(Point de Vue : Silas)
La musique n'était pas un son, c'était une arme contondante. Les basses fréquences faisaient vibrer le béton armé d'un ancien entrepôt de conditionnement de viande, à l'extrême ouest de Saint-Henri.
Je franchis la lourde porte métallique, laissant la pluie glaciale à l'extérieur. L'air était saturé d'une brume artificielle, d'odeurs de sueur acide, de MDMA et d'électricité statique. Des centaines de corps se tordaient sous des stroboscopes frénétiques. C'était une rave clandestine, mais pour ceux qui savaient regarder, c'était surtout la Bourse du marché noir numérique de Montréal. Les hackers, les courtiers en données volées et les cryptographes de la pègre se mélangeaient aux junkies.
Je détestais cet environnement. Je préférais le silence du désert ou la clarté d'un champ de tir. Mais la Reine Noire voulait un nom, et je ne revenais jamais les mains vides.
Je me frayai un chemin à travers la marée humaine, ma carrure imposante fendant la foule sans effort. Je portais un blouson de cuir sombre sur un pull à col roulé, mon arme de poing dissimulée dans un holster d'épaule, et une mallette en aluminium brossé à la main.
Je montai l'escalier métallique qui menait aux anciennes loges d'inspection des viandes, surplombant la piste de danse. Deux gorilles aux crânes rasés bloquaient l'accès. Je ne ralentis pas. Je levai la mallette pour qu'ils voient le logo gravé sur le métal. L'un d'eux murmura dans son micro-cravate, puis s'écarta.
La loge était insonorisée. Le silence tomba comme une chape de plomb.
Assis dans un fauteuil en cuir élimé, fumant un cigare épais, se trouvait "Le Boucher". Un vieux parrain de la d****e de l'Est de la ville, un survivant de l'époque où les gangs réglaient leurs comptes à coups de batte de baseball avant que les ordinateurs ne prennent le relais.
Le Boucher : Silas, grogna le vieil homme, ses yeux plissés par la fumée. Ça faisait longtemps que l'empire Leduc ne m'avait pas rendu visite. Comment va ton armée en costards ?
— Pressée, répondis-je d'un ton monocorde en posant la mallette sur sa table basse.
Je fis sauter les loquets. Cinquante mille dollars en coupures de cent, non tracées. L'odeur de l'encre fraîche emplit l'espace confiné.
Le regard du vieux parrain s'alluma, mais il garda sa posture détendue.
Le Boucher : C'est beaucoup d'argent pour un simple bonjour.
— Je cherche un fantôme. Une femme. Une hacker qui a grandi dans vos rues. Elle a piraté les serveurs fédéraux hier soir. Elle se fait appeler L'Aînée.
Il tira sur son cigare, le bout rougeoyant s'illuminant dans la pénombre.
Le Boucher : L'Aînée... murmura-t-il. Ce n'est pas un nom qu'on prononce à voix haute par ici. Elle n'achète pas de d****e, elle ne vend pas d'armes. Elle trafique l'information pure. Elle a détruit trois de mes concurrents l'année dernière juste en faisant fuiter leurs registres comptables à l'escouade des stups. Je ne sais pas qui elle est.
Il referma lentement la mallette et poussa les cinquante mille dollars vers moi.
Le Boucher : Je ne peux pas te vendre ce que je n'ai pas, soldat.
— Mais vous savez qui lui fournit son matériel, rétorquai-je sans bouger. Elle opère depuis les bas-fonds. Elle a besoin de serveurs cryptés, de relais. Qui est le fixeur qui gère la logistique matérielle du dark-web dans ce secteur ?
Le vieil homme sourit, dévoilant des dents jaunies. Il posa sa main sur la mallette et la tira vers lui.
Le Boucher : Il s'appelle Sly. Un petit c*n arrogant qui pense que le monde lui appartient parce qu'il sait coder. Il gère une ferme de serveurs dans un garage désaffecté, deux rues plus bas.
Je m'éloignai de la table. La transaction était terminée. L'argent venait d'acheter la première marche de l'escalier.
Dix minutes plus tard, la pluie tombait drue dans la ruelle arrière du garage désaffecté.
Sly, un jeune homme dégingandé à la peau diaphane, vêtu d'un sweat à capuche noir, était en train d'allumer une cigarette à l'abri d'un auvent rouillé.
Je sortis des ombres. Il sursauta, laissant tomber son briquet, et fit un pas en arrière, butant contre la porte en fer de son repaire.
Sly : C'est fermé, mec, balbutia-t-il en voyant ma carrure.
— Je n'achète pas de serveurs, Sly. J'achète un nom.
Je sortis une épaisse liasse de billets de dix mille dollars de ma poche intérieure et la lui tendis.
— Je veux savoir où se cache L'Aînée. Ou du moins, qui elle protège.
Sly regarda l'argent. Puis il releva la tête, un rictus de mépris adolescent déformant son visage. La peur laissa place à l'arrogance d'une génération qui se croyait intouchable derrière ses écrans.
Sly : Tu crois que tu vas m'acheter avec du papier, boomer ? cracha-t-il. L'argent liquide, ça laisse des traces. Ça pèse lourd. Et surtout, L'Aînée me paie en cryptomonnaie non traçable. Elle vaut dix fois ce que tu tiens dans ta main. Dégage de ma ruelle avant que je ne doxe ton identité et celle de ta petite famille sur les réseaux.
