Jane trouva son père assis près de la cheminée, les coudes sur les genoux, les mains jointes. Il fixait les flammes comme s’il y lisait un message secret. Le bois craquait doucement, emplissant la pièce d’un murmure apaisant, mais le silence d’Oliver Kensington était plus lourd que jamais.
Il avait toujours été un roc. Discret, stable, inébranlable. Jane ne l’avait jamais vu pleurer, ni même faiblir. Pour ses filles, il était tout à la fois : un rempart contre le monde et un refuge au cœur de l’orage.
— Papa ? demanda-t-elle en s’approchant, troublée par l’expression grave qui plissait son front. Tout va bien ?
Il releva la tête, tentant un sourire qui s’égara quelque part avant d’atteindre ses yeux. Il se leva lentement, comme si le poids de l’âge venait de lui tomber sur les épaules, et lui tendit la main.
— Maintenant que tu es là, je vais un peu mieux. Tu as fermé la boutique plus tôt que d’habitude.
— Je devais préparer le dîner, répondit-elle en haussant les épaules.
Il l’entraîna jusqu’au vieux canapé aux coussins fatigués, celui où elle s’endormait enfant, blottie contre lui après les histoires au coin du feu. Elle s’y laissa tomber, un peu inquiète. Il s’assit à côté d’elle, lui prit les mains, et son regard se fit plus sérieux encore.
— Il faut que je te parle d’une chose importante, Jane.
Son cœur se serra.
— Tu me fais peur. Qu’est-ce qui se passe ?
Il marqua un silence, puis plongea ses yeux dans les siens, sans détour.
— Il y a longtemps, j’ai passé un accord avec un vieil ami. Un homme d’honneur. Nous nous sommes promis que si nous avions des enfants, et qu’ils étaient en âge de se marier, nous les unirions.
Jane blêmit. Elle sentit son cœur ralentir. Non. Non, pas ça.
— Cet homme, c’est le roi Yousef d’Al Quamar. Il m’a appelé. Il souhaite que son fils, Amir, te rencontre.
Elle se leva brusquement.
— Tu veux dire que tu m’as fiancée à un prince ? Sans me demander mon avis ?
— Je n’ai rien signé, ni imposé. J’ai juste promis que tu accepterais de le rencontrer. C’est tout ce que je te demande, Jane.
Il marqua une pause et soupira.
— J’avais même d’abord pensé à Jenny. Elle aurait été ravie mais le roi a insisté : il ne veut que toi.
Jane recula, la gorge serrée.
— Parce qu’il me connaît ?
— Tu ne t’en souviendras pas, mais il t’a rencontrée quand tu avais quatre ans. Il a gardé un souvenir très doux de toi. Depuis, il a toujours pris de tes nouvelles. Il dit que tu es la prétendante idéale pour son fils.
Elle eut un rire sec.
— Tu te rends compte de ce que tu me dis ? On dirait un conte de fées ou une tragédie médiévale.
— Peut-être mais Amir est un homme droit. Et toi, tu as toujours aimé sortir des sentiers battus. Je ne te demande pas de l’épouser. Juste de le rencontrer.
Jane fixa son père. Tout en elle hurlait la contradiction : son instinct, sa raison, et ce besoin de protéger son quotidien. Il y avait aussi une faille: sa curiosité légendaire.
— J’ai besoin d’air. Finit-elle par dire.
Et sans attendre de réponse, elle sortit de la maison. Le vent frais gifla son visage tandis qu’elle s’éloignait, tentant d’échapper au tourbillon d’émotions qui menaçait de l’engloutir.
Pendant ce temps, à des milliers de kilomètres de là, les portes du palais royal claquaient.
Amir marchait à grands pas dans les couloirs, le visage fermé, le cœur en tumulte.
Il était revenu pour des adieux, pas pour des fiançailles.
Il retourna dans la salle du trône et trouva le roi Yousef, affalé dans son fauteuil, feignant de somnoler.
— Tu as perdu la raison, Père.
Le roi ouvrit un œil, faussement surpris.
— Je me disais bien que tu réagirais comme ça. C’est pour ça que j’ai fait livrer une boîte de dattes. Elles sont censées calmer les lions.
— Je ne suis pas un lion. Et tu ne peux pas me jeter dans un mariage arrangé comme ça !
— Bien sûr que non. C’est pourquoi tu vas la rencontrer, la courtiser et ensuite revenir me supplier de bénir cette union, dit-il avec un clin d’œil.
— Tu plaisantes ?
— Pas vraiment.
À ce moment, Tariq entra discrètement, un dossier sous le bras.
