Point de vue Alina
Je ne peux pas compter sur ma famille.
Ils m’ont vendue à Liam comme on conclut une affaire : un contrat, des signatures, une poignée de main.
Ils ne m’ont jamais demandée si je l’aimais.
Ils n’ont jamais cherché à savoir si j’étais heureuse.
Tant qu’ils peuvent se pavaner dans leurs vêtements hors de prix, tant que les invitations aux galas continuent d’arriver, ils se fichent bien de savoir que je vis dans une cage.
J’ai cessé de leur parler depuis longtemps.
Les rares fois où ils ont tenté un “Et comment ça va ?”, ça sonnait faux. Comme un petit passage obligé avant de passer aux vrais sujets : l’argent, les alliances, le nom qu’ils peuvent prononcer pour briller en société.
Varnell.
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Non.
Et si je veux en sortir, il ne suffit pas de fuir.
Liam est trop intelligent, trop méthodique.
Si je disparais du jour au lendemain, il me retrouvera avant même que je franchisse la frontière.
Il faut qu’il soit occupé.
Il faut qu’il perde pied.
Il faut… qu’il devienne fou.
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Je connais ses points faibles.
La jalousie.
L’orgueil.
Ce besoin maladif de tout contrôler, jusqu’à ma respiration.
Alors je vais jouer avec ça. Lentement. Sans qu’il puisse dire à quel moment ça a commencé.
Il ne faut pas qu’il voie ma main sur la serrure.
Il faut qu’il me regarde et qu’il se dise : Elle est à moi.
Pendant que moi, j’ouvre la porte en silence.
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Mon plan se construit comme une toile.
Chaque geste comptera.
Chaque mot sera choisi.
Je vais d’abord lui donner ce qu’il attend : une Alina docile, impeccable, attentive à ses moindres désirs.
Je vais le rassurer, lui faire croire que j’ai abandonné toute résistance.
Et puis… petit à petit, je vais glisser des éclats dans cette façade.
Des silences au mauvais moment.
Des regards qu’il ne comprendra pas.
Des gestes qu’il croira innocents… jusqu’à ce qu’ils ne le soient plus.
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Il doit douter.
Pas de ma soumission — ça, il la prendra pour acquise — mais de la sincérité de mes gestes.
Rien ne le rend plus dangereux que l’idée qu’il perd le contrôle.
Et quand il commencera à perdre pied, je trouverai la faille pour partir.
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Je ne sais pas encore où j’irai.
Peut-être à l’autre bout du pays.
Peut-être dans un endroit où le nom Varnell ne vaut rien.
Peut-être que je finirai par croiser Matteo… ou peut-être pas.
Peu importe.
Ce que je veux, c’est une vraie vie.
Me réveiller le matin sans avoir peur.
Respirer sans attendre l’ordre de quelqu’un pour bouger.
Pouvoir rire sans vérifier si ce n’est pas au mauvais moment.
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J’ouvre mon carnet.
Les premières lignes sont déjà écrites : noms, dates, lieux.
Aujourd’hui, j’ajoute une nouvelle page : Plan.
1. Surveiller les habitudes de Liam.
2. Noter les moments où il est le plus distrait.
3. Repérer les pièces où les caméras ne couvrent pas tout.
4. M’assurer d’avoir toujours un sac prêt, même petit.
5. Me créer une excuse pour sortir seule au moins une fois par semaine.
Chaque point est une graine.
Et je les arroserai jour après jour.
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Pour aujourd’hui, je commence par un changement simple.
Ma tenue.
Pas une robe qu’il m’a choisie.
Pas un vêtement qui me fait ressembler à son trophée.
Je choisis un jean brut, sobre mais ajusté. Un haut blanc légèrement satiné, simple mais élégant.
Des bottines noires.
Cheveux lâchés, mais disciplinés.
Quand je me regarde dans le miroir, je ne vois plus la poupée en vitrine.
Je vois une femme.
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Le bruit de la porte d’entrée me fige.
Il est rentré plus tôt.
Mon cœur accélère, mais je contrôle ma respiration.
Je descends les escaliers calmement.
Il est dans le hall, en train de retirer sa veste. Ses yeux glissent sur moi, de haut en bas.
Un froncement léger de sourcils. Il a remarqué que je ne porte pas l’une de ses robes.
— Tu sors ? demande-t-il.
— Non, dis-je avec un petit sourire. Je voulais juste changer un peu.
Il m’observe encore, comme s’il cherchait la faille.
Puis il hoche la tête.
— Jolie tenue.
Un compliment. Rare.
Je réponds par un sourire qui ne dit rien.
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Je passe le reste de la soirée à jouer mon rôle.
Je prépare son verre préféré.
Je ris à ses histoires.
Je l’écoute parler affaires.
Et à un moment, quand il regarde ailleurs, mes yeux se posent sur lui d’une façon calculée.
Juste assez pour qu’il sente quelque chose.
Un doute.
Une question silencieuse : Pourquoi me regarde-t-elle comme ça ?
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Ce soir, je me couche à ses côtés sans un mot.
Il s’endort rapidement.
Moi, je reste les yeux ouverts, fixant le plafond.
Dans ma tête, le plan se répète comme un mantra.
Il va tomber. Et quand il tombera… je serai déjà loin.