En ce mois de juin, le soleil tapait si fort qu'il me donnait l’impression de griller sur place. J’étais comme quatre-vingt-dix pour cent des gens : éternellement insatisfaite. Je me plaignais des températures fraîches de l’hiver et en été, du fait que je me retrouvais en nage. C’est ainsi que j’arrivai à la boucherie et que je découvris une queue impressionnante.
De l’autre côté de la rue, le prêtre me fit un salut que j’ignorai royalement. S’il pensait que j’allais lui rameuter le troupeau, il se foutait le doigt dans l’œil. Le toisant, je me précipitai à l’intérieur de la petite boucherie.
Ce matin encore quand je m'étais reveillée, Vladimir était encore là.C'était encore un appel de Cavely qui m'avait sauver la mise et qu’un certain alpha avait eu du mal à admettre que je le mette à la porte en lui faisant promettre de ne plus recommencer, lui rappelant que bientôt je ne serais plus seule, que mes filles allaient arrivées. J'etais certaine qu'il n'avait rien écouté et qu'il faudrait tout de même que j’aie une conversation avec lui, histoire de ne pas laisser les choses en l’état. Dans un lieu où je n’avais aucune chance de finir à poil.
– Bonjour grin… hmm… Monsieur Cavely. Dites donc, vous en avez, du monde, aujourd’hui !
– Ces gens ne sont pas là pour moi, mais pour vous, gronda-t-il.
– Comment ça, pour moi ? Le bureau n’est pas encore opérationnel. Qui leur a dit que je me trouvais là ?
– Ici, c’est une petite ville, marmonna-t-il sans lever la tête.
– Et les meubles ?
– Le livreur a eu pitié de vous et vous les a montés dans votre bureau.
Je soufflai. C’était déjà ça ! Je n'allais jamais avoir le temps de recevoir autant de monde avant l’arrivée des filles.
– Je mets mon studio à votre disposition. Vous n'allez tout de même pas recevoir ces gens dans votre foutoir !
J’allais le remercier quand il ajouta :
– Il ne manquerait plus que vous soyez incompétente ! Ces personnes devant sont des clients potentiels pour ma boucherie aussi, mademoiselle Jones, alors activez-vous !
Je me précipitai dans le studio alors que du coin de l’œil, je voyais Cavely sortir une cafetière flambant neuve de son carton. Je posai mon ordinateur, jetant à peine un regard autour de moi, et appelai le premier client. Quand je retournai dans la boucherie, Cavely avait ajouté une petite pancarte dans l’entrée :
« Café 2 euros. »
J’éclatai de rire et me remis au travail. La journée passa à une vitesse folle. La majorité des cas étaient des femmes qui suspectaient leur mari surnaturel d’avoir une maîtresse. À New York, le profil de ces nanas n’avait rien à voir avec les snobs qui se présentaient ici. Elles n’avaient l’air ni malheureuses ni désespérées. Raison pour laquelle je détestais ces dossiers, mais appris à faire avec. Les couples mixtes humains/surnaturels présentaient un risque. Le mari adultère avalait difficilement le fait d’être pris en flagrant délit et se vengeait sur celle qui leur infligeait cette honte… En l’occurrence, moi. Comme je n’étais pas une proie facile, ils passaient leur mauvaise humeur sur leur compagne humaine. Et la situation devenait plus ingérable encore quand c’était la femme qui commettait la trahison. Il y avait également : un disparu, mais la hargne de la mère et le peu qu’elle m’en avait dit me portait à croire que son fils avait fugué. Une chance, car à sa place, je me serais pendue. Enfin, un cadavre envolé, certainement une transformation. Les familles, même en connaissant les risques, avaient du mal à se dire que ça leur arrivait à elles et pas aux autres. J’acceptai tous les dossiers. Après tout, je n’étais pas habituée à ce que les clients aient de quoi payer. Ici, à La Nouvelle-Orléans, apparemment, ils ne connaissaient pas la crise. Il me faudrait vite recruter si je ne voulais pas avoir quelques soucis.
Vers treize heures, un humain se présenta avec une grande boîte sous le bras. Il ressemblait à monsieur Tout-le-Monde, si ce n’est que son regard était vitreux et son teint blafard. Je compris tout de suite qu’il avait été hypnotisé et siphonné. Je lui pris le paquet des mains et me précipitai au-dehors. Malheureusement, je ne maîtrisais pas les sorts de protection qui m’auraient évité cette honte. Je l’ouvris rapidement, il contenait une robe et une carte. Je respirai enfin, m’étalant de tout mon long sur la chaussée. Cavely sortit de sa boutique précipitamment, se moqua de ma position et de mon air ahuri.
