Hauteurs d’Okehazama – 19 juin 1560, 3 heures du matin

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Hauteurs d’Okehazama – 19 juin 1560, 3 heures du matin La nuit sombre et sans lune ne permettait pas de voir très loin. Mais aussi loin que portait le regard, les feux du camp de l’armée d’Imagawa transperçaient la nuit. À l’entrée de la gorge et débordant sur une partie de la plaine, les troupes ennemies avaient déployé de vastes cantonnements d’où provenaient des cris, des rires et le hennissement de plusieurs chevaux. Parfois, des hommes se levaient, faisaient quelques pas en titubant et allaient s’asseoir un peu plus loin dans de grands éclats de rire provoqués par leur démarche hésitante. Le soldat décida qu’il en avait assez vu depuis vingt minutes. Lentement, il recula en rampant, le