III

2441 Words
IIIAu cours de cet été-là et de l’hiver suivant, la comtesse de Ronchay étendit beaucoup le cercle de ses relations. Elle savait être aimable, insinuante, serviable ; elle flattait, de façon très habile, et plaisait aux hommes, par sa beauté, sa coquetterie savante, son intelligence ; aux femmes, par son affabilité, sa complaisance et cet art de s’adapter au caractère, aux goûts, aux opinions de chacun, qu’elle possédait à un haut degré, et qui avait si bien trompé la pauvre Mme de Penvalas. Elle devenait ainsi une des personnalités en vue de la société mondaine. On citait son nom, ses toilettes, on disait d’elle « la belle comtesse de Ronchay, une de nos plus charmantes Parisiennes »... Elle était entourée d’hommages, avait une cour masculine fort empressée, où se trouvaient accueillis avec une faveur spéciale les personnages ayant des attaches avec la politique, la diplomatie ou l’armée. Quant à Maurice, maintenant que par lui Elsa avait atteint à la situation désirée, il se trouvait relégué au cinquième dessous, comme le disait Ulrich Mülbach, très grand admirateur de l’habileté dont faisait preuve sa jeune parente. La vérité, c’est que M. de Ronchay commençait d’éprouver qu’Alain avait vu juste en lui prédisant qu’Elsa Hoffel ferait son malheur. Ouvertement dédaigné, traité en quantité négligeable, il tremblait devant cette femme qui avait su prendre sur sa nature molle et vaniteuse un empire souverain. Et, peureusement, trop veule pour réagir, il courbait la tête, acceptait tout, payait sans compter les plus coûteuses fantaisies de la comtesse, avide de compenser par le luxe et les plaisirs les années dépendantes de son adolescence. Mais cette existence mondaine ne lui faisait pas oublier l’autre face de la vie, – cette œuvre secrète qu’elle poursuivait depuis l’enfance, avec une tenace patience. Un matin d’avril 1914, elle entra dans les salons de Mülbach et Cie, dont elle était une des clientes de choix, ainsi que le prouvait d’ailleurs l’empressement de la première. Mme de Ronchay déclara : – Je voudrais parler à Mme Valentin, mademoiselle, au sujet du règlement de ma note. La jeune fille s’éloigna, et presque aussitôt la gérante apparut, affable, souriante, selon sa coutume. – Voulez-vous entrer au bureau, madame la comtesse ? Elle la précéda vers la petite pièce, dont elle referma la porte sur elles, soigneusement. La comtesse s’assit, et Mme Valentin prit place en face d’elle, devant le bureau. Elsa demanda à mi-voix, en allemand : – Avez-vous pu avoir les renseignements que je souhaitais, par cette jeune Russe, votre cliente ? – Impossible, madame ! Je crains déjà d’avoir éveillé chez elle quelques soupçons... Elle est beaucoup plus fine qu’elle ne le paraît, cette petite jeune femme, je le crains ! Elsa, les sourcils froncés, frappa du pied. – Il me les faudrait, pourtant !... On me les demande de Berlin, en paraissant y attacher une grande importance. Mme Valentin eut un geste d’impuissance. – Je ne crois pas qu’il y ait rien à faire chez elle, je vous le répète, madame... Mais ne peut-on chercher ailleurs ? – Non. C’est son père, important fonctionnaire du ministère de la Guerre, qui a entre les mains les pièces intéressantes que voudrait posséder notre grand état-major. Il faudrait que nous ayons au moins un indice sur le lieu où elles se trouvent !... Et je ne vois personne d’autre que Mme Velianof pour nous fournir cette indication. Michel Semine seul sait ce que contiennent ces pièces, et où elles sont cachées. – Vraiment, je ne vois aucun moyen... Mme Velianof se méfierait, je le répète, si j’allais plus loin. – C’est ennuyeux, tout à fait ennuyeux ! Elle est riche, m’avez-vous dit, cette Mme Velianof ? – Très riche. – Alors, rien à faire dans ce sens-là. Mais j’y pense, n’est-elle pas un peu à couteaux tirés avec son mari ? – C’est-à-dire que M. Velianof est jaloux, et que la jeune femme se trouve excédée de cette suspicion continuelle. – Suspicion justifiée ? – Peut-être un peu par ses allures, par ses goûts du flirt. Mais on dit qu’au fond, elle est honnête et reste malgré tout assez attaché à