs sur lequel se cristallisa l’intérêt. –Quelles fleurs magnifiques mon chéri, tu remercieras ta maman, c’est trop ! complimenta Valérie. –Elle a fait une folie ! s’étonna la maman d’Étienne. –Tu me le donnes ? lui demanda tendrement Valérie. » L’enfant sembla hésiter, mais il le lui tendit et elle le saisit. Surprise ! Dans sa main, le bouquet devint rouge incandescent ! Elle le lâcha en poussant un cri. « Mais !? Je me suis brûlée ! Tu n’as pas honte ?! L’enfant ramassa le bouquet et le tendit devant lui. Tous opérèrent un mouvement de recul. –Ce bouquet est pour Hogmanay, affirma-t-il très sérieusement. Les filles exprimèrent leur déception. Valérie éclata de rire. –Il fallait le dire, c’est pour ton fiancé !? C’est trop’gnon, trop’gnon ! –Vachement trop trop’gnon », se moqua Chelsea. On rechercha un petit Hogmanay. Il n’y en avait bien évidemment pas. Le cœur de Jérémie battait follement… Il s’approcha, suivi par Étienne et Alex. « Hé poupée ! l’interpella Rahan en bombant le torse. Vise un peu l’homme ! –Tu t’appelles comment ma chérie ? Je connais tes parents ? s’inquiéta Valérie. –Qui t’a conduit ici ? Ta maman ? On t’attend dehors ? s’inquiéta la maman d’Étienne. –C’est vraiment étrange, » ajouta Valérie. Brusquement le visage de l’angelot s’illumina… à la vue de Jérémie ! Les enfants poussèrent des exclamations, éberlués. « Hogmanay ! Vous avez combattu mon grand-père toute une nuit… » Ce fut la stupéfaction. Certains se retinrent de rire, mais pas Jérémie qui poussa un long soupir et se retint de pleurer. Depuis le début, il savait que le bouquet lui était adressé. À présent, le sort en était jeté. L’angelot se fraya un passage dans le petit groupe de garçons. Valérie commenta en riant : « Elle va offrir son bouquet à son amoureux… Vite mon appareil photo ! Et elle se précipita dans sa chambre. –Hé, murmura Étienne à l’oreille de Jérémie, tu as combattu son grand-père toute une nuit ? La vache ! Il pouffa de rire. –Zut, ce n’est pas un jeu, s’énerva Jérémie en tapant du pied. L’angelot se tenait face aux sept garçons qui ne riaient plus. Il mit un genou à terre et tendit le bouquet à Jérémie. –Hogmanay… –Pourquoi elle l’appelle Hogmanay ?! » demanda Étienne tout haut. Jérémie prit le bouquet, et celui-ci devint flamboyant. Les enfants, admiratifs, crièrent et applaudirent. Valérie mitraillait la scène de dizaines de clichés. « C’est ta copine ?! questionna Chelsea. Elle t’appelle Hogmanay ? –Arrêtez, tempêtait le garçonnet. Je n’y comprends rien. Valérie et sa mère intervinrent pour calmer le jeu. –Allons les enfants, c’est un excellent tour de magie, conclut la grand-mère d’Alex, il faut mettre le bouquet dans l’eau à présent. » Elle s’empara du bouquet qui se transforma en bouquet d’épines et d’orties ! La vieille dame le lâcha, horrifiée, à la stupéfaction générale. Cette fois-ci, une certaine crainte s’installa. –N’y touchez plus, ordonna Jérémie, moi seul peux le prendre… Sous les regards mi-apeurés mi-émerveillés, il toucha du bout des doigts les orties et les épines et en une seconde il redevint le plus magnifique bouquet du monde. Ce fut l’enchantement général, l’enthousiasme atteignit son point culminant. On apporta un vase et Jérémie y déposa le bouquet rouge et or. C’était surprenant, il régnait une incroyable cohue autour de Jérémie. Valérie lui déposa un gros bisou sur les deux joues. Fatigué, Jérémie ne disait plus rien…
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