Chapitre 1

1528 Words
Amir descendit de l'avion. Un souffle d’air chaud l’enveloppa aussitôt, chargé de souvenirs et d’une étrange nostalgie. Cela faisait six ans qu’il avait quitté le royaume. Six années d’absence volontaire, presque d’exil, pour fuir un poids qu’il n’avait pas voulu porter. Il avait presque oublié cette chaleur sèche et vibrante, ce soleil qui semblait vouloir percer jusqu’à l’âme. C’était plus qu’un climat. C’était un retour en soi. Il jeta un coup d’œil à sa montre : quinze heures. Et pourtant, il avait l’impression que le temps s’était figé, comme suspendu entre passé et avenir. L’escorte était déjà là. À sa tête, Tariq, toujours droit comme un soldat, le regard fier et attentif. Amir reconnut aussitôt la silhouette familière, celle qui avait été présente à chaque étape marquante de son enfance. Le cœur d’Amir battit un peu plus fort. Ce moment, il l’avait anticipé, redouté, rêvé parfois. Il n’aimait pas les retrouvailles officielles, trop chargées d’attentes, trop enveloppées de regards qu’il fallait décrypter. — Bienvenue, jeune maître, dit Tariq d’un ton solennel. Bon retour sur vos terres. C’est un plaisir de vous revoir après tant d’années. Ce ton cérémonieux, Amir le connaissait bien. Il en percevait l’intention : cacher l’émotion derrière les usages. Mais il voyait aussi les rides plus marquées au coin des yeux de Tariq, les cernes plus creusées. Les années n’avaient pas épargné son vieil ami. — Tu sais très bien qu’il n’y a pas de formalités entre nous, cher oncle. Et tu sais aussi que je n’aime pas toutes ces courbettes. Sa voix était posée, mais en lui, quelque chose résistait encore : un conflit ancien entre le fils rebelle et l’héritier royal. Il serra la main de Tariq. Ce simple geste, pourtant interdit par le protocole, avait pour lui la valeur d’un ancrage. Une façon de dire : « Je suis encore moi. » Tariq, fidèle à lui-même, accepta la poignée de main sans broncher, avec cette pudeur distante qui lui était propre. — Savez-vous qu’il est interdit, selon le protocole, de serrer la main ? lança-t-il une fois dans le véhicule, sans relever le regard. — Je le sais très bien. Mais tu sais aussi ce que je pense du protocole. Nous ne sommes plus au siècle dernier. Je crois qu’il est temps de faire évoluer certaines choses. Tariq esquissa un mince sourire. Le même qu’il faisait quand il reconnaissait, sans l’admettre, qu’Amir avait raison. — Vous êtes le prochain souverain. Vous aurez toute la latitude de changer ce qui vous plaira. Le silence retomba dans l’habitacle. Dehors, l’avenue bordée de palmiers défilait lentement. Amir posa son coude contre la vitre et laissa son regard se perdre dans le paysage. Les mêmes dunes, les mêmes maisons aux toits plats, mais un sentiment différent : celui d’un homme qui n’était plus un enfant, et qui pourtant retrouvait ses racines. Le vent chaud portait toujours les mêmes senteurs : cannelle, safran, sable brûlé mais aujourd’hui, elles avaient un goût mélancolique. Ce n’était pas la chaleur qui l’oppressait, mais le poids du choix. Revenir, c’était accepter que son destin l’attendait ici. Et cette idée lui serrait la poitrine. — Tu sais très bien que gouverner le royaume n’a jamais été à l’ordre du jour Surtout que mon père est encore en vie, souffla-t-il pour briser le silence. Il devrait régner aussi longtemps qu’il le peut, avant qu’on ne pense à un successeur. Sa voix était calme, mais intérieurement, Amir sentait le doute gronder. Était-ce de la peur ? Ou simplement le refus de se voir figer dans un rôle qu’il n’avait jamais voulu jouer ? — Vous savez très bien que la royauté demande à ce qu’on se projette sans cesse dans l’avenir, répondit Tariq d’un ton mesuré. Un roi doit toujours penser à l’après. Et surtout s’assurer que son successeur soit à la hauteur. Ces mots résonnèrent dans la poitrine d’Amir. Il détourna le regard du paysage et posa ses yeux sur Tariq. Son visage était empreint d’une sagesse tranquille, mais Amir y percevait une inquiétude, un espoir silencieux. Un père de l’ombre. — Mon père a régné pendant plus de quarante ans et toujours pour l’intérêt du peuple. Je ne pense pas que je serai un aussi bon souverain que lui, admit Amir, presque à contre-cœur. C’était la première fois qu’il prononçait ces mots à voix haute. Tariq sourit. Un sourire tendre, presque affectueux. — Votre père disait la même chose, murmura-t-il. Je me rappelle qu'il est monté sur le trône un peu plus jeune que