Vérité

1494 Words
Vérité Face à un lac, au fond craquelé en une mosaïque de sel, cinq femmes voilées de noir et vêtues de blanc, protégées par une toile fixée entre quatre piquets, accordent leurs instruments. Elles parcourent en groupe les contrées arides de l’Iran, des rares oasis aux tentes des bergers, solides et résistantes aux tempêtes. Autour d’elles, s’étend le désert de pierres ou de sable, où percent quelques arbustes et un peu plus d’armoises. Des passereaux survolent les musiciennes, prêts à attraper de leur bec les notes qui sortiraient bientôt de leurs doigts. Une gazelle s’avance avec prudence vers les nomades sans troupeau. À son adresse, de leur Santour, Tambur, Kamânche, Daf et Zurna, les Soufies jouent une mélodie, par-dessus laquelle l’une d’elles entonne un chant de leur inspiratrice, Râbi’a. Ô ma joie, mon désir. Ô mon appui, mon compagnon, ma provision. Ô mon but, tu es l’esprit du cœur, tu es mon espoir, tu es mon confident, mon désir de Toi est mon viatique. Sans toi, ô ma vie, ô ma confiance, je ne me serais jamais lancée dans l’immensité du pays. *** Une longue file de dromadaires, chameaux et chevaux s’étiraient sur la route poussiéreuse et plissée qui rejoignait un grand bassin désertique. Au loin, un guépard poursuivait une gazelle gracieuse bondissant de droite et de gauche pour échapper à l’agilité du félin. Alim montra la scène à ses beaux-frères. « Nous traverserons le Dasht-e kavir jusqu’à Tabas. Une fois la marchandise vendue, nous laisserons la caravane revenir à Bagdad et nous séjournerons à Ilam. Vous y serez bien accueilli. Durant le trajet, vous verrez sans doute des chats, lynx, léopards, chacals, hyènes et lions, les maîtres incontestés du lieu. – Tu les as tous vus ? interrogea Fouad. – Oui, lors d’un périple avec mon paternel jusqu’au pays des Afghans, quand j’étais enfant. Ce fut mon premier et dernier voyage avec lui. Nous devions nous rendre dans la famille de ma mère, originaire de Sindand. Mes oncles nous attendaient pour le partage de l’héritage de mes grands-parents. En qualité d’aîné, puisque ma sœur n’était pas considérée comme tel, je devais me présenter à eux et décider de l’avenir des terres et de la maison. Je suis revenu avec de l’argent, quelques souvenirs pour ma mère et la mauvaise nouvelle du décès de mon père. – Comment est-il mort et qui t’a raccompagné ? – Il a succombé aux blessures infligées par des brigands. Il avait réussi à me cacher mais pas à se protéger. C’est un oncle et un cousin qui m’ont ramené chez moi. – Tu devais être terriblement affligé. – J’étais surtout terrorisé. – Et pour l’héritage ? – J’ai laissé les champs et l’habitation à mes cousins. – Tu nous caches bien des mystères ; qu’allons-nous découvrir de ta vie d’avant. Firuze connaît-elle ton passé ? railla Mustafa. – Bien sûr. Quant à toi, je peux t’assurer que ta curiosité sera satisfaite. En attendant, regarde où tu mets les pieds, tu as une vipère prête à t’attaquer. » L’adolescent bondit de peur ; le serpent ondula de frayeur. Prenant les brides des deux camélidés, chargés de sacs de riz et d’amphores d’huile, Mustafa les tira vers leurs congénères qui dévalaient en file indienne la pente vers un verdoyant vallon. En observant les deux garçons marcher à la suite de Latif et de Firuze, Alim pesta en silence. « Pourquoi cet obstiné de Latif insiste-t-il pour rencontrer ma sœur à Ilam ? Comment m’y prendrai-je maintenant pour persuader mes oncles de garder le secret de leur religion ? Ils se pourraient qu’ils me renient pour avoir épousé une sunnite à leur insu. Comment réagira Muhsin quand il apprendra que je lui ai menti sur ce fait ? À peine marié, je serais déshérité deux fois et peut-être tué ! » De peur comme de rage, Alim attrapa les rênes des canassons, alourdis de grosses sacoches en poil de chèvre remplies de sésame, riz, blé et vin dans des outres de peau de vache, et les entraîna dans le sillon du convoi. En apercevant son compagnon resté en arrière de la troupe, Firuze ralentit le pas. Elle ne connaissait que trop bien ses colères en boucle, liées à son insatisfaction de ne pas pouvoir maîtriser les évènements. Tout en lui trahissait l’impatience d’arriver droit au but, sans obstacles pour y parvenir. Elle s’amusait de ses crises de contrariété, le menton volontaire redressé, les yeux projetés en avant, telles des flèches vers leur cible ; excepté quand le buté s’obstinait à avoir raison, alors qu’elle aspirait à se réfugier dans la paix. En sentant son corps mêlé de sueur et de tourment, Firuze prit la main d’Alim. « Tu leur diras que tu es devenu soufi. – Ils feront le lien entre ce mensonge et le premier. – Alors je ne vois pas d’autre solution que de leur dire la vérité. Pour mon père, j’en fais mon affaire. – Et tes frères ? – Ils sont trop jeunes pour se positionner. – Quand