(Point de Vue : Maïra)
La cellule était vide, et l'air du niveau moins cinq semblait avoir été aspiré hors de la pièce.
Je fixais le téléphone laissé par Kaiden sur la table en métal, le message moqueur brûlant mes rétines. Je reprends mon royaume. Garde un œil sur les ombres.
Silas était déjà en mouvement, une machine de guerre en mode crise absolue.
Silas : Verrouillage total de la tour ! Hurla-t-il dans son micro-cravate. Bloquez les ascenseurs, scellez le parking souterrain, vérifiez toutes les caméras de la dernière heure ! S'il est encore dans le bâtiment, je veux qu'on le traque étage par étage !
Élara s'avança à mes côtés, observant le bracelet d'acier trempé posé sur le sol.
Élara : Il n'a pas forcé la serrure, analysa-t-elle, son esprit de hacker reprenant le dessus sur le choc de ma confession. Il a utilisé une dérivation manuelle de l'intérieur. Silas, ton système biométrique est aveugle s'il a déclenché l'ouverture d'urgence.
— Il a profité de notre dispute, murmurai-je, la voix blanche, comprenant enfin l'ampleur de la manipulation. Il t'a envoyé ce message sur Henri Leduc pour que tu viennes me confronter. Il savait que j'interdirais à quiconque de descendre ici pendant que je gérais ta rébellion. Il a créé sa propre fenêtre d'évasion en utilisant notre sang contre nous.
L'interphone du sas de sécurité grésilla. La voix de Léo résonna, tendue.
Léo : Élara ? Silas ? J'ai piraté les flux de vidéosurveillance du hall principal et des sous-sols.
Silas : Tu l'as sur un écran, petit ? aboya-t-il, l'arme toujours au poing.
Léo : Non. Les caméras du monte-charge de service ont subi un micro-gel d'image de douze secondes il y a environ vingt minutes. Juste le temps pour un homme de se glisser dans la benne à ordures d'un camion poubelle sous contrat avec la tour. Le camion a passé la barrière de sécurité il y a quinze minutes. Il est déjà sur l'Autoroute 20. Il est sorti, Maïra. Le Diable est dehors.
Je fermai les yeux. Une vague de terreur pure menaça de m'engloutir. Kaiden St-James n'était plus enchaîné. Il était libre, dans une ville qu'il connaissait par cœur, et il connaissait désormais toutes mes faiblesses.
Silas : Il n'a pas d'argent, pas d'armes, et pas de planque et bien que sa mâchoire contractée trahisse son angoisse. Il est blessé. Les points de suture de l'infirmier sont frais. Il ne tiendra pas trois jours dans le froid.
Élara : Tu te trompes, Silas, intervint-elle en se tournant vers moi. Les monstres ne meurent pas de froid. Ils retournent dans leur tanière.
Je croisai le regard vert de ma sœur. Nous partagions la même pensée terrifiante.
— Il ne va pas se cacher dans les bois cette fois-ci, murmurai-je. Il a besoin d'une armée pour reprendre son empire et détruire le mien. Et il n'y a qu'un seul homme sur cette planète à qui il fait confiance.
Silas : Liam, lâcha-t-il, le nom tombant comme une sentence de mort.
— Trouvez où est Liam St-James, ordonnai-je, l'instinct de la Reine Noire repoussant la panique. Léo, fouille les registres d'aviation privée, les comptes offshores, les propriétés sous prête-noms. Si Kaiden cherche son frère, nous devons les trouver avant qu'ils ne fusionnent.
(Point de Vue : Liam St-James)
La pluie battait violemment contre les immenses baies vitrées de mon penthouse à Boston.
L'exil avait un goût de cendre. Maïra Leduc, cette misérable petite orpheline que mon frère avait ramenée de la forêt, m'avait tout pris. Mon entreprise, mon honneur, mon nom. J'avais fui Montréal pour éviter la prison grâce aux manigances du Juge Morvan, et j'avais trouvé refuge dans ce luxueux bunker du Massachusetts, vivant sur les restes de mes comptes non saisis.
Assis dans mon fauteuil en cuir, un verre de scotch à moitié vide à la main, je fixais l'écran plat géant accroché au mur.
La chaîne d'information financière Bloomberg diffusait un reportage en direct. Maïra Leduc, sublime et arrogante dans sa robe de soirée noire, trinquait au gala du Musée des Beaux-Arts avec une femme brune qui lui ressemblait étrangement. Le bandeau défilant en bas de l'écran était une insulte à mon intelligence : « Leduc Immobilier nomme Élara Leduc Co-présidente. L'action bondit de 12%. »
Je jetai violemment mon verre contre le mur de marbre. Le cristal explosa en mille morceaux, le scotch ambré tachant la pierre hors de prix.
— s****e ! hurlai-je dans le vide de mon appartement.