— Sire, dit-il avec son ton posé, permettez-moi de dire que ce genre de décision mériterait, disons, un minimum de consultation préalable.
— Toujours aussi sage, Tariq. Tu es là pour me conseiller ou pour me contredire ?
— Un peu des deux, Majesté. Il faut que je vous rappelle cependant que dans ce cas précis, j’aurais apprécié un avertissement. Et je pense que le prince aussi.Il s'agit d’une promesse, un pacte ancien que vous n’ avez jamais pris à la légère. Oliver Kensington est un homme de parole, je le connais autant que vous, je sais que jamais il ne brisera sa promesse envers vous mais je pense que les principaux concernés par cette situation sont le prince et la jeune Jane. Il faut qu'on leur laisse aussi le choix dans cette histoire.
Amir le regarda avec étonnement.
— Depuis quand tu me défend comme ça ?
— Depuis toujours, mon prince. Mais je me suis tu lorsque je croyais que vous aviez besoin d’espace. Aujourd’hui, je crois que vous avez besoin d’un rappel : vous êtes libre de refuser.
Amir souffla, mains sur les hanches.
— Merci, oncle Tariq. Je me sens légèrement moins seul.
— Vous ne l'êtes pas, répondit Tariq en s’approchant mais je vous connais, mon prince. Vous êtes un homme de parole. Vous irez la rencontrer, même si vous pestez tout le chemin.
— Je savais que ce soutien cachait quelque chose, maugréa Amir.
— C’est tout ce que je demande, déclara le roi, soudain grave. Le reste appartient au destin et je suis sûr que tu aimeras Jane, je la fait suivre depuis qu'elle est toute petite. Elle est très belle et très intelligente.
Amir croisa les bras, luttant intérieurement. Une promesse entre deux pères. Une rencontre imposée. Et cette Jane qu’il ne connaissait pas mais dont le nom résonnait déjà étrangement dans son esprit.
___ Je vois que je n'ai pas le choix, avait-il répondu.
Son père fit un large sourire.
___ Amir, tu es mon fils et tu sais que ce que je veux, c'est ton bonheur. Je sais que tu es un peu têtu tout comme l'était ta mère mais je sais que tu sauras faire le bon choix.
Amir jeta un coup d'œil à Tariq qui haussa les épaules.
___ Vas te reposer et dès demain, tu prends l'avion pour Londres. Nous n'avons pas assez de temps.
___ Si tôt ? S'indigna Amir. Tu m'as dit d'aller la chercher demain mais j'ai pensé que tu allais me donner encore du temps. Père, je ne pense pas que précipiter les choses soit la bonne option. En plus, je doute fort que cette jeune dame accepte de m'épouser sur un coup de tête.
Le roi se redressa sur son siège. Le silence pesa un instant. Il sourit, cette fois sans ironie.
Amir détourna le regard, troublé malgré lui. Une brèche venait de s’ouvrir.
Il espérait juste que cette situation ne l'entraîne pas dans une situation incontrôlable. Il prit congé de son père et de Tariq. Il savait que cette décision du roi ne souffrait d'aucune contestation, d'ailleurs, Amir faisait toujours ce que son père disait. Il était la personne la plus importante de sa vie et seule sa décision comptait pour lui. Il allait rencontrer cette jeune femme et ensuite, il aviserait.
Amir avait pris le jet privé à la première heure le lendemain. Il voulait à tout prix régler cette histoire. Il était sur le point de rencontrer la femme que son père voulait qu'il épouse, enfin, il lui avait demandé d'apprendre à la connaître mais il savait que cela sous-entendait qu'il devait faire son possible pour faire d'elle la future reine d'Al Quamar.
La voiture noire s’arrêta devant la maison des Kensington.
Amir descendit, vêtu avec élégance mais sans excès, il s'imposait par sa prestance, attisant la curiosité des passants. Il gravit les marches du perron ,frappa doucement et attendit.
La porte s’ouvrit sur Jane.Elle portait un jean, un gilet simple et ses cheveux attachés à la va-vite. Elle s’arrêta net.
Leurs regards se croisèrent: deux mondes, deux tempéraments.
— Bonjour , puis-je voir Jane Kensington ? demanda Amir avec calme.
Elle battit les sourcils et se désigna du doigt. Il la détailla de haut en bas.
— Et vous êtes ? Demanda-t-elle après un petit moment de silence.
Il la regarda encore une fois avant de répondre :
— Amir Ben Aziz, le prince d’Al Quamar.
Le cœur de Jane fit un bond dans sa poitrine. Elle était en face de l'homme qu'elle était censée épouser.