– Personne ne mettrait une bombe dans une aussi grande boîte, rigola-t-il.
– Cette personne saurait que vous pensez ainsi et se gênerait, raillai-je.
Je faillis applaudir quand son sourire arrogant disparut. Cet incident eut le mérite de me faire revoir mes priorités. Il me fallait une protection magique rapidement. J’espérais pouvoir attendre et demander à Veronica de s’en occuper. Je me rétractai en pensant aux vingt heures de route, sachant qu’elle aurait besoin de repos.
– Appelez les sorcières ! se renfrogna le vieil homme.
– Je m’en serais bien passé. Mais je pense que vu la situation, nous n’avons pas le choix.
– Vous êtes une femme sensée. Si vous êtes déjà au courant, je garderai pour moi ma mise en garde.
Même si je comprenais le sens de ses mots, je ne pus m’empêcher d’espérer que cet homme puisse enfin me parler sans grogner. Nous allions rentrer quand j’aperçus une femme encapuchonnée qui tentait de ne faire plus qu’un avec le mur. La peur transpirait de tous ses pores. Sans compter qu’il faisait une chaleur infernale. Porter une cape, c’était comme se condamner à mort. Je donnai le carton à Cavely et me dirigeai vers elle. Elle tremblait. Ça, ce n’était clairement pas un dossier d’adultère. Elle n’arrêtait pas de regarder de tous les côtés. Et une fois dans le studio, elle resta aux aguets. Quand elle enleva sa cape, je restai un moment sans voix. Elle été vraiment très belle. Des cheveux roux, de grands yeux verts. Derrière sa peur, je décelai un pouvoir ancien comme celui de monsieur Cavely, mais beaucoup plus diffus. C’était certainement une sorcière qui ne pratiquait pas. Du genre chamane. Faisant partie des créatures surnaturelles déjà présentes avant la lune blanche. Ou peut-être était-elle une surnaturelle qui se retrouvait dans une famille restée humaine. Je savais pour l’avoir vécu comme ça pouvait être dysfonctionnel.
– Comment puis-je vous aider ? Tout d’abord, comment vous appelez-vous ?
– Est-ce nécessaire ? Je veux dire de vous donner mon nom. Les autres ne doivent pas savoir que je suis venue.
Qui étaient ces autres ? Et puis, nom d’un chien, qu’avait connu cette jeune femme pour que sa voix tremble ainsi ?
– Votre nom serait un bon début, mais ne vous inquiétez pas, tout ce que vous direz restera entre nous, la rassurai-je.
Elle hésita quelques secondes avant de se lancer.
– Je suis Sirius Red. Je viens de la communauté du bayou.
Je fronçai les sourcils, car en recherchant les vampires, j’avais voulu me rapprocher du bayou. Je me disais qu’un lieu avec moins de lumière, couvert de végétation était idéal pour les nocturnes. Mais j’avais découvert que la communauté du bayou, pour la plupart, était humaine et même antisurnaturels. Aucun vampire ne s’y serait risqué. Alors comment une sorcière survivait parmi eux ?
– Il faut que vous m’aidiez, continua-t-elle. Mon ami… mon ami va mourir, lâcha-t-elle, secouée de sanglots.
– Votre ami est-il un surnaturel ? Elle hocha la tête.
– C’est un loup, il est accusé d’avoir perpétré une série de meurtres sur notre territoire.
– Est-ce la vérité ?
– Quoi ?
– Est-ce que ce loup est coupable des crimes dont il est accusé ?
– Bien sûr que non ! Marcus serait incapable de faire du mal à quiconque.
– OK. Votre ami se nomme donc Marcus.
– Oui, Marcus Alferov.
Nom d’un chien, ça ne pouvait pas être une coïncidence. Il s’agissait certainement d’un des loups disparus de Vladimir. C’était même plus que certain.
– Est-ce que d’autres loups sont venus sur votre territoire ?
– Non, enfin, je ne sais pas, fit-elle trop rapidement.
Cette jeune femme venait de me mentir. Et en plus, elle mentait très mal. Ses yeux n’arrivaient plus à se fixer sur ma personne. Alors que je la regardais, suspicieuse, un cliquetis attira mon attention. Et je sus sans l’ombre d’un doute que je venais de tomber en pleine épouvante. Elle possédait un bracelet dont les breloques étaient constituées de petits oursons blancs. J’avais déjà vu ce genre de chose. Des trophées taillés dans des crocs. J’osais espérer que ce n’étaient pas ceux de loups. Un bien mince espoir. La vérité : nous étions dans la m***e. Je savais ce qu’était la communauté du bayou : des putains de chasseurs.