son mari. – C’est égal, on pourrait peut-être trouver là un moyen de chantage, pour la faire marcher... Mais il faudrait du temps, et, là-bas, on voudrait avoir les pièces le plus tôt possible... Mme de Ronchay demeura un moment songeuse, le coude appuyé sur le bureau de la gérante, le menton sur sa main. Puis, relevant la tête, elle dit d’une voix plus basse encore : – J’ai l’impression, Rosa, que le moment approche... le moment où l’Allemagne, prête enfin, armée de toute façon, enverra sur la France son irrésistible torrent de soldats. D’ailleurs, M. de Rechensfeld, qui doit en savoir assez long, ne dit pas non, quand je l’interroge. Rosa demanda : – Comment va-t-il, M. le baron ?... Est-il vraiment tout à fait remis ? – Oui, complètement. Ce séjour à Menton a fait merveille... Et, en même temps, cet hiver, il a pu s’occuper là-bas de quelques petites affaires intéressantes. Le voilà revenu, prêt à continuer l’œuvre si utile à notre patrie. « Allons, Rosa, je vous laisse... Dites-moi donc, Klaus Stebmann est toujours employé aux Grandes Galeries Parisiennes ? – Toujours, madame... Et c’est un employé modèle, m’assure-t-on. – Fort bien... C’est une bonne chose, d’avoir quelqu’un à nous, dans ces grands magasins. Si, par impossible, les Français tentaient une résistance un peu longue, il serait utile de voir à détruire le plus possible de leurs approvisionnements en tous genres. Voyez donc à en faire placer d’autres ailleurs, Rosa. – Je m’en occupe, madame... Et, à propos, j’ai trouvé aussi un excellent poste pour la jeune femme dont vous m’avez parlé. – Pour Frederika ?... Où donc ? – Chez Barville, le frère du député. Ce sont des gens très bavards, qui ont, en outre, la vanité de se montrer toujours les mieux informés... Si la personne en question est adroite, elle peut recueillir là des choses intéressantes. – Très adroite et souple, très agréable. La famille qu’elle vient de quitter – soi-disant pour raisons de santé, en réalité parce qu’elle en avait tiré tout ce qu’il nous était utile d’apprendre – s’en montrait enchantée, et la regrette beaucoup. – Envoyez-la-moi. Je lui donnerai un mot pour Mme Barville, une de nos bonnes clientes. – Entendu... Au revoir ! Et, après avoir tendu la main à Mme Valentin, Elsa quitta l’entresol et regagna l’automobile qui l’attendait. – Villa des Lauriers, à Saint-Germain. Là, dans cette demeure appartenant à un riche commerçant allemand, vivait Friedrich de Rechensfeld, depuis sa fâcheuse aventure. Peu désireux de voir dévoiler sa personnalité d’espion de haut rang, ce qui eût pu se produire, si le lieutenant de Penvalas – fort perspicace, au dire d’Otto Mülbach – avait entrepris une enquête à son sujet, il jugeait préférable de faire le mort, même pour ses connaissances parisiennes... D’ailleurs, il était fort atteint, et sa santé demandait encore des ménagements. Le séjour d’hiver à Menton lui avait été très favorable, comme venait de le dire Elsa à Mme Valentin. Et il espérait se trouver, dans deux ou trois mois, complètement rétabli. Mais il ne restait point inactif. Il avait, dans le monde où l’on s’amuse, des complicités qui continuaient pour lui leur travail, qu’il classait et expédiait à qui de droit. Elsa était un de ses agents les plus actifs, les plus intelligents, mais aussi le plus indépendant et le plus susceptible. Il y avait parfois, entre eux, des froissements, des échanges de mots désagréables, quand le baron se laissait aller à son arrogance naturelle, ou qu’Elsa prétendait faire dominer ses idées. À d’autres moments Friedrich se montrait trop aimable, faisait la cour à la jeune femme, qui feignait de s’en montrer offensée, quoiqu’elle fût extrêmement flattée, au fond, de ces hommages rendus à sa beauté par ce noble personnage, apparenté aux plus grandes familles de Prusse. C’était donc pour le voir que Mme de Ronchay se rendait cet après-midi à Saint-Germain... Mais le portier de la villa des Lauriers – un authentique Poméranien – l’informa que M. le baron venait de partir pour Versailles où il avait affaire. La comtesse reprit donc le chemin de Paris, fort ennuyée de ce