Point de vue Alina
Le matin est gris, le ciel lourd.
Je me réveille dans un silence qui n’a rien d’apaisant, juste un vide qui me serre la poitrine.
La première sensation qui me frappe, c’est la douleur.
Mes mains.
Elles sont gonflées, lourdes, engourdies.
Chaque mouvement envoie une décharge dans mes jointures rouges et violacées.
Hier, dans la douche, j’ai frappé le mur jusqu’à perdre le souffle.
Et maintenant, je paye.
Ma gorge aussi me brûle.
Je me lève, pieds nus sur le parquet glacé, et je me dirige vers la salle de bain.
Le miroir me renvoie une image que je déteste : mes yeux gonflés, mes cheveux emmêlés, et ces marques rouges sur ma peau.
Des traces de ses doigts.
Des preuves qu’il a encore gagné hier soir.
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En cinq ans de mariage, j’ai tout encaissé.
Les humiliations publiques.
Les ordres.
Les punitions.
Les nuits où il venait me prendre comme on prend un objet.
Même la première fois qu’il a couché avec une autre devant moi, au lendemain de notre mariage, parce que j’avais refusé… j’ai gardé le silence.
Mais ce matin, quelque chose a changé.
Peut-être que c’est cette odeur de parfum étranger qui traîne encore dans la chambre.
Peut-être que c’est l’image de son sourire froid quand il m’a forcée à regarder.
Ou peut-être que c’est juste… moi.
La femme qui, après cinq ans, n’a plus envie d’être un jouet.
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Je m’assois sur le bord du lit.
Mes mains reposent sur mes genoux, ouvertes.
Je suis fatiguée, oui, mais pas comme d’habitude.
Pas cette fatigue molle qui m’enferme.
Celle-ci est différente. Elle a un cœur qui bat.
De la rage.
Silencieuse, mais vivante.
Je lève les yeux vers la porte close.
Pas un bruit dans le couloir.
Il n’est pas là.
C’est rare.
Peut-être qu’il est parti tôt.
Peut-être qu’il veut que je reste avec cette humiliation dans la gorge toute la journée.
Peu importe.
Ce matin, c’est moi qui décide.
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Je prends une douche rapide, l’eau tiède pour apaiser ma peau meurtrie.
Quand je sors, j’ouvre la penderie.
Mes yeux glissent sur les robes qu’il a choisies pour moi, toutes parfaites pour jouer à la femme-objet qu’il aime exposer.
Je passe devant elles et attrape un jean.
Un simple jean brut, que je n’ai pas porté depuis des mois.
Je choisis ensuite un haut crème à fines bretelles, fluide, élégant mais pas provocant.
Pas pour lui plaire.
Pour moi.
Je l’enfile, et pour la première fois depuis longtemps, je me sens… réelle.
Pas une poupée en vitrine.
Pas un trophée.
Juste moi, Alina.
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En enfilant mes bottines plates, je sens cette énergie étrange remonter en moi.
Mes mains sont encore gonflées, mais ça ne m’arrête pas.
Chaque douleur devient un rappel : je peux encaisser, mais aussi frapper.
Je passe devant la coiffeuse et ouvre le tiroir du bas.
Le carnet est là.
Celui que j’avais commencé avant le mariage.
Je le prends, le feuillette.
Les pages jaunies contiennent des mots épars, des esquisses de pensées.
Je tourne jusqu’à une page blanche et j’écris.
Des noms.
Des dates.
Matteo. La serre. Le dîner. La brune.
Chaque mot posé est un morceau de chaîne que je dépose sur le papier.
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Un bruit de porte qui claque me fige.
Je referme le carnet et le glisse dans la doublure intérieure de ma veste en jean.
Mon cœur bat vite, mais ce n’est pas la peur.
C’est l’adrénaline.
Je sors de la chambre.
Un domestique passe dans le couloir, les yeux baissés.
— Monsieur est parti ?
Il hoche la tête.
— Oui, madame. Il a dit qu’il rentrerait tard.
Parfait.
Ça me laisse des heures.
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Je descends à la cuisine.
Le café est noir, amer.
Je m’assois seule à la table, le carnet contre moi, et je bois en fixant le vide.
Je ne sais pas encore exactement ce que je vais faire, mais une certitude grandit :
Ce matin, la partie a changé.
Pendant cinq ans, j’ai joué son jeu.
J’ai été la femme docile qu’il voulait montrer.
J’ai encaissé.
Mais à partir d’aujourd’hui… c’est moi qui écris les règles.
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Je remonte dans la chambre et ferme la porte à clé.
Le miroir me renvoie une image différente de ce matin : mes cheveux séchés, mon jean, mon haut crème.
Et surtout, cette lueur dans mes yeux que je n’avais plus vue depuis longtemps.
Oui, il m’a marquée hier soir.
Oui, mes mains sont meurtries.
Mais il ne sait pas que c’est aussi la première fois en cinq ans… que j’ai envie de me battre.