Chapitre 4

1355 Words
Chapitre 4Mais qu’est-ce que tu fous là, Corentin Connard ? Tout serait plus simple si j’avais mis un agent expérimenté sur le coup. Je sais faire. Au début, il n’y avait que moi dans cette entreprise. Mais ce n’est pas aussi simple. Je connais Constance depuis longtemps. Trois ans. Elle est d’une douceur infinie et je suis persuadé qu’elle aime Matt du plus profond de son âme. Alors, qu’est-ce que je fous là, devant cette porte en bois, un bouquet de fleurs dans les bras ? Des roses blanches. Ses préférées. Bien des agents ont déjà failli à leur tâche. Pour tout un tas de raisons que je ne comprenais pas, certains abandonnaient la mission quelques minutes avant l’heure fatidique. C’est aberrant comme aujourd’hui, je regrette d’avoir hurlé sur Betty et Nathan pour ça. Tout compte fait, je les comprends. Seul un être sans cœur est capable d’aller jusqu’au bout : Abigaëlle Monclair fait ça tous les jours. Moi, je me sens aussi à l’aise qu’un poisson rouge hors de l’eau. Et encore, Némo n’en était pas à son coup d’essai. Lorsque mes doigts entrent en contact avec le bois, je reprends mon souffle. Constance ne tarde pas à m’ouvrir. Elle est radieuse. Son sourire craintif me fait l’effet d’une bombe. Ou c’est moi la bombe qui vient faire exploser ce joli petit minois. Ses cheveux châtains sont détachés. Ils me semblent encore plus longs qu’hier. Ils ondulent sur les bouts. De ses grands yeux bleus, elle m’observe en disant d’une voix fluette : — Corentin ? Matt est parti au foot, il va revenir d’ici... Je lui coupe la parole. — C’est toi que je voulais voir, Constance. Le legging qu’elle porte met en avant la finesse de ses jambes et son pull blanc, les atouts que présente une femme à la poitrine généreuse. J’aimerais la serrer dans mes bras pour la rassurer, mais, au lieu de ça, je suis d’une froideur extrême. Parce que je ne me sens pas à l’aise. Je pousse la porte sous son regard médusé. — Est-ce que c’est pour moi ? demande-t-elle, les yeux rivés sur les roses. — En fait... elles étaient pour ma mère, mais tu connais notre relation houleuse, je suis parti avant même de pouvoir lui donner ! Du coup, je me suis dit que ça te ferait plaisir. Cette fois, son sourire irradie la pièce. Ma voisine n’y voit que du feu et s’empresse de me prendre le bouquet des mains. — C’est adorable, Corentin ! Je vais tout de suite chercher un vase à la cuisine. Tu veux boire quelque chose ? Connard. C’est Corentin Connard. J’ai rarement aussi bien porté mon nom qu’en ce moment. — Non, ce sera rapide. Désolé, beauté. Elle soulève ses frêles épaules dans un geste désinvolte, puis disparaît un instant. J’en profite pour me laisser tomber sur le canapé. La décoration est de bon goût. C’est tout à fait charmant, beaucoup plus convivial que chez moi. Là-haut, tout est morose et sans vie. Matt est bricoleur, je l’entends taper du marteau le week-end pendant que Constance fait le ménage. C’est le couple parfait... C’était, le couple parfait. — Tu sais que les roses blanches sont mes préférées ? précise Constance en revenant dans le salon. Malheureusement. — Ah oui ? Je n’en savais rien. Ma mère les déteste, c’est pour ça que je les lui ai ramenées. Ça la fait rire. Elle rit d’un rire spontané et sincère. Dieu que cette fille est foutrement ravissante ! Je me déteste d’avoir à lui mentir. Par-dessus tout, j’en veux à Matt de l’abandonner de cette manière, même si au fond, je le comprends. Comment pourrait-il supporter de la voir s’en faire chaque jour pour lui ? Son visage délicat serait déformé par le stress, ses yeux d’un bleu pur, tachés par le chagrin. Elle ne mérite pas une vie aussi laborieuse. Elle est bien trop jeune pour avoir à affronter cette saloperie de maladie. Il faut que je le fasse. — Viens par ici, je souffle en tapotant sur l’assise du canapé. Ses paupières se plissent et j’aperçois son nez se retrousser. Toutefois, elle s’exécute sans broncher une seule seconde. — Que se passe-t-il, Coco ? Coco est dans le caca. J’attrape sa main pour la recouvrir de la mienne. — Matt m’a demandé de passer te voir. Il ne rentrera pas ce soir. Immédiatement, son visage vire au blanc, mais elle ne comprend pas tout de suite. Non, avant toute chose, elle s’inquiète pour son compagnon. — Est-ce qu’il va bien ? Ses yeux me sondent d’une manière atrocement