contretemps, car elle avait des instructions assez pressantes à demander. Dans la rue de Rivoli, sa voiture croisa une automobile conduite par un chauffeur en sobre livrée. À l’intérieur, étaient assises deux femmes : une vieille dame et une jeune fille... Et, en face d’elles, un jeune officier de dragons. La vieille dame était la marquise de Penvalas, la jeune fille Florita de Valserres, l’officier Alain de Penvalas. Mme de Ronchay vit tout cela d’un coup d’œil... Son regard se croisa avec celui de Florita, fier et presque méprisant. Puis les voitures passèrent. Et Elsa se renfonça dans les coussins, en serrant violemment les lèvres. Son cœur bondissait de rage haineuse... Ah ! cette Florita détestée !... la bien-aimée de ce bel Alain, dont la comtesse venait d’entrevoir la séduisante physionomie, non oubliée encore – loin de là ! Jamais Mlle de Valserres ne lui avait paru plus jolie qu’aujourd’hui !... Et certainement, jeune fille, elle restait la même ensorceleuse qui, enfant, se faisait chérir de tout le pays. Avec quelle passion devait donc l’aimer Alain, déjà si tendrement attaché autrefois à sa « petite fleur ». Elsa serra les poings en murmurant farouchement : – Il faudra pourtant bien que je trouve le moyen de me venger ! Dans l’autre automobile, Florita se pencha vers la marquise... – Bonne maman, – elle l’appelait toujours ainsi. – avez-vous vu Elsa ? – Non... Où cela ? – Dans une automobile qui vient de passer. – Je n’ai pas remarqué non plus, dit Alain. « Mais tu l’as déjà rencontrée quelquefois, je crois ? – Deux ou trois fois. Nous avons fait semblant de ne pas nous voir. « Mais, cette fois, nous nous sommes bien regardées. Et je vous assure qu’elle n’avait pas l’air bon ! Mme de Penvalas déclara : – J’aime mieux ne pas l’avoir vue. Cela m’aurait été pénible, car je vous avoue, mes enfants, que son ingratitude m’a fait profondément souffrir ! Florita mit sa main sur celle de la vieille dame. – Pauvre chère bonne maman !... Oh ! je vous comprends ! Cette enfant, vous lui aviez donné votre aide, votre affection... Quant à moi, je n’ai pas eu beaucoup de désillusions, car, tout comme Alain, ma sympathie pour elle était fort limitée. Tu n’as jamais rencontré ton cousin Maurice, Alain ? – Je l’ai seulement aperçu, le mois dernier, en passant boulevard Haussmann. Il m’a paru le même, à peu près... Mais je sais, par notre cousin de Sarbreuse, qu’il n’est pas précisément heureux. Florita dit, avec une pitié mêlée de dédain : – Pauvre garçon ! Quel malheur et quelle sottise d’être aussi faible ! Son regard, en même temps, s’attachât sur l’officier assis en face d’elle, et elle pensait, le cœur palpitant de joie fière : « Toi, au moins, mon Alain, tu es un fort, une âme énergique, sur laquelle je pourrai m’appuyer en toute confiance ! » Un sourire vint aux lèvres de M. de Penvalas, anima ses yeux bleus ardents et tendres, qui répondaient amoureusement au regard de la fiancée chérie, – plus profondément chérie que jamais. Tous deux attendaient avec impatience le moment fixé pour leur mariage. Il avait été convenu que celui-ci aurait lieu au commencement de septembre, à Runesto, où Florita se rendrait un mois avant, en compagnie de Mme de Penvalas. Car la bonne aïeule, cédant au désir de son petit-fils, était venue s’installer, dès le début de mai, chez celui-ci. Alain, sans parler de la joie que représentait pour lui la présence de sa chère grand-mère, pouvait en outre recevoir Florita, qui venait, au moins une fois par semaine, passer la journée près de la marquise. Pépita accompagnait quelquefois sa nièce. Elle était fréquemment fatiguée, se plaignait d’avoir perdu sa belle santé d’autrefois. Mais elle semblait très satisfaite du futur mariage de Florita, et ne ménageait pas à Mme de Penvalas les éloges – d’ailleurs sincères – sur son petit-fils. – Ma petite Flory sera heureuse près de lui, j’en suis sûre !... C’est une nature d’élite, comme le prouve son existence exempte de reproche, – ce qui est, de sa part, un haut mérite, car, certes, les occasions ne doivent pas lui manquer ! De fait, le beau lieutenant de Penvalas avait de