Chapitre 1 : Le Sourire de l'Interdit
Lina
— Il sera là dans dix minutes. Sois normale, s’il te plaît.
La voix de Jade résonne depuis la cuisine, un mélange d’excitation et d’avertissement. Sois normale. Ces mots me transpercent comme une lame. Comme si j'étais un animal imprévisible qu'il fallait contenir. Comme si ma simple existence dans cette maison était une menace pour sa perfection. Je me redresse sur le canapé, fixant la télé allumée sans voir les images. Mon reflet dans l'écran noir me renvoie l'image d'une étrangère : les traits un peu trop tendus, les yeux qui trahissent une curiosité malsaine. Je croise mon propre regard et je m'y vois : petite sœur transparente, éternelle spectatrice de la vie des autres.
Jade apparaît dans l'encadrement de la porte, une mèche de cheveux parfaitement lissée entre ses doigts. Elle porte cette robe bleue qu'Evan aime tant, celle qui épouse ses courbes avec une indécence feinte.
— Tu es sûre que ce gris te va ? — je lance sans réfléchir.
La question glisse entre nous, aiguisée comme un couteau. Son sourire se fige un instant. Le petit jeu habituel. La pointe de venin qui donne l'illusion que je contrôle quelque chose dans cette maison. Elle ignore la pique, comme d'habitude, mais je vois la minuscule contraction au coin de sa bouche. Victoire. Elle se retourne pour ajuster un coussin, et je remarque que ses mains tremblent légèrement. L'admiration et l'amertume se mélangent dans ma gorge, un goût familier, âcre. Je la déteste. Je voudrais être elle.
Le son de la cloche électrique déchire le silence. Un frisson glacial me parcourt l'échine, s'installe dans mes os. Jade se fige, un sourire éclatant aux lèvres, avant de se précipiter vers l'entrée. Je reste immobile, paralysée sur le canapé, soudainement consciente du battement fou de mon cœur contre mes côtes. C'est le moment où tout bascule. Je le sens dans l'air, cette tension électrique qui précède l'orage.
Et soudain, il est là.
Evan.
Il remplit l'encadrement de la porte, et l'espace semble se rétrécir autour de lui. Il ne ressemble pas aux autres que Jade a pu présenter. Il est plus calme. Plus... présent. Son jean est usé, son pull sombre simple, mais c'est son regard qui m'arrête. Un regard vert, trop direct, qui semble traîner sur chaque détail du couloir avant de se poser sur moi, toujours assise. Ce regard qui balaie la pièce comme s'il cherchait quelque chose. Quelqu'un.
— Evan, voici Lina, ma petite sœur.
— Enchanté, Lina.
Sa voix est plus grave que je ne l'imaginais. Chaude, avec cette vibration rauque qui semble caresser la peau. Il tend une main, et la mienne est déjà là, comme attirée par une force magnétique. Sa paume est ferme, le contact bref mais électrique. Trop chaud. Je la retire trop vite, espérant que personne n'a remarqué la soudaine rougeur qui embrase mes joues.
— Moi de même.
Les mots sortent étranglés. Mon souffle est court. Son sourire à lui n'est pas franc. Il est à moitié insolent, comme s'il partageait une blague secrète avec lui-même. Avec moi ? Il me regarde, et j'ai l'impression qu'il lit en moi. Qu'il voit le tourbillon de jalousie, de fascination et de ce besoin honteux d'être vue, enfin, par quelqu'un qui regarde au-delà de l'image de « la petite sœur de Jade ». Son regard traîne sur mes lèvres un instant trop long, puis remonte vers mes yeux.
— J'ai entendu beaucoup de choses sur toi , il dit, et son regard ne me lâche pas.
— Rien de bon, j'espère.
— Tout dépend du point de vue.
Il y a dans sa voix une nuance qui n'appartient qu'à nous deux, un sous-entendu qui fait battre mon cœur plus fort. Jade lui prend le bras, un geste possessif, et l'entraîne vers le salon. Elle rit, une cascade cristalline qui résonne faux à mes oreilles. Evan me jette un dernier regard par-dessus son épaule. Un regard qui dit « Je te vois ». Un regard qui dit « Je sais ».
Pendant le dîner, je me sens comme une intruse à ma propre table. Je pousse la nourriture dans mon assiette, incapable d'avaler quoi que ce soit. Je sens le poids du regard d'Evan sur moi chaque fois que je baisse les yeux. C'est un contact physique, presque tangible. Quand je risque un coup d'œil dans sa direction, je le surprends à me regarder, et son expression n'est pas celle de quelqu'un qui regarde la petite sœur de sa copine. C'est plus sombre. Plus intense. Plus dangereux.
À un moment, alors que Jade raconte une anecdote sur son travail, nos pieds se frôlent sous la table. Le contact est bref, accidentel peut-être, mais une décharge électrique me parcourt instantanément la jambe. Je relève les yeux, choquée, et je vois qu'il n'a pas bougé. Son expression est neutre, mais ses yeux... ses yeux sourient. Ce petit sourire insolent qui semble dire qu'il sait exactement l'effet qu'il a sur moi.
Plus tard, alors que Jade est à la cuisine pour préparer le café, il se penche soudain vers moi. Son parfum, boisée et épicée, m'enveloppe.
— Tu n'es pas du tout ce que j'imaginais , il murmure, sa voix si basse que je dois tendre l'oreille.
— Qu'est-ce que tu imaginais ?
— Quelqu'un de moins... intéressant.
Le mot résonne dans l'air entre nous, chargé de significations interdites. Je devrais détourner les yeux, me lever, m'éloigner. Mais je reste figée, prisonnière de son regard.
Quand Jade revient, elle semble sentir la tension, mais elle l'attribue à autre chose.
— Ne l'impressionne pas trop, Evan dit-elle en posant les tasses. Ma petite sœur est très sensible.
Le terme "petite sœur" sonne comme une condamnation. Evan me regarde, et dans ses yeux je vois la même révolte que celle qui grandit en moi. Il n'acquiesce pas, ne sourit pas poliment. Il me regarde simplement, intensément, comme s'il défiait l'étiquette qu'elle vient de me coller.
Et dans ce silence assourdissant, tandis qu'ils parlent et rient comme si de rien n'était, je sens une ligne invisible qui vient de se tendre entre nous. Une corde raide au-dessus du vide. Et je sais, avec une certitude qui me glace le sang, que je suis déjà en train de perdre l'équilibre. Que ce n'est plus une question de si je vais tomber, mais quand. Et la partie la plus terrifiante, la plus honteuse, c'est que dans la chute qui s'annonce, j'anticipe déjà le vertige.