II

1702 Words
IIÀ la suite de cette terrible émotion et de cette course nocturne sous la pluie froide, Florita était fort souffrante quand, le lendemain, vers la fin de l’après-midi, Alain arriva, comme elle le lui demandait dans sa lettre. Il ignorait tout de l’incident. Quand Mme Mülbach le lui eut narré, il bondit, en s’écriant : – Ce misérable !... S’il n’est pas mort, s’il en réchappe, je lui montrerai ce qu’il en coûte de s’attaquer à la fiancée d’un Penvalas ! Il convint toutefois qu’il valait mieux, en effet, que le silence se fît sur cette aventure. Mais lui se réservait de s’informer au sujet du baron, et, si celui-ci reprenait vie et santé, d’aller lui infliger la correction qu’il méritait. – Je voudrais pourtant bien savoir, ajouta-t-il, quels sont ceux qui ont donné à ce lâche les moyens d’accomplir son forfait ! Mme Mülbach eut peine à dissimuler son trouble – car, quoi qu’en eût dit son mari, elle conservait l’idée que la main d’Elsa se trouvait là... Et la description faite par Florita du petit salon où les ravisseurs avaient déposé la jeune fille n’avait pu que donner plus de poids à son soupçon, car elle se souvenait d’avoir entendu sa belle-sœur et Lottchen parler du « si joli salon Empire d’Elsa », dont les tentures jaunes seyaient fort, disaient-elles, à la beauté de la jeune comtesse. Mais, pas un instant, elle ne s’imaginait que son mari l’eût trompée sciemment sur ce point. À son idée, il s’agissait d’une complicité entre Mme de Ronchay et M. de Rechensfeld, pour satisfaire, l’une sa vengeance et l’autre sa passion, et jamais il ne lui serait venu à l’idée qu’Otto eût pu se mêler à une affaire dont la victime devait être la propre nièce de sa femme. Près de sa fiancée, Alain modéra du mieux qu’il put son émotion, pour ne pas augmenter celle de la jeune fille. Et il lui dit, avec une tendre autorité : – Allons, ne parlons plus de cela, ma pauvre petite chérie ! Dieu a permis que tu échappes à ces misérables ; maintenant, reste en paix, afin de te remettre bien vite de cette secousse. Mais la santé de Florita paraissait avoir été assez fortement ébranlée. Aussi, d’après l’avis des médecins, qui recommandaient un changement d’air et de milieu, Mme Mülbach conduisit-elle sa nièce, dès la fin d’avril, à Runesto, où M. de Penvalas devait aller passer un mois dans le cours de l’été. Les fiancés, qui avaient pris la douce habitude de se voir tous les huit jours, et même parfois plus souvent, ne s’étaient pas décidés sans peine à cette séparation... Alain se prenait à dire parfois, avec une colère contenue : – Ce Rechensfeld, si je le tenais devant moi, il verrait le bon quart d’heure que je lui ferais passer ! Mais le baron demeurait invisible... M. de Penvalas s’était présenté en vain à son domicile, dont Otto Mülbach lui avait complaisamment donné l’adresse. On lui avait répondu que M. le baron était parti pour l’Autriche, et qu’on ne savait quand il reviendrait. Alain ne se tint pas pour battu. Par une agence, il fit faire des recherches, qui n’aboutirent à rien... Et, quand il partit pour Runesto, il ignorait toujours si Rechensfeld était mort ou vivant. Après quelques petits bavardages dans le quartier, le silence s’était fait très vite sur cette aventure, dont la police n’avait pu réussir à percer le mystère, car Mlle de Valserres taisant le nom de l’homme qu’elle avait reconnu, il ne restait aucune indication précise. Et la femme de chambre, par ailleurs, déclarait n’avoir eu le temps de faire aucune remarque au sujet des agresseurs, avant de tomber, étourdie, sous le poing de l’un d’eux. Mais Pépita, désireuse d’élucider un point intéressant, avait, de son côté, pris des renseignements discrets près de sa belle-sœur Gertrude et de sa nièce Lottchen. Elle acquit ainsi la presque certitude que Florita avait été conduite au petit hôtel qu’Elsa avait