nombreuses admiratrices, que ne décourageait pas sa hautaine indifférence. Il recevait assez fréquemment des billets contenant de très chaudes déclarations... Mais rien ne l’avait amusé comme certain petit cadre en satin rose, sur lequel étaient brodés des cœurs de soie mauve, et qui contenait une mèche de cheveux blonds très pâles. Un billet accompagnait ce tendre envoi, – un billet fort sentimental, signé : « Charlotte... À vous pour toujours ! » Alain n’avait pas eu de peine à en deviner l’auteur. En venant voir sa fiancée, chez Mme Mülbach, il avait eu deux fois l’occasion de rencontrer Lottchen dans le salon de Pépita, et les regards de la jeune personne ne lui avaient pas laissé ignorer les sentiments très vifs qu’il inspirait. Le cadre rose, avec ses cœurs mauves et la mèche de cheveux, avait été jeté au feu, ainsi que les feuillets couleur de ciel où s’étalait, en large écriture, le nom romantique de Charlotte. Et, Alain se promettait bien, s’il revoyait Mlle Mülbach, de lui faire comprendre par son attitude qu’il était inutile de renouveler des tentatives de ce genre. Un matin du début de juillet, en revenant du quartier, l’officier trouva chez lui, causant avec sa grand-mère, Florita, qui venait d’arriver avec Anna, la femme de chambre. Toute rose, et délicieusement jolie sous un chapeau de tulle noir dont elle était l’auteur, la jeune fille vint à son fiancé, qui ouvrait les bras en s’écriant joyeusement : – Toi, ma fleurette !... Quelle bonne surprise ! – Oui, Alain chéri... Je viens te demander un conseil. Il s’informa, en baisant la joue satinée : – Quoi donc, petite bien-aimée ? – Mon oncle et ma tante vont faire un séjour d’une quinzaine de jours chez des parents, dans la Prusse rhénane. « Ils voudraient m’emmener, pour me faire connaître les bords du Rhin... Cela m’intéresserait beaucoup, certainement... Mais je ne voudrais pas m’éloigner de toi. – Tu devrais cependant profiter de cette occasion de visiter un pays qui te plaira, ma Flory. Quinze jours, ce sera vite passé... Elle inclina sa tête sur l’épaule d’Alain. – Oh ! oui, cela passerait vite, avec toi !... Mais autrement !... Il baisa les cheveux blonds, en murmurant, avec une passion contenue : – Moi aussi, le temps me paraîtra long !... Mais tu ne peux guère refuser à ta tante de l’accompagner, au moment où tu vas la quitter. Puis, où irais-tu ? Ici, tu ne peux venir habiter... – Oui ; c’est bien ce que disait aussi bonne maman... Alors, il faut que je m’en aille avec eux, Alain ? – Il me semble qu’il est impossible de faire autrement, chérie. « Au retour, tu partiras pour Runesto avec grand-mère, et j’irai vous y retrouver en septembre, aussitôt après les manœuvres. La jeune fille soupira, en murmurant : – Puisqu’il le faut ! Dans l’après-midi, l’automobile emmena Mme de Penvalas et les fiancés vers Trianon. À la grille, ils descendirent et s’engagèrent dans les allées du parc... Comme ils approchaient du grand Trianon, un homme les croisa, – un homme jeune, grand, à l’allure hautaine. Son regard se rencontra avec celui de Florita, puis se détourna aussitôt... Et l’individu hâta le pas... D’une main nerveuse, Florita saisit le bras de son fiancé. Alain, abaissant les yeux sur elle, la vit toute pâle, un peu tremblante... Il s’informa, anxieusement : – Qu’as-tu, ma petite Flory ? – Cet homme... c’est M. de Rechensfeld, Alain ! – Lui... Ah ! par exemple ! Et l’officier faisait un mouvement pour s’élancer vers l’étranger, qui s’éloignait à grands pas. Mais Florita le retint vivement. – Non, laisse-le !... Tu ne peux pas lui faire une scène ici... – En effet !... Mais je sais maintenant qu’il est bien vivant, qu’il est encore en France... donc, qu’il m’est possible de lui administrer un jour ou l’autre la leçon trop longtemps retardée. – Non, Alain !... laisse tomber cela dans l’oubli... Et elle glissait sa main sous le bras de l’officier, en levant sur lui un regard de prière. Mais Alain, les sourcils froncés, répéta : – Il faudra bien qu’il me paie les angoisses par lesquelles il t’a fait passer, le misérable !
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