Chapitre 7 : Le Goût de la Cendre

779 Words
(Point de Vue : Maïra) Huit heures du matin. Le soleil d'hiver perçait les immenses baies vitrées de mon penthouse, baignant le marbre noir d'une lumière crue. L'odeur du café fraîchement moulu flottait dans l'air de la cuisine. J'étais vêtue d'un peignoir en soie sombre, assise sur un tabouret haut, mon ordinateur ouvert devant moi. Je regardais les titres de l'actualité financière. Le cours de l'action de Leduc Immobilier était stable. La nomination officielle de la "fille prodigue" à la tête de l'entreprise avait rassuré les marchés. Dans la section Faits Divers, un petit encart mentionnait un incident au port de Montréal : « Un incendie détruit un conteneur en zone de quarantaine : La piste accidentelle privilégiée ». Je pris une gorgée de mon espresso. La victoire avait un goût parfait. Intense, sans la moindre amertume. Mon téléphone sécurisé, posé à côté de ma tasse, vibra. Le nom de Silas s'afficha sur l'écran. C'était un numéro crypté que nous avions configuré la veille. Je décrochai sans un mot. Silas : Allumez LCN, Patronne, dit la voix grave de l'ancien mercenaire. Canal 24. — Bonjour à vous aussi, Silas. Je lis déjà les articles sur le port. Votre travail a fait la une, mais en tout petit. Silas : Ce n'est pas du port que je parle. Regardez la télé. Il raccrocha. Un frisson, léger mais persistant, me parcourut la nuque. Je pris la télécommande sur l'îlot et allumai l'écran plat géant encastré dans le mur du salon. Le bandeau rouge des urgences (Breaking News) barrait le bas de l'écran. « TRAGÉDIE À OUTREMONT : LE VICE-PRÉSIDENT DE LEDUC IMMOBILIER RETROUVÉ MORT. » La présentatrice, le visage grave, parlait depuis le studio pendant que des images d'une rue résidentielle bordée de voitures de police défilaient à l'écran. «... Arthur Lemaire, figure emblématique du monde des affaires montréalais et conseiller proche de la famille Leduc, a été retrouvé sans vie à son domicile tôt ce matin. Les premières informations de la police de Montréal, le SPVM, pointent vers un suicide par pendaison. Cette tragédie survient quelques jours seulement après le décès accidentel d'Henri Leduc et de son épouse... » Je me figeai. Ma tasse de café resta suspendue à mi-chemin entre mes lèvres et la table. Arthur Lemaire. Le vieux requin que j'avais humilié hier dans la salle du conseil. L'homme que j'avais gardé pour faire bonne figure auprès des actionnaires. Mon téléphone vibra à nouveau. Un message texte de Silas. « Mes contacts au SPVM viennent de me briefer. Ce n'est pas un suicide. L'autopsie à trouver de la cendre de bois dans sa bouche. » Le souffle coupé, je posai violemment ma tasse sur le quartz. Le café chaud éclaboussa le marbre, mais je ne le remarquai même pas. De la cendre. C'était la signature. Le Viking. Je m'étais crue brillante en brûlant ses cinq millions de dollars de drogue la nuit dernière. Je pensais l'asphyxier. Mais le baron de la pègre ne jouait pas au même jeu que moi. Il ne m'avait pas attaquée frontalement. Il avait visé mon point faible stratégique : ma crédibilité d'entreprise. S'il me tuait, la police chercherait un coupable. S'il tuait mon numéro deux et maquillait ça en suicide après la mort de mes parents, Leduc Immobilier allait ressembler à un navire maudit. Dès l'ouverture de la Bourse à neuf heures et demie, mes actions allaient s'effondrer. Les investisseurs allaient fuir. Mon argent – mon arme principale – allait fondre comme de la neige au soleil. Et pire encore : il venait de me montrer qu'il pouvait atteindre n'importe qui dans mon entourage. Je me levai brusquement, resserrant la ceinture de mon peignoir. Mon rythme cardiaque s'était accéléré. Je marchai jusqu'à la baie vitrée. Montréal n'était plus mon terrain de jeu. C'était une p****n de zone de guerre. Le loup ne s'était pas couché en gémissant. Il venait de m'égorger un mouton sous les yeux pour me prouver que l'enclos était ouvert. Je pris mon téléphone de fonction et composai le numéro du département des relations publiques de Leduc Immobilier. — C'est Maïra Leduc, dis-je d'un ton tranchant lorsque la directrice décrocha, la voix tremblante. Je veux un communiqué de presse prêt dans dix minutes. Émotion, deuil, résilience. On suspend les cotations en Bourse pour la matinée. Je raccrochai et composai le numéro crypté de Silas. — Préparez votre équipe, ordonnai-je. La diplomatie est morte. Je veux l'adresse du club privé du Viking. Je veux les noms de ses lieutenants. On passe à l'offensive avant ce soir. Silas : À vos ordres, Patronne. Bienvenue dans la rue.
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