fait acheter par Maurice, au moment de leur mariage. Elle fit part de cette conviction à son mari, qui se récria : – Mais, vraiment, je ne sais ce que tu imagines, ma pauvre amie !... Hilda est orgueilleuse, vindicative... Mais, tout de même, je ne la crois pas capable de cela ! – Pourtant, il y a bien lieu de le penser... – Quoi ?... Parce que le salon décrit par Florita se trouve semblable au sien ? Il est certain que cela peut paraître une coïncidence troublante... Mais, enfin, Hilda n’a pas le seul salon Empire de tout Paris !... Et la nuance jaune est une des plus fréquemment employées pour ce style d’ameublement. Par ailleurs, Florita n’a rien remarqué... – Le quartier, d’après la direction d’où elle est venue, pouvait être celui du parc Monceau. – Pouvait !... Pouvait ! On ne bâtit pas des accusations aussi graves sur de simples suppositions, Pépita ! – Mais enfin, qui donc aurait pu donner l’hospitalité à ce misérable ? – Oh ! ma chère, je ne connais pas toutes les relations de M. le baron de Rechensfeld ! Il en a dans des mondes divers, et, comme il a de quoi payer les services qu’il demande, il n’a peut-être eu que l’embarras du choix. – Tu n’as toujours pas entendu parler de lui, depuis lors ? Il affirma, imperturbablement : – Pas du tout ! Hilda, que j’ai interrogée à ce sujet, ne l’a pas vu non plus. Évidemment, il s’est terré quelque part, son coup fait... et manqué ! – As-tu appris à Hilda ce qui s’est passé ?... en admettant qu’elle ne le sache pas de première main... Otto ne parut pas accorder d’attention à cette dernière phrase, qui lui prouvait que les doutes de sa femme n’étaient pas dissipés. – Oh ! elle le savait déjà par Gertrude. Et j’ai jugé tout à fait inutile de lui apprendre le nom du ravisseur, puisque nous avons décidé de le cacher à tous. – Qu’a-t-elle dit ?... Quelle physionomie avait-elle ? – Une physionomie très naturelle, je t’assure !... Elle a montré de la surprise, de la réprobation... et elle m’a dit, très sincèrement : « Quoique n’ayant qu’antipathie pour Florita, je suis satisfaite que tout se soit aussi bien terminé, car je ne souhaite pas une si noire revanche. Il me suffirait qu’elle n’épouse pas Alain de Penvalas... Mais je me résigne à l’inévitable, et je tâcherai d’oublier que je la déteste. » Ce maître menteur savait que Pépita ne douterait pas de ses affirmations. Mais Mme Mülbach, tout en croyant fermement à la bonne foi de son mari, demeurait sceptique au sujet d’Elsa. Dans le dessein de voir par elle-même les lieux qu’elle soupçonnait avoir été le théâtre du tragique événement dont Rechensfeld était la victime, elle se rendit chez Mme de Ronchay, un après-midi de mai. Une fois seulement, l’année précédente, quelque temps après le mariage de sa cousine, elle était venue voir la nouvelle comtesse, non encore tout à fait installée. Depuis lors, ayant été presque constamment absente, puis ensuite retenue au logis par sa phlébite, elle n’avait pas renouvelé cette visite – d’autant moins qu’elle affectait, à l’égard de Florita et des Penvalas, d’avoir rompu toutes relations avec l’ancienne pupille de la marquise. On l’introduisit dans le petit salon jaune... Et Elsa vint à elle, très aimable, très à l’aise. – Quelle bonne surprise de vous voir ! cousine Pépita ! Vous avez été si longtemps souffrante ! Et je n’osais aller chez vous, craignant de rencontrer Florita, ce qui vous aurait ennuyée. Elle faisait asseoir la visiteuse, prenait place près d’elle, s’informait de sa santé, sans paraître s’apercevoir qu’elle restait plus froide que de coutume – ou plutôt un peu défiante. Puis elle demanda, d’un ton fort naturel : – Eh bien, cet enlèvement de Florita, on n’a jamais su, paraît-il, qui en était l’auteur ? – Non. Puis, après un court instant de réflexion, Mme Mülbach ajouta : – Au fait, je ne sais pas pourquoi je ne te dirais pas