veux-tu le faire ? – Aujourd’hui. – Dans ce cas, nous n’aurons plus qu’à nous échapper et devenir réellement soufis. » Assis face à la steppe à contempler des faucons, Latif, prostré et emmuré dans un silence de plomb, déjà usé à quarante-deux ans par le dur labeur des champs, écoutait le chant mélodieux d’un Sirli du désert. Fouad, son fiston, vint le retrouver. Aimé des siens par sa présence attentive et affectueuse, l’adolescent était un puits sans fond de consolation. Proche des filles comme des garçons, il était dévoué corps et âme à sa famille. Latif posa sa paluche calleuse sur celle douce du tendre rejeton. « Tu as le cœur qui me manque souvent. J’ai bien peur que le mien lâche avant la fin de ce voyage. – Pourquoi te rendre malheureux avec ces différences qui te séparent de ceux que tu aimes ? Je connais ton affection pour Alim et pour ta fille aînée. Ne pourrions-nous pas garder le secret et dire à la famille d’Alim que nous sommes chiites ? Ils ne viendront jamais à Hit ou Bagdad pour le vérifier. – Tu es trop jeune pour comprendre et mesurer ce qui envenime l’Islam. – Alors explique-moi ce qui te préoccupe et qui risque de me faire perdre ma sœur. – Il n’est pas nécessaire d’ajouter de la souffrance à la souffrance ; elle se suffit à elle-même, soit pour nous ensevelir, soit pour être traversée. – Tu nous l’as fait porter depuis Tabas, comme le plus lourd sac des chameaux. Nous avons le droit de savoir quel est notre fardeau. – Soit. Tu rapporteras mes paroles à Mustafa ; à notre retour, à Sayid et Jalîl. Je ne veux pas gaspiller ma salive inutilement ! Celle de mes yeux me suffit. Écoute, sans en perdre un mot ; je ne me répéterai pas ! » Fouad posa ses fesses sur une roche. « C’est une affaire de succession. À la mort du prophète Mahomet, paix et salut sur lui, certains des Musulmans ont choisi son gendre Ali, puis son fils Hussein ben Ali. Ils sont devenus les Chiites. D’autres ont reconnu et suivi son fidèle compagnon, Abou Bakr. Ils sont devenus les Sunnites. – C’était il y a plus de cinq siècles ! – Plus le temps passe, plus la rancune devient un v*****t poison. Les Chiites reconnaissent les deux fils d’Ali parmi les douze imams infaillibles. Ils pensent que le douzième reviendra juger les gens à la fin des temps et que le Coran est une œuvre humaine. » Latif fit une pause. « N’as-tu pas appris, mon fils, que le Coran est une œuvre divine ? – Oui. – Que nous cherchons humblement à imiter la vie du prophète exprimée dans la Sunna ? – Oui. – Les Chiites disent favoriser la liberté individuelle alors que, en définitive, ils ont complexifié les structures religieuses. Ils séparent le pouvoir religieux de l’autorité politique. – Ne te plains-tu pas pourtant du pouvoir de notre Calife ? – Tais-toi ! Cela doit rester entre nous. Les oreilles des délateurs traînent partout, même dans les lieux les plus reculés. Un autre courant vient réclamer sa part d’héritage. Les Kharidjites ont assassiné Ali, paix et salut sur lui, parce qu’il ne s’en était pas remis à la volonté du Très Généreux pour diriger l’Islam. Je ne te parle pas des Alaouites qui boivent de l’alcool et qui ne se déplacent pas dans les mosquées. – Comme toi ? – Tu es bien comme ta sœur ! Son orgueil l’a conduite à la trahison ! Elle est complice d’un usurpateur et menteur ! Veux-tu finir comme elle, mécréante et infidèle ? Arrêtons là, Fouad, rejoignons Mustafa qui a l’air encore plus accablé que toi. » Alors qu’ils parvenaient à destination, bouleversés par le déchirement familial provoqué par l’aveu de leur beau-frère, Mustafa et Fouad tentèrent de résonner une dernière fois leur paternel. Une longue et vaine discussion. Abattus, ils allèrent retrouver Alim qui soignait les animaux. « Père est d’accord de te laisser parler ; alors dis-leur que nous sommes chiites, insista Mustafa. – Cette idée vient-elle de lui ou de vous ? » En réponse, l’embarras et le silence. « Latif n’acceptera jamais un nouveau mensonge et de perdre son honneur. Ces divisions politiques et religieuses nous dépassent, autant qu’elles nous font du mal. Changer de camp n’arrangera rien. – Ton amour pour Firuze est au-delà ; ne le sacrifie pas en vain, le supplia Mustafa. – Firuze et moi sommes déterminés à rester ensemble quoiqu’il advienne de nous, au risque de perdre ceux que nous aimons. Notre mensonge était le secret jaloux de notre liberté, maintenant il pourrait être un sabre qui pourfend notre amitié. – La vérité aussi. Je crains plus la réaction des miens que des tiens. Fais ce que tu veux avec ta famille, cependant laisse-nous agir comme bon nous semble avec la nôtre. – Soit, mes frères bons et intègres. Mon cœur cesserait de battre à l’idée que Firuze puisse subir la méchanceté des hommes et le rejet des siens. »
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