Ils avaient parcouru un long chemin, leurs pas résonnant sur les pavés poussiéreux, pour enfin atteindre la ville de Jeddah, cette cité aux mille merveilles. Étrangement, au lieu d’être réunis avec les membres de leur communauté, à qui des quartiers avaient été attribués pour les réfugiés, Amira et sa famille avaient été mises à l'écart, comme si un voile d'ombre s'était abattu sur leur destin. Le soldat qui, auparavant, avait demandé l'identité d'Amira était celui qui les avait conduits vers un autre quartier, un lieu qui semblait empreint de mystère et de solitude. Marchant toujours aux côtés de ses parents, elle ressentait un mélange d'inquiétude et de curiosité qui l'emportait peu à peu sur la raison, et Amira laissa échapper, dans le sillage du soldat qui marchait devant elle :
- Je vous prie de pardonner mon impolitesse, valeureux soldat, mais pourquoi nous avez-vous séparés de notre communauté ? demanda-t-elle, une curiosité manifeste dans le timbre de sa voix, teintée d'une légère tremblote.
Le soldat, surpris par cette audace, tourna légèrement la tête vers elle, ses yeux scrutant son visage juvénile, comme s'il cherchait à percer le secret de son inquiétude.
- Ma dame, je dois avouer que moi-même j’ignore la raison de ma charge. Pour tout vous dire, c’est le sultan lui-même qui m’a ordonné de vous conduire à ses quartiers, répondit-il d’un ton qui mêlait respect et une certaine tristesse.
Resserrant son hijab autour de son visage, Amira laissa échapper, contre son gré, une question qui lui brûlait les lèvres :
- Alors, notre bon sultan a-t-il vraiment rendu l’âme ?
Le garde hocha la tête avec gravité, et se tourna à nouveau vers elle, son expression empreinte de sérieux.
- Ma dame, je vous en prie, abstenez-vous de mentionner le feu sultan en présence du sultan actuel. Il est en proie à une grande colère, et je crains que cela ne vous porte préjudice. En vérité, il se trouve actuellement sur le champ de bataille, absorbé par des affaires d’une extrême gravité. Je vais vous attribuer des quartiers où vous et votre famille pourrez séjourner en toute sécurité, ajouta-t-il d’un ton apaisant, cherchant à dissiper l’inquiétude qui assombrissait le visage d’Amira.
Amira sentit une angoisse sourde l'envahir, les mots du soldat résonnant dans son esprit comme un sinistre présage. Pourquoi avaient-ils été séparés de leur communauté ? Quel sort les attendait désormais ? Elle se tourna vers ses parents, cherchant du réconfort dans leurs visages, mais ne trouva que la même inquiétude qui l’assaillait, une ombre pesante sur leurs fronts.
Le soldat, conscient de l’anxiété qui émanait de la petite famille, poursuivit d’un ton apaisant, comme un père cherchant à rassurer ses enfants :
- Ne craignez rien. Vos quartiers seront simples, mais sûrs. Je vous y conduirai. Vous pourrez vous reposer et vous remettre de votre long voyage, car je sais que les épreuves que vous avez traversées sont lourdes à porter.
Amira acquiesça, bien que son esprit fût assailli par des questions sans réponse. Les raisons de leur séparation demeuraient obscures, et l’avenir s’annonçait incertain. Les murmures de la ville de Jeddah, avec ses ruelles animées et ses senteurs d'épices, semblaient lointains et inaccessibles, comme des souvenirs d’un temps révolu.
Alors qu’ils avançaient, elle ne pouvait s’empêcher d’observer les détails autour d’elle : les maisons aux murs de pierre, ornées de mosaïques colorées, les enfants jouant dans les ruelles, riant et courant, insouciants du sort des autres, et les marchands criant pour vendre leurs produits, leurs voix s'élevant dans un brouhaha joyeux. Chaque image était un rappel douloureux de ce qu’ils avaient perdu, de la vie qu’ils avaient laissée derrière eux, des rires et des chants qui résonnaient dans leur ancienne maison.
Finalement, après un cheminement qui parut interminable, ils atteignirent un bâtiment modeste, mais propre, dont les murs semblaient témoigner des histoires d’innombrables âmes. Le soldat ouvrit la porte avec une certaine solennité et invita Amira et sa famille à entrer.
- Voici vos quartiers, expliqua-t-il d’un ton respectueux. Je vais vous laisser vous établir. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hésitez point à demander. Je veillerai à ce que vos besoins soient comblés, tant que je le pourrai.