Elle m'avait détruit. Et maintenant, elle s'étalait devant le monde entier, construisant sa dynastie sur les ruines de la mienne. Mon empire. St-James Holdings. C'était mon héritage.
Soudain, l'air de la pièce sembla se figer.
Les lumières du penthouse grésillèrent légèrement. Un frisson désagréable, animal, me parcourut la nuque. Je n'étais plus seul.
— Tu perds le contrôle de tes nerfs, petit frère, murmura une voix grave, veloutée, surgissant des ténèbres du couloir. Le scotch hors d'âge n'a jamais été une bonne solution pour la colère.
Je me figeai. Mon sang se glaça instantanément.
Cette voix. Je l'aurais reconnue entre mille. La voix de mon cauchemar personnel et de mon plus grand atout.
Une silhouette immense se détacha des ombres. Kaiden.
Il portait des vêtements sombres, trempés par la pluie. Son visage était pâle, creusé par les mois de captivité, et ses cheveux noirs étaient plus longs qu'avant. Mais ses yeux... Ses yeux étaient deux puits de folie pure, brillants d'une intensité meurtrière qui me fit reculer d'un pas malgré moi.
— Kaiden... balbutiai-je, incapable de croire ce que je voyais. Les journaux disaient que tu étais mort, ou en cavale au Mexique après l'explosion d'Hochelaga...
Il s'avança lentement dans le salon, ignorant les bris de verre sur le sol.
Kaiden : Les journaux racontent ce que la Reine Noire leur dicte, répondit-il en s'arrêtant près du bar. Elle m'a gardé dans une cage en béton pendant un an, Liam. Elle m'a utilisé pour massacrer le Cartel, elle m'a volé mon intelligence pour consolider son pouvoir, et elle m'a gardé comme un chien en laisse.
Il se servit un verre de scotch avec un calme olympien, malgré son état d'épuisement visible.
Kaiden : Mais la laisse a cassé ce soir.
Il se tourna vers moi, me tendant le verre. Je le pris d'une main tremblante.
— Comment as-tu passé la frontière ? demandai-je, ma rationalité d'homme d'affaires reprenant le dessus.
Kaiden : Les monstres n'ont pas besoin de passeport, sourit-il, un rictus qui n'avait rien d'humain. J'ai voyagé dans la soute d'un train de marchandises de Leduc Logistique. Ironique, n'est-ce pas ?
Il fit un geste vers l'écran de télévision, où le visage de Maïra brillait encore.
Kaiden : Regarde-la. Elle t'a volé ton entreprise. Elle m'a volé ma liberté. Elle pense qu'elle a gagné. Mais elle vient de faire une erreur de débutante. Elle a invité sa grande sœur, Élara, à partager son trône. Elle a créé une cible à deux têtes.
Je regardai mon frère. Le psychopathe qui avait fait couler mon empire en kidnappant cette fille, et l'homme qui était mon seul sang.
— Qu'est-ce que tu veux, Kaiden ? murmurai-je.
Kaiden : Je veux déclencher l'enfer, répondit-il doucement, s'approchant de moi jusqu'à ce que je puisse sentir l'odeur de la pluie et du métal sur sa peau. Je suis seul. L'argent de Zurich est perdu, mon réseau est détruit par Silas, et mes armes ont été confisquées. Mais toi, Liam... tu as encore des millions cachés dans des fiducies aux Bahamas. Tu as encore des contacts avec des mercenaires privés et des politiciens véreux qui détestent Maïra autant que nous.
Il posa une main glacée sur mon épaule. Ses doigts se resserrèrent douloureusement sur ma clavicule.
Kaiden : Je suis l'épée, Liam. Mais j'ai besoin que tu sois le bouclier financier. Si nous y allons chacun de notre côté, Silas nous abattra. Si nous y allons ensemble, les St-James récupèrent leur ville.
Je levai les yeux vers l'écran. Maïra souriait. Ce sourire hautain, destructeur. Mon ego d'homme d'affaires brisé s'enflamma au contact de la folie de mon frère.
— Tu veux la tuer ? demandai-je, la gorge sèche.
Les yeux de Kaiden s'assombrirent. Une obsession toxique, maladive, déforma ses traits.
Kaiden : Non. Je veux tuer tout ce qu'elle aime. Je veux détruire sa sœur. Je veux ruiner son entreprise. Je veux qu'elle rampe dans les cendres de sa propre tour. Et quand elle n'aura plus rien... je la ramènerai dans la forêt. Parce qu'elle est MIENNE.
Le pacte venait d'être scellé dans le sang et la folie. Les deux faces de la pièce St-James étaient réunies. Le stratège corporatif et le serial killer.
Kaiden : Prépare tes comptes, petit frère, murmura-t-il en levant son propre verre de scotch. La guerre froide est terminée. On rentre à Montréal.