Juin 1945
En ce dimanche caniculaire de fin juin 1945, le peuple de Paris suffoque, s’ébroue, renaît, reprend goût à la vie. Les cinq ans qui viennent de s’écouler ont été emplis de haine, de dangers et d’atrocités. Épouvantables. La folie de l’humanité s’est une fois de plus manifestée avec toute la barbarie dont sont capables les pires de ses représentants. Pour nous, les Juifs, ce furent des temps d’injustices, d’infamies, de rafles et de déportations. Très vite, il nous a fallu apprendre la prudence, la dissimulation, la survie. Et la résistance. Impossible alors de laisser une trace écrite de nos activités, de notre volonté de résilience. Trop dangereux. Il y allait de notre existence.
Aujourd’hui, j’ai décidé de témoigner, de raconter ce que furent pour nous, les Goldfarb, ces cinq années de combat. Et puis, sans doute, me viendra-t-il ensuite l’envie de poursuivre, sur mes cahiers d’écolier, le récit de nos vies jusqu’à mes derniers mots, tant que je serai capable de les coucher sur le papier et de tenir un stylo-plume.
Je me nomme Samuel Goldfarb, je suis le fils de Jacob et de Simone Goldfarb et j’ai épousé Martina Ackerman en juin 1938 à Sedan, la ville où tous deux avons vu le jour. Elle avait vingt-cinq ans, j’en avais vingt-quatre. Ma femme et moi sommes juifs, comment le cacher avec des patronymes pareils, parfaitement athées tous les deux malgré le poids de la religion dans nos familles respectives, tous descendants d’aïeux ashkénazes d’Europe Centrale. Une semaine après notre mariage, nous sommes partis nous établir à Hirson, dans l’Aisne, où m’attendait un poste de cheminot sur la ligne de chemin de fer qui relie Guise à cette petite ville du Nord de la France. Notre fils David y est né un an et demi plus tard, le 9 janvier 1940.
Au début du mois de septembre 1939, la France et le Royaume-Uni ont déclaré la guerre à l’Allemagne. La mobilisation générale n’a pas voulu de moi à cause de ma situation familiale de fils unique d’une veuve de la Grande Guerre. Mon père Jacob a été tué en octobre 1918, presque à la veille de l’armistice. Je suis donc resté à la gare d’Hirson pendant toute la période de la « drôle de guerre », où, à part quelques mouvements de troupe, il ne s’est pas passé grand-chose.
Jusqu’au mois de mai 1940.