ce qui est, mais en te demandant de garder le secret, car nous avons décidé de ne pas ébruiter la chose – pourvu, toutefois, que le personnage se tienne désormais tranquille. Mme de Ronchay demanda d’un ton d’intérêt paisible : – Quel personnage ? – Florita a reconnu dans l’un de ses agresseurs le baron de Rechensfeld. Elsa laissa voir une profonde surprise – sans le moindre trouble. – Rechensfeld !... Ah ! par exemple ! Puis, avec un léger mouvement d’épaules, elle ajouta : – Ce n’est pas, d’ailleurs, que je l’en crois incapable ! Il n’est pas précisément un modèle, M. le baron de Rechensfeld, et ses scrupules ne le gênent pas, quand il s’agit de contenter une de ses fantaisies. – Dis que c’est un lâche, un misérable !... Mais heureusement, sans qu’il s’en doutât, Florita était armée, et s’il n’est pas mort, il a dû, tout au moins, être fortement touché. – Voilà donc pourquoi je n’entends plus parler de lui !... Eh bien ! c’est intelligent de sa part !... Quand il a tant d’affaires sérieuses à traiter ! Comment cela va-t-il s’arranger, maintenant ? Elle semblait fort soucieuse. – Quelle stupidité ! Risquer de mettre la police à ses trousses, et de compromettre toute son œuvre de plusieurs années !... Mais comment a-t-il connu Florita ? – Mon mari l’a amené un après-midi prendre le thé chez nous. C’est là qu’il l’a vue, d’abord... Puis il paraît qu’il s’arrangeait ensuite pour être constamment sur son passage. Elsa dit avec ironie : – Quel emballé, ce baron ! Et qu’est-ce qu’il dit de cela, M. de Penvalas ? – Il est furieux, naturellement !... Et si jamais l’autre lui tombe sous la main !... Elsa dit avec un nouveau sourire : – Peut-être se rencontreront-ils face à face dans la prochaine guerre... En admettant que Rechensfeld ait survécu cette fois-ci. Ce serait une grande perte pour le service d’espionnage, dont il est un des meilleurs agents !... Mais je m’étonne de n’en avoir pas été avisée encore... À moins que les gens chez qui le drame s’est produit ne l’aient fait disparaître, pour éviter des complications ? – Oui, c’est possible... Mais ces gens-là, quels sont-ils ? Le beau visage, que surveillait attentivement Pépita, resta calme – aussi calme que la voix qui disait : – En effet, voilà une chose intéressante à savoir... Malheureusement, d’après ce que m’a dit mon cousin, Florita n’a pu donner d’indications précises... – Non... Elle a seulement remarqué la pièce où on l’avait conduite : un petit salon Empire, aux tentures jaunes. Rien ne se troubla sur la physionomie de la comtesse... Et la jeune femme fit observer avec le même calme : – C’est très vague... Ainsi, voilà le mien, par exemple... Et j’en connais deux dans le même genre chez mes connaissances. On ne peut donc tabler sur cette indication pour retrouver une piste... Il aurait fallu que Florita remarquât la maison, la rue... – Non, elle était trop émotionnée, trop pressée de fuir. – Cela se comprend !... Mais, en ce cas, il est presque impossible de retrouver les complices... Et, d’ailleurs, puisque vous préférez le silence là-dessus... Vous plaît-il, mon salon ?... Vous ne l’aviez pas vu encore, car il n’était pas installé quand vous êtes venue me voir l’année dernière. Pépita jeta un long regard autour d’elle. Il y avait bien des choses concordant avec la description de Florita... Mais d’autres en différaient... Par exemple le tapis, dont les motifs formaient des couronnes de lauriers, alors que la jeune fille avait-parlé d’abeilles... Il est vrai qu’Elsa pouvait avoir opéré ces changements pour dérouter les soupçons... En réalité, Mme Mülbach, en quittant la demeure de sa cousine, n’était pas plus avancée qu’auparavant. L’assurance imperturbable d’Elsa la déroutait... Et elle songeait : « Si elle est coupable, eh bien, elle est fameusement forte. »
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