J’avais discuté encore un peu avec Sirius Red, mais n’avais rien appris d’autre. Elle était bien trop confuse et effrayée pour en déballer davantage.J’espérais pouvoir la suivre et voir où cette piste me mènerait, mais à peine avait-elle quitté l’immeuble qu’un 4x4 noir faisait crisser ses pneus avant de l’embarquer. Ce n’était pas une bonne nouvelle. J’eus juste le temps de noter sa plaque.En relevant la tête, je trouvai le prêtre toujours debout devant l’église, m’observant. Je n’aimais vraiment pas ça, mais il n’y avait aucune loi contre le fait d’épier ses voisins. Toutefois, il ne perdait rien pour attendre. Il aurait mieux valu qu’il change d’attitude s’il ne voulait pas que je fasse partie des gens qui seraient ravis de le voir quitter les lieux.Je rentrai dans la boucherie, déterminée à savoir jusqu’où nous étions empêtrés dans la m***e. Que pouvait-il arriver de pire ?Avoir un escadron de chasseurs dans une ville remplie de surnaturel, une armée de loups décidés à se faire justice ? Des sorcières trop stupides ou trop bornées pour comprendre l'ampleur de la situation.Mes options s’amenuisaient. Dire la vérité à Vladimir sans savoir si oui ou non Marcus et les autres avaient survécu me faisait prendre un grand risque. Je refusais de voir des loups fous de rage arpenter la ville. Ne rien dire revenait à trahir sa confiance. Et dans ce cas, je devrais enquêter seule. Ou peut-être pas. La meilleure solution : contacter le Lunamentis. Leurs infos me seraient précieuses et m’éviteraient de marcher en l’aveugle. J’envoyai donc un message rapide à Cordélia, lui demandant de me trouver tout ce qu’elle pourrait sur les chasseurs et sur la plaque et lui signifiant que ma requête était prioritaire. La peur de cette jeune femme n’était pas feinte et je m’en serais voulu de la retrouver dans un caniveau.Enfin, je remerciai monsieur Cavely. Il n’était pas commode, mais grâce à lui, j’avais pu avoir mes premiers dossiers. Quand ce fut chose faite, le sourire qu’il affichait dévoilait des crocs énormes qui n’avaient rien de rassurant. Je n’y pouvais rien, le voir heureux était franchement bizarre et un petit peu effrayant aussi.Mais je le comprenais, puisque presque tous mes nouveaux clients étaient repartis avec un sac de viande et avaient bu plusieurs cafés. La caisse était si pleine qu’il me proposa même un coup de main pour installer mes meubles, prétextant qu’il préférerait se couper une jambe plutôt que de me voir déambuler dans son studio une journée de plus.
Ouais, mon jugement restait très subjectif. Ce mec ne connaissait qu’un seul mode : grincheux.
À quinze heures, je rechignais à appeler le coven. Veronica m’en voudrait à coup sûr, mais ce n’était pas son sentiment de satisfaction qui me protégerait d’une quelconque attaque.La femme à l’autre bout du fil avait une voix chantante et un accent que je ne reconnus pas.Je lui parlai rapidement du sort dont j’avais besoin et plus la conversation s’éternisait, plus elle semblait roucouler.
— Pour ce genre de chose, me dit-elle, il vous faudra plusieurs sorts combinés. Le prix dépendra alors du nombre et de l'importance du danger dont vous voudrez vous protéger.
Je sentais que la facture allait être sacrément salée, avec même un petit goût d’arnaque. Si Noah avait raison, peu de monde faisait encore appel à leurs services. Une raison supplémentaire pour me faire un prix à rallonge. Sans parler de ma petite altercation avec la mambo.
— Je peux vous proposer un sort contre les explosions, un contre les intrusions magiques et un autre d’insonorisation pour commencer.
— Ce ne sera pas nécessaire pour l’insonorisation, j’en ai déjà un.
Ce n’était pas le cas, je n’allais pas le lui avouer pour autant. Je pouvais très facilement mettre en place ce sort. Je préférais garder mes cartes en main. Moins elle en saurait sur moi, mieux je me porterais.
— Je vous conseillerais de bien réfléchir à votre décision, différents sorts peuvent s’affaiblir s’ils ne sont pas faits par la même sorcière.
— Vous voulez dire que si votre sorcière venait à rendre l’âme, pour une mise à jour des défenses, il me faudrait tout payer à nouveau ?