Je baissai lentement le bras. Je rangeai l'argent dans ma poche.
Je n'étais pas Kaiden St-James. Je ne prenais aucun plaisir viscéral à infliger la douleur. Je n'avais pas besoin d'une mise en scène sadique ou de phrases théâtrales. J'étais un outil d'efficacité pure. La méthode de la Reine Noire.
Le Plan B.
En une fraction de seconde, mon bras gauche s'abattit comme un piston hydraulique. Je saisis Sly par la gorge et le plaquai violemment contre le mur de briques. L'impact lui coupa le souffle.
Avant qu'il ne puisse réagir, ma main droite attrapa l'index et le majeur de sa main gauche, celle qui tenait encore sa cigarette.
— Tu as besoin de tes doigts pour coder, Sly, murmurai-je d'une voix polaire, le visage à quelques centimètres du sien.
D'un mouvement sec, impitoyable, je tordis ses deux doigts vers l'arrière jusqu'à ce que les articulations cèdent dans un craquement écœurant.
Le hurlement de Sly fut étouffé par ma main sur sa trachée. Ses yeux se révulsèrent à moitié sous la vague d'agonie fulgurante. Il se débattit comme un poisson hors de l'eau, mais je le maintenais plaqué contre les briques avec la force d'un étau.
— Je ne suis pas un boomer, Sly. Je suis la violence que tes pare-feux ne peuvent pas arrêter, dis-je calmement, relâchant légèrement sa gorge pour le laisser haleter. Un nom. Maintenant. Ou je brise le poignet.
Sly : Roxanne ! hoqueta-t-il, les larmes et la pluie se mélangeant sur ses joues, fixant ses doigts disloqués avec horreur. Roxanne ! C'était son associée ! Elles montaient des arnaques ensemble avant que L'Aînée ne passe au niveau supérieur ! Roxanne la déteste !
— Où ?
Sly : Au cybercafé Le Nexus, sur Sainte-Catherine Est ! Elle y travaille la nuit ! Pitié, lâche-moi...
Je le lâchai. Il s'effondra dans une flaque d'eau sale, gémissant de douleur en berçant sa main brisée. Le mur numérique venait d'être percé par la force brute.
Il était deux heures du matin. Le cybercafé Le Nexus était un repaire enfumé rempli de joueurs nocturnes abrutis par les boissons énergisantes.
Roxanne était derrière le comptoir. La trentaine usée, les cheveux teints en rose délavé, les bras couverts de tatouages à l'encre bon marché. Elle tapait frénétiquement sur son clavier mécanique, l'air profondément aigri.
Je m'accoudai au comptoir. Je ne sortis ni arme, ni argent. Cette femme n'était motivée ni par la peur, ni par la cupidité. Sly m'avait donné la clé psychologique : la jalousie.
— L'Aînée vient de décapiter le gouvernement fédéral, dis-je simplement.
Les doigts de Roxanne s'arrêtèrent net. Elle leva les yeux vers moi. Une étincelle de pure rancœur brilla dans ses pupilles.
Roxanne : Et alors ? cracha-t-elle. Qu'est-ce que ça peut me foutre ?
— Vous étiez son associée. Elle vous a laissée pourrir ici à servir du café dégueulable à des adolescents boutonneux pendant qu'elle joue aux échecs avec les puissants de cette ville. Elle vous considère comme un poids mort.
Roxanne serra les dents. Sa mâchoire se contracta. J'avais frappé juste. La trahison entre associés de rue laissait des cicatrices plus profondes que les balles.
Roxanne : Élara a toujours cru qu'elle était supérieure, grogna-t-elle, lâchant le nom que personne n'osait prononcer. Elle disait qu'on devait rester des fantômes, qu'il ne fallait s'attacher à rien. Mais c'était une p****n d'hypocrite.
Elle se pencha par-dessus le comptoir, baissant la voix, savourant le fait de pouvoir enfin détruire la légende de celle qui l'avait abandonnée.
Roxanne : Elle a une faiblesse. Un gamin.
Mon rythme cardiaque resta stable, mais mon esprit compila l'information instantanément. Maïra avait eu raison.
— Un gamin ? demandai-je.
Roxanne : Léo, murmura-t-elle, un sourire carnassier sur les lèvres. Seize ans aujourd'hui. Un petit génie du code qu'elle a sorti d'une famille d'accueil abusive il y a cinq ans. Elle l'a pris sous son aile. C'est son protégé. Son petit frère de rue. Elle le cache dans un appartement sous un faux nom dans le quartier Rosemont, mais je sais qu'elle lui paie ses serveurs avec une carte prépayée que je lui avais fournie à l'époque. Je peux te donner le relevé de transaction. Ça te mènera à l'adresse IP de Léo. Et là où est Léo, Élara n'est jamais bien loin.
Je sortis un stylo crypté de ma poche et le posai sur le comptoir.
— Téléchargez le relevé sur cette clé.
Pendant qu'elle copiait les données, trahissant des années d'amitié pour une simple soif de vengeance, je sortis mon téléphone sécurisé. J'envoyai un message crypté à Maïra.
« Point de rupture identifié. Cible : Léo, 16 ans. Protégé. J'ai la piste numérique de son repaire. On passe à l'extraction. »
La réponse de la Reine Noire s'afficha deux secondes plus tard. Glaciale et absolue.
« Amenez-moi l'enfant. Vivant. Sans la moindre égratignure. Nous allons inviter ma grande sœur à prendre le thé. »