La voie

902 Words
La voie Dans un des quartiers de Bagdad, à proximité du Tigre qui sépare la ville populaire et la cité des riches, où vit depuis peu le Calife de la dynastie des Abbassides, un califat affaibli au profit des provinces de l’empire m******n pourvues d’autonomie, des hommes contemplent les pauvres faubourgs d’en face en sirotant du thé. Ils reviennent de la mosquée où, après l’appel du muezzin, ils s’étaient déplacés pour prier. Parmi ces dignitaires, militaires ou fonctionnaires, certains se rendront au palais. À la même terrasse, quelques théologiens joutent avec des philosophes, juges et astrologues. Plus loin, des marchands s’entretiennent sur leur négoce. Satisfaits du développement des voies commerciales, par la voie terrestre ou la mer, jusque dans les contrées les plus reculées, apportant aux peuples la religion, l’instruction, la civilisation et l’esprit d’entreprise agréable au Miséricordieux, comme le recommande le Coran, ils envisagent de développer leur activité vers l’Inde, la Chine, l’Espagne, l’Afrique où, dit-on, les richesses sont inépuisables en matières premières ainsi qu’humaines. En les écoutant convoiter le monde, un joueur d’Oud gratte quelques accords puis, à l’adresse des notables de la cité, chante à voix forte une déclaration d’Al-Hallâj. Ton esprit s’est fondu dans mon esprit, comme l’ambre se fond avec le parfum du musc. Donc si une chose t’atteint, elle m’atteint, car désormais tu es moi, nous sommes indissociables. *** Alim creusait des sillons, afin que l’eau venant des canaux puisse irriguer les vignes et faire grossir les raisins rétrécis par la sécheresse, promesse d’un vin sucré. Une gourde en peau retournée à la main, Tayyib, le neveu de Muhsin, lui fit signe de venir se désaltérer sous un sycomore à la large couronne fournie. Alim posa sa houe contre un tamaris et vint retrouver son ami. Âgés chacun de dix-neuf ans, les deux compères s’entendaient comme des frères jumeaux. Tout en buvant, le jeune iranien observa les ouvriers s’activer à faire tourner les meules à sésame ou à blé, les paysans labourer la terre à l’aide d’un araire tiré par de puissants bœufs, en vue d’y semer l’orge et le riz. En contemplant les puits à balancier, il fut pris de nostalgie. Il se remémora les montagnes boisées de sa région d’origine, passant constamment de la canicule à la froidure, où les nomades transhumaient leur troupeau des plaines verdoyantes du sud au mont neigeux du nord. Il pensa. « Me voici héritier d’un domaine au bord du Tigre et époux d’une fille d’un métayer non chiite. Ma famille ne pourra jamais le comprendre. Comment reprendre mes terres et annoncer mon mariage. Si un enfant naît de notre union, qu’adviendra-t-il d’elle ou de lui ? Quelle folie que ce voyage ! » Il se souvint de son arrivée à Bagdad. Encore sur le coup de son audace, qui l’avait conduit en moins d’un an aux épousailles, il ne regrettait cependant rien, tant son adoration pour Firuze était douce, authentique et féconde. Une image envoûtait ses jours et ses nuits, celle du vieillard méditant sur la route, précisément le jour où il avait rencontré son aimée. Des paroles tournaient dans sa tête, telle la ronde des vents : les couplets de la prophétesse kurde qui l’accompagneraient jusqu’à ce qu’il s’arrache à l’attirance qu’ils lui procuraient. Il se dit en lui-même. « Je me souviens des mots de mon voisin, lors du convoyage. Il disait que le soufisme était apprendre le sourire des roses. Étant tous issus de l’amour, il est normal de tendre vers l’amour et d’y consacrer sa vie. Celui pour Firuze dépasse les clivages religieux et ne s’embarrasse pas des omissions que j’ai dû faire pour être accepté en terre sunnite. Comme ses parents ont été touchés par la clarté de notre sincérité, ma famille doit rencontrer ma turquoise pour s’enivrer de bonté. Golestam, mes oncles, tantes et cousins seront touchés par sa beauté d’âme et la source de bonheur qu’elle me procure. » Une pression sur son épaule le fit revenir à la réalité. « Cousin Alim, que fais-tu la nuit pour rêver aussi le jour ? Laisse-moi finir le travail et va retrouver ta Firuze ! Vous devez boucler vos bagages. » Agenouillée près du lit, occupée à rouler délicatement des vêtements et les glisser dans un sac en peau de chèvre, Firuze sentit la présence d’Alim. « Ne t’inquiète pas. Nous ne sommes pas à un petit mensonge près. Nous leur dirons que je suis d’une famille soufie » rassura-t-elle sans se retourner. Surpris par la sagacité de son épouse, mais aussi par l’évocation du mouvement religieux auquel il pensait plus tôt, Alim resta bouche bée. « Que connais-tu d’eux ? finit-il par demander. – Rien, si ce n’est qu’ils font remonter leurs pratiques directement au prophète et à ses révélations mystiques reçues avec le Coran. Ces Marabouts, Fakirs ou Derviches, comme tu veux, en vivant l’Islam des premiers temps, sortent du clivage de nos deux religions et cela me convient très bien. – Eh bien, ma savante de femme, c’est entendu. Tu seras une Soufie de Hit sur l’Euphrate. Pour cela, tu dois t’habiller de laine, car ma famille voit beaucoup de ces mystiques circuler sur les routes. – À part celui qui a obligé notre caravane de se scinder en deux, je n’ai pas eu l’occasion d’apercevoir de laineux. En revanche, mon aimé, je ressens que tu as de l’attraction pour eux. J’espère qu’ils ne t’éloigneront pas de moi. – Ne t’inquiète pas. Tu incarnes la voie qu’ils se sont choisie ; celle du cœur qui bat dans le mien, se justifia Alim, déstabilisé par la crainte de son aimée. – Je ne dis pas cela en vain. J’ai gardé le stigmate des chants de nos noces. Loin de me rassurer, ils me donnent encore la chair de poule. – Pourtant, ils décrivaient l’extase et non l’enfer des mécréants. – Ils mentionnaient ma solitude et ton attente. – Je suis ton héros descendu du ciel pour t’apporter la bonne nouvelle que je serai toujours à tes côtés. – Alors, hâte-toi de faire ton sac ; nous nous réveillerons tôt demain matin. »
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