Amira remercia le soldat d’un hochement de tête respectueux, puis entra avec ses parents. Une fois à l'intérieur, elle se tourna vers eux, le cœur lourd, mais résolue à affronter ce nouvel avenir incertain. Les murs de leur nouveau foyer, bien que simples, offraient un refuge contre le tumulte extérieur. Elle savait qu’ensemble, ils pourraient surmonter les épreuves à venir, mais l’ombre de l’inconnu planait encore sur eux, telle une nuée sombre dans un ciel d'orage.
- J’éprouve une étrange sensation de privilège, laissa échapper Samir, frère d’Amira, une lueur d’émerveillement illuminant son regard. Nous avons ces quartiers pour nous seuls, éloignés des tumultes et des épreuves qui jalonnent notre existence au village. Voilà un changement radical, n’est-ce pas ?
- Pour ma part, j’ai l’étrange impression que nous sommes englués dans les toiles perfides d’une araignée, répondit Amira, le regard pensif et le cœur lourd. Pourquoi avons-nous été séparés de nos semblables, de notre communauté si précieuse ? Pourquoi avons-nous été arrachés à notre famille, à nos amis ? Et pourquoi le sultan lui-même a-t-il ordonné que l’on nous conduise ici, dans ses appartements ? Cela me semble suspect, presque comme un piège machiavélique.
- Tu réfléchis trop, ma sœur, intervint Samir d’un ton apaisant, un sourire bienveillant illuminant son visage. Contente-toi d’apprécier ce que nous avons ici. Au moins, nous n’aurons plus à endurer la morsure glaciale du désert, ou du moins, tant que la guerre ne sera pas achevée. Souviens-toi des épreuves que nous avons traversées ensemble. Peut-être est-il enfin temps pour nous de goûter à un peu de répit.
- Ton frère a raison, ajouta une voix familière, celle de leur père, qui se tenait en retrait. Il serait sage de ne point trop cogiter et de profiter de ce moment. J’ai déjà combattu aux côtés du feu sultan, et cela est sans doute un geste de générosité de la part du fils du feu sultan. Il désire nous montrer qu’il n’a point oublié mes services, et qu’une place nous est accordée ici, même si ce n’est que de manière éphémère.
Amira, bien que peu convaincue par ces paroles, hocha la tête en signe d’acquiescement et se dirigea vers sa chambre. Elle prit soin de fermer la porte derrière elle, comme si cela pouvait l’isoler des doutes qui l’assaillaient. Bien que la chambre fût simple, elle était d’une certaine opulence ; les murs étaient ornés de tapisseries richement colorées, et le mobilier, bien que modeste, était en bois finement travaillé. En tout cas, cela n’avait rien à voir avec la demeure qu’ils avaient dans leur tribu, où chaque objet racontait une histoire de lutte et de survie.
Contemplant la pièce, Amira fut soudainement attirée par des sons provenant de l’extérieur. On dirait des acclamations, un mélange de joie et d’excitation flottant dans l’air chaud du soir. Intriguée, elle se dirigea vers sa grande fenêtre entrebâillée, poussant légèrement le drapé pour observer ce qui se passait dehors. À travers l’ouverture, elle aperçut plusieurs hommes armés qui venaient de revenir de l’extérieur, leurs silhouettes se découpant contre le ciel crépusculaire. Une foule s’était rassemblée autour d’eux, levant les bras en signe d’accueil, leurs visages illuminés par l’allégresse.
Elle observa la troupe de soldats avec une certaine admiration, son regard passant sur chacun d’eux, essayant de déchiffrer l’histoire qui se cachait derrière leurs armures et leurs expressions résolues. Puis, son attention se fixa sur un homme en particulier. Il avait l’air très imposant comparé aux autres, sa stature athlétique et son port de tête lui conférant une aura de commandement. Il dégageait une prestance qui ne pouvait échapper à quiconque, comme s’il était né pour être un chef. Son visage était dissimulé par un shemagh, ce foulard traditionnel qui ne laisse entrevoir que les yeux, rendant son regard encore plus mystérieux et captivant.
Sentant sûrement le regard d’Amira sur lui, celui-ci leva la tête dans sa direction. Leurs regards se croisèrent, et un frisson parcourut le corps d’Amira. Elle éprouva une soudaine envie de fuir, la honte d’avoir été surprise en train d’épier cet homme colorant ses joues d’un rouge vif. Ses pensées s’embrouillèrent alors qu’elle réalisait qu’elle était en train de le scruter comme si elle cherchait à percer le mystère de son identité. Bien qu’elle détournât rapidement le regard, elle pouvait toujours sentir celui de l’inconnu posé sur elle, comme une chaleur enveloppante qui la mettait mal à l’aise.