Première pierre

794 Words
Il y a des guerres qui se gagnent sans bruit. Pas avec des cris, pas avec des coups… mais avec un poison lent, invisible, qu’on glisse dans l’air. C’est exactement ce que je vais faire. Depuis le moment où j’ai décidé de rendre Liam fou, chaque geste que je fais est pensé. Aujourd’hui, je commence vraiment. --- Le matin, je suis déjà réveillée quand il ouvre les yeux. Il s’attend à me trouver encore dans mon sommeil docile, mais je suis assise sur le rebord du lit, en train de lacer mes bottines. Je porte encore ce jean brut qu’il a remarqué hier, et un haut noir ajusté, décolleté discret mais assez pour qu’il s’interroge. Il m’observe, silencieux. — Tu sors ? demande-t-il. Je relève la tête, mes doigts continuant leur geste. — Non. J’ai juste envie d’être prête, au cas où. Je vois son regard se plisser, presque imperceptiblement. Pas de confrontation. Pas de reproche. Juste une petite ombre qui vient se déposer dans son esprit. --- Au petit déjeuner, je m’assure que tout est parfait : café comme il l’aime, œufs à la bonne cuisson, pain grillé à point. Je ne dis presque rien. Mais quand je pose son assiette devant lui, mes doigts effleurent volontairement sa main. Pas assez pour que ce soit clair… juste assez pour que ce soit ambigu. Il me regarde, cherche à lire dans mes yeux. Je lui rends un sourire calme. Puis je m’installe en face de lui, droite, silencieuse, comme si je n’avais rien remarqué. --- La matinée passe, et je m’occupe de tâches banales : un peu de rangement, quelques papiers. Mais à plusieurs reprises, je passe près de lui. Pas trop près, pas assez pour qu’il se sente envahi. Juste la bonne distance pour que mon parfum reste dans l’air. Je sais que ça marche. Il lève les yeux de ses dossiers plus souvent que d’habitude. Il m’observe, mais pas comme un homme qui admire. Comme un prédateur qui se demande si sa proie n’est pas en train de lui échapper. --- En début d’après-midi, je m’assois au salon avec un livre. Pas un roman. Un livre sur l’art de la stratégie militaire. Je m’assure qu’il voit la couverture. Quand il passe derrière moi, je tourne une page avec lenteur. — C’est intéressant, dis-je sans lever les yeux. On y apprend qu’une guerre ne se gagne pas seulement par la force… mais par la patience. Je sens son regard se poser sur moi. — Et qu’est-ce que tu en fais, de ces leçons ? Je lève enfin la tête, un sourire léger aux lèvres. — Oh, rien qui puisse t’inquiéter. Il ne répond pas. Mais je sais que cette phrase restera coincée dans son esprit. --- En fin de journée, je change de tenue. Pas pour sortir, mais pour dîner avec lui. Une robe cette fois, simple mais différente de celles qu’il m’impose. Un rouge profond, avec un dos nu. Pas vulgaire. Élégant. Mais choisi par moi. Quand il me voit arriver à table, il ne dit rien d’abord. Puis : — Jolie robe. Ce n’est pas moi qui l’ai achetée. — Non. Je l’avais avant. Je me suis dit que c’était dommage de la laisser au placard. Je m’assois, mes mouvements lents, contrôlés. Je parle peu, mais chaque mot est pesé. Je le laisse combler les silences, comme s’il devait venir chercher ma présence. --- Pendant le repas, je pose mes couverts un peu plus tôt que lui et me lève. — Je vais prendre un verre d’eau, tu veux quelque chose ? — Non. En revenant, je frôle son épaule, presque par accident. Pas un geste de séduction… mais pas innocent non plus. Je sais qu’il déteste ne pas comprendre. Et c’est exactement ce que je veux : qu’il ne sache plus s’il doit se sentir flatté, inquiet, ou trahi. --- La soirée s’étire. Je reste dans le salon, lisant à demi, écrivant quelques notes dans mon carnet dès qu’il sort de la pièce. Quand il revient, je ferme doucement le livre, comme si de rien n’était. — Qu’est-ce que tu écris ? Je relève la tête, calme. — Juste des pensées. — Lesquelles ? — Celles que tu n’as pas besoin de connaître. Je vois la tension dans sa mâchoire. Pas assez pour qu’il éclate. Mais assez pour que demain, il s’en souvienne. --- Avant de me coucher, je m’arrête un instant devant le miroir. Je croise son regard dans le reflet. — Bonne nuit, Liam, dis-je d’une voix douce. Il me répond mécaniquement. Mais je sais que cette douceur est plus dangereuse que n’importe quel cri. Parce qu’elle n’est pas pour lui. Elle est pour moi. Pour la femme qui, pas à pas, construit la sortie de sa cage.
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