Château de Kiyosu – 18 juin 1560
— Nous sommes perdus ! L’armée d’Imagawa ne fera qu’une bouchée de nos forces. Seigneur, il faut fuir et protéger votre vie.
Nobunaga regarda le général qui avait tenu ces propos. Ses yeux devinrent noirs de colère et de ressentiment. Ceux qui le connaissaient bien surent tout de suite qu’une de ces trop fameuses colères du jeune suzerain allait éclater, et ils en redoutaient la violence.
— Qui es-tu, pour tenir de telles paroles devant moi ? Comment oses-tu parler de fuite à ton seigneur et lui manquer ainsi de respect ?
En prononçant ces paroles, Nobunaga fondit littéralement sur lui et, sans que ce dernier puisse s’écarter, le frappa violemment deux fois au visage, avec sa cravache de cuir. Le vieil homme hurla de douleur en portant la main à sa joue et essaya avec son bras de parer les coups suivants. Mais son maître était hors de lui et continuait à le cingler de sa cravache.
Plusieurs officiers tentèrent d’intervenir pour libérer le général des coups qui continuaient de pleuvoir. Mais il était difficile de faire revenir Nobunaga à la raison quand il était pris d’une telle crise. Puis, la colère retomba soudainement comme elle était venue. Les yeux noirs du suzerain continuaient à regarder le vieillard avec ressentiment, mais la main ne frappait plus. Le général, heureusement protégé par son armure, portait tout de même au visage plusieurs blessures d’où le sang s’écoulait lentement.
Nobunaga se retourna et regarda ses officiers visiblement inquiets de ses prochaines réactions. Mais il se dirigea vers son estrade de bois et se rassit sur son coussin. Son page poussa vers lui son accoudoir en bois, sur lequel il s’appuya. Un silence glacé dura de longues secondes. Puis il reprit la parole :
— Les différents messages que nous avons reçus des châteaux de Marume et de Washizu montrent que l’armée tout entière d’Imagawa a traversé la frontière pour nous envahir. Ce vieux fou a probablement décidé qu’il serait le futur shôgun 17 du Japon et va tenter de conquérir la capitale, Kyôto. Mais avant d’y arriver, il doit traverser notre province et veut, en passant, nous soumettre à son pouvoir. L’attaque du château de Murane par les troupes de Matsudaïra n’était qu’une manœuvre de diversion, menée par l’un de ses vassaux.
— Seigneur, les troupes d’Imagawa présentes sur notre territoire sont estimées à environ 25 000 hommes, dont une part importante de cavaliers. Il a dû réunir toutes les forces des trois provinces de Suruga, Totomi et Mikawa. Notre clan n’est pas du tout du même niveau. Nous ne pourrons réunir, au mieux, que 5 000 hommes, dont seulement 3 000 sont des cavaliers. Comment lutter ?
Nobunaga regarda l’officier qui avait prononcé ces paroles. Sa violente colère l’avait quitté. Rosser ce vieux couard lui avait permis de libérer le stress accumulé depuis l’annonce de l’invasion. À présent, son esprit reprenait toute sa vivacité et sa faculté d’imaginer des stratégies. Il se sentit plus calme, presque reposé, et n’éprouvait pas le moindre remords d’avoir passé ses nerfs sur un homme bien plus âgé que lui.
— Chaque armure a son point faible. À nous de trouver celui qui fera tomber Imagawa. Ses troupes sont puissantes, lourdement armées, et la stratégie militaire de son chef semble bien réussir. De notre côté, nous connaissons parfaitement le terrain et pouvons en profiter si nous savons attirer notre ennemi là où nous le désirons. Aujourd’hui, je n’ai pas encore trouvé la faille d’Imagawa, mais ce qui est sûr, c’est que je ne vais pas donner cette province à ce vieux fou prétentieux sans chercher soit à gagner, soit à lui infliger des pertes telles que son envie de conquérir Kyôto ne sera bientôt plus qu’un rêve.
Il détourna son regard des officiers assis devant son estrade et qui attendaient de lui des instructions précises. À quelques mètres, la fenêtre grande ouverte lui permettait de voir au loin les collines boisées. La chaleur et le manque de vent de cet après-midi de mai semblaient peser sur les arbres immobiles. Néanmoins, Nobunaga était étonné de contempler une nature si calme et si paisible, alors que les combats approchaient et que les cris de guerre et le crépitement des incendies allaient bientôt ravager ces paysages. Comment les choses allaient-elles se dérouler ? Comment allait-il sauver sa province, et donc ce pouvoir sur les hommes qui seul le faisait vivre ? Lui aussi rêvait de conquérir Kyôto. Mais comment un si petit seigneur local comme lui pourrait-il réussir face aux grands daimyôs 18 du Japon ? Allait-il mourir si vite ? Déjà ?
— Seigneur ! Seigneur ! Un messager !
Nobunaga sortit de sa rêverie et regarda le soldat arriver vers lui en courant. Ce dernier s’avança au bord de l’estrade et se mit à genoux, puis s’inclina longuement devant le maître du château. Sans relever son visage, il délivra ses informations :
— Seigneur, les châteaux de Murane et Washizu sont tombés. Les forteresses ont été incendiées et les défenseurs ont tous été massacrés. Le commandant de la citadelle de Murane a infligé de lourdes pertes aux forces de Matsudaïra.
Le jeune daimyô ressentit une grande fierté en entendant la dernière phrase. Son général, Sakuma, avait donc chèrement vendu sa peau et celle de ses hommes. Le clan Matsudaïra devait être ébranlé par ces pertes et serait de ce fait fortement amoindri et ralenti dans sa progression. Il fallait éviter que ces troupes ne rejoignent celles d’Imagawa, ce qui laissait au maximum deux jours pour frapper l’ennemi.
— Que s’est-il passé à Washizu ?
— Seigneur, le château a été submergé par le nombre et les armes de siège du clan Imagawa, très bien équipé. Heureuse de cette victoire rapide, l’armée ennemie a immédiatement repris sa progression pour assiéger votre château. Nos informateurs pensent qu’ils seront ici demain dans l’après-midi.
Oda réfléchit. Une journée pour arriver de Washizu lui semblait effectivement très raisonnable. Mais, fatigués par les combats, les hommes d’Imagawa seraient bien obligés de s’arrêter pour la nuit. Restait à savoir où. Il se leva et, descendant de son estrade de bois noir, il se dirigea vers le centre de la salle où était placée une carte de la province. Aussitôt, sans un mot, ses généraux se levèrent dans un cliquetis de sabres et d’armures. Oda s’arrêta devant la table et prit deux petites statues de bois sculptées qu’il posa sur la carte. La première représentait l’armée d’Imagawa et l’autre, celle des Matsudaïra.
En vingt-quatre heures, la seconde force ne pourrait pas rattraper la première. Se mettant dans la situation de son ennemi, Oda comprit qu’Imagawa devrait normalement attendre son vassal pour attaquer, mais qu’euphorisé par le succès de Washizu, il essaierait probablement d’attaquer seul pour conforter son prestige. Dans ce cas, sa route l’amènerait à passer par les gorges d’Okehazama, où il établirait peut-être son camp, car c’était une zone facile à défendre. À un contre dix, c’était le seul endroit où ses soldats avaient une chance de prendre l’ennemi par surprise. Mais si Imagawa s’arrêtait ailleurs, ce serait la mort et la défaite pour lui, écrasé par une armée gigantesque.