intense. J’ai la sensation de la voir se vider de son sang tant elle est pâle. Pourtant, je dois continuer. C’est dans le contrat. Matt m’a filé trois-cent euros pour que je largue sa copine à sa place. — Constance, tu n’as rien à te reprocher. Il t’admire pour tout ce que tu représentes. Tu es une femme formidable, mais il ne reviendra plus... Il veut rompre. Job de merde ! Sa main se retire des miennes. Elle se lève. La voilà, la bombe qui explose en brisant tout sur son passage. — Qu’est-ce que tu racontes ? Tu es tombé sur la tête ? Ce n’est pas drôle, Corentin ! crie-t-elle en s’éloignant de moi le plus rapidement possible. Elle attrape son téléphone portable pour commencer à tapoter sur son écran. — Pourquoi est-ce qu’il ferait ça, d’abord ? continue ma voisine, décontenancée. Je me lève à mon tour. — Il ne te répondra pas. Il faut que tu l’oublies. Tu es jeune, Constance, tu rencontreras quelqu’un de mieux. Matt est meilleur que la plupart des hommes. Cependant, il est préférable de la convaincre du contraire. D’ailleurs, je devrais moi-même y croire. Ainsi, je ne me sentirais pas aussi mal de voir les larmes ravager son regard lorsqu’elle porte le portable à son oreille. Une fois de plus, j’étends mes doigts sur les siens pour prendre l’appareil. — Il ne reviendra pas... je murmure en l’attirant contre moi. Chaque sanglot qu’elle lâche dans mes bras me fait l’effet d’un coup de poignard. Elle tremble, hurle, se débat contre mon torse et je me déteste un peu plus encore de la faire autant souffrir. Nathan va le payer cher. Si seulement il avait fait son boulot correctement. Si seulement Matt n’était pas malade... Bon sang, que la vie est dure. — Pourquoi est-ce qu’il me fait ça ? Nous étions bien ensemble ! Il était un peu distant ces derniers temps, mais je pensais qu’il était juste fatigué... pas qu’il me laisserait tomber..., se lamente ma voisine, la voix emplie de tristesse. Je redresse son visage en l’encerclant de mes mains. — Ce n’est pas de ta faute. Je te le promets. Son regard se perd dans le mien. J’y vois toute l’immensité de son cœur. L’homme que je suis voudrait l’empêcher de pleurer, le patron se dit que c’est la procédure. Mais le voisin... Le voisin est hypnotisé par ce bout de femme vulnérable. J’ai envie de la protéger. J’ai envie de protéger chaque fille qui croise ma route depuis qu’Alison est morte. Et lorsqu’à mon tour, la tristesse pointe le bout de son nez dans mon être, je plaque mes lèvres contre sa bouche pour ne pas qu’elle me voit pleurer. Sa main vient claquer sur ma joue. Ma peau chauffe aussitôt. Je suis aussi perdu qu’elle. Sauf que mon trouble ne date pas d’hier... Elle me repousse. — Tu es fou ?! J’ai un petit ami Corentin, et même s’il refuse de me faire l’amour depuis quelques mois, je sais qu’il m’aime ! La voir se débattre ainsi me fend le cœur. Pour faire passer la crise d’hystérie qui menace de la faire sortir de ses gonds, Constance se lève. Elle effectue quelques pas en se tenant le haut du crâne puis se rassoit. — Il ne peut pas me faire ça... — Il ne reviendra pas, Constance, je dis, les yeux larmoyants. Ma main vient essuyer ses joues et elle cède. Nos larmes s’unissent, nos âmes aussi. Elle m’embrasse à en perdre haleine, surtout, elle m’embrasse pour oublier sa peine. Je ne la comprends que trop bien. Moi aussi, l’amour m’a abandonné. Mes bras l’encerclent si fort que j’ai peur de la casser. Cependant, elle s’accroche à mes épaules au point de se laisser porter jusqu’à la chambre à coucher. Est-ce qu’on appelle ça « chambre à coucher » parce qu’il est incontestable que nous allons coucher ensemble dans cette pièce ? Du haut de son mètre soixante, Constance se cambre pour continuer d’affubler ma bouche de ses baisers salés. Je n’ai pas fait l’amour depuis longtemps. Trop longtemps. Aussi, quand elle fait glisser ma ceinture sur le sol, j’ai aussitôt envie d’en finir. Je ne pense pas une seule seconde à ce que je suis en train de faire, au boulot, à la différence entre les dossiers verts et les rouges. Je ne pense pas une seule minute à la rage qui va emporter Matt quand il va savoir que j’ai couché avec la fille qu’il aime. Pourtant, je devrais. Il va me faire la tête au carré. C’est inévitable ! Matt est bien plus costaud que moi.
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