— Bien sûr que non, les rafraîchissements sont compris dans le prix, cracha-t-elle.
Je supposai qu’elle n’appréciait que moyennement que je parle d’une de ses protégées comme étant six pieds sous terre. Mais je ne voyais pas le problème, les sorcières n’avaient rien d’immortel. Malheureusement, cette affirmation me coûterait certainement quelques billets de plus. Pourquoi n’étais-je pas un peu plus diplomate ?
— Vous pouvez être là rapidement ? fis-je.
— Pour une commande express, il vous sera demandé un supplément.
Pourquoi n’étais-je pas surprise ?
— Bien, je vous attends dans une demi-heure.
Je ne lui laissai pas le temps de répondre et raccrochai sans autre forme de procès. Si je restais encore en ligne, elle trouverait le moyen de me facturer l’appel.En attendant que la sorcière se pointe. Je me décidai à déballer l’énorme colis qui avait failli me faire avoir une attaque. Du peu que j’avais vu, il s’agissait d’une robe de bal noir avec quelques reflets violacés. Et en effet, quand j’ouvris le carton, je me retins de sauter partout. Ouais, j’étais vraiment une tarée de la mode. Je savais que l’expéditeur devait être douteux, pourtant, je ne pus que m’extasier. Le tissu assez fin était certainement de l’organza. Il n’y avait pas d’étiquette, ce qui me faisait penser que c’était une création unique. Mon cœur tambourinait dans ma poitrine à une vitesse ahurissante. Enfin, jusqu’à ce que je lise le carton d’invitation qui l’accompagnait.
« Ma très chère fille,Il y a un moment que nous ne nous sommes vus. Mais sache que j’en ai compté chaque seconde. J’ai prévu une petite réception à la maison, ce soir. L’adresse est au dos du carton. J’espère te voir dans cette magnifique robe commandée à l’une des plus talentueuses couturières de cette décennie. Je connais ta passion des belles choses. Papa. »
Nom d’un chien, est-ce que j’étais maudite ? Je lâchai l’invitation, prise d’une nausée soudaine. Des jours que je cherchais cette enflure et voilà qu’il me conviait comme à n’importe quel repas de famille. Je pouvais dire adieu à un effet de surprise et à mon envie de m******e. Une soirée où je serais obligée d’aller. Ne pas le faire serait considéré comme un acte de faiblesse. D’un autre côté, me pointer là-bas pouvait signer mon arrêt de mort.Sevastian avait un sacré culot. Il s’était donné beaucoup de mal pour être certain que je viendrais. Il entamait mon ego avec ce mot et me prenait ma mère. C’est cet acte, une attaque contre mon sang, qui me décida. J’irais à cette fête, et sur mon honneur, je récupérerais ce qui m’appartenait.
Cette contrariété réglée, je devais encore décider de ce que je dirais ou pas à l’alpha. Ce s******d, bien que beau comme un dieu, n’avait aucune gêne. Il m’avait suivie lors de ma rencontre avec Noah. Je n’imaginais pas ce qu’il ferait s’il savait que je me lançais sur les traces de chasseurs.
L’arrivée de la sorcière me tira de mes tergiversations. La demoiselle semblait très jeune, aussi blonde que les blés et aussi petite qu’un hobbit. On aurait dit une jolie poupée si on omettait sa dentition.
— Bonjour, je suis Marina, c’est le coven qui m’envoie, fit-elle.
— Bonjour, Marina, je suppose qu’on vous a fait un topo. Je veux que les sorts soient mis en place sur la totalité de l’immeuble. Si vous pouviez faire vite, j’ai un rendez-vous.
Mon téléphone sonna, c’était Veronica. Elle était arrivée en ville et me demandait mon adresse. J’hésitai à l’envoyer chez moi, mais j’avais les clefs et je ne savais pas combien de temps je mettrais à les rejoindre. J’étais réticente à lui donner l’adresse de mon bureau. Sur l’instant, je me sentis telle une damnée. Je ne pouvais pas avoir pire timing. J’avais espéré que Veronica n’apprendrait ma traîtrise que bien plus tard. J’étais la pire des amies. Je la faisais quitter sa vie pour revenir dans cette ville qui lui avait tout pris et le jour de son arrivée, j’organisais une rencontre avec son clan. Bon, il n’y en avait qu’une, qui suffisait amplement à recréer la Seconde Guerre mondiale.Le cœur au bord des lèvres, je lui communiquai l’adresse sans lui dire ce qui l’attendait. Faire l’autruche semblait être une vieille habitude.