vous. Il avait peur de tout gâcher mais il a appris, avec le temps. Vous êtes comme lui. Vous êtes courageux. Mais vous êtes aussi un électron libre. Et vous savez aussi que prendre les rênes signifie ,s’engager avec une femme. Et cela, vous ne le voulez pas. Ou je me trompe ? Amir se redressa aussitôt. Une crispation passa sur ses traits. Le sujet était sensible, brûlant. Trop intime. La voiture entra dans la cour du palais royal. Il inspira profondément. Il était de retour là où tout avait commencé. Là où tout allait peut-être recommencer. Un mélange d’appréhension et de joie enfla dans sa poitrine. Ce n’était plus un simple retour. C’était un carrefour. Il sortit du véhicule. Comme toujours, le protocole était en place. Les serviteurs et les servantes s’étaient alignés, prêts à exécuter la révérence, à prononcer les mots de bienvenue. Mais Amir, lui, n’était plus le même. Et il savait qu’ici, tout le monde allait l’observer. Il se redressa. Ce n’était que le début… le début d’une histoire dont il n’avait même pas eu le temps d’écrire les brouillons. — Oh, mais qui nous fait l’honneur de sa présence après tant d’années d’absence ? lança une voix moqueuse. Amir haussa un sourcil et se tourna lentement vers l’auteur de cette voix qu’il connaissait trop bien. Il s’agissait de son frère, Zayd, le premier fils du roi. Né de l’union légitime entre le roi Yousef et la reine Zeinah, il était, de droit, l’héritier du trône mais ce droit lui avait été retiré après qu’il se soit rendu coupable d’un crime odieux. Malgré cela, il vivait toujours dans le royaume et ne manquait jamais une occasion de clamer, à qui voulait l’entendre, qu’il était le véritable souverain. — Zayd, le plus déchu, le pire héritier que la terre d’Al Quamar ait porté, répliqua Amir froidement. Zayd s’avança, l’air faussement décontracté, et vint s’arrêter juste en face de lui. — Enfin, l’exilé revient au bercail après six longues années ? Que nous prépares-tu cette fois ? La mort du roi ? — La justice a déjà tranché cette affaire, et nous savons tous que ce coup d’État était ton œuvre mais comme toujours, tu te persuades de contrôler la situation alors que tu ne contrôles rien. Je dois reconnaître que tu es un sacré spécimen, mon cher frère. Dans cette famille, on a toujours cultivé la dignité. Toi, tu es la preuve vivante qu’il y aura toujours de la mauvaise herbe, peu importe combien de fois on tente de l’arracher. Sans attendre de réponse, Amir passa devant lui et entra dans le palais. Il n’avait ni le temps, ni l’énergie pour se laisser entraîner dans une joute verbale avec Zayd. D’autres urgences l’appelaient. On lui avait dit que son père l’attendait dans la salle du trône. Il s’y dirigea directement et le trouva là, assis, droit, comme figé dans une éternité de règne. __Le prince héritier Amir Ben Aziz, annonça l'huissier du Roi. Amir ne s'en préoccupa pas, il était plutôt préoccupé par son père qui semblait en pleine forme. ___ Père ? Tu es en pleine forme à ce que je vois , fit Amir alors qu'on l'avait fait revenir pour la bonne raison que son père était souffrant. — Ahhh… mes douleurs… elles reviennent rien qu’en te voyant, fils ingrat, gémit-il faussement. Amir s’arrêta à mi-chemin, croisant les bras. — Tu sembles bien alerte pour quelqu’un censé être mourant. — Chut, fit le roi en regardant à gauche et à droite, comme s’il craignait d’être surpris. Je simule, évidemment. Ça me permet d’échapper aux réunions avec les ministres ennuyeux et aux sermons de ce vieux Tariq. — Tu es toujours aussi théâtral père, je savais bien que cet appel d'urgence cachait quelque chose mais je ne m'attendais pas à ce que mon propre père me fasse croire qu'il était sur le point de mourir juste pour que je revienne. — Ah mon cher fils, toujours aussi sérieux. Il faut bien qu’un de nous deux équilibre l’autre. Ils échangèrent un sourire franc, rare. Puis le roi se redressa soudainement, toute trace de maladie disparue. — Trêve de comédie. J’ai une mission pour toi. — Je t’écoute. — Je t’ai trouvé une épouse. Amir croyait avoir mal entendu. — Pardon ? — Oui. La fille de mon vieil ami Oliver. Elle vit à Londres. Tu pars demain. Tu vas la chercher. Et tu l’épouses. Amir resta figé. Le roi sourit, ravi de son effet. — Voilà. Tu voulais du sérieux ? En voilà. Et pendant qu’Amir clignait des yeux, son père tapa dans ses mains. — Maintenant, au suivant ! J’ai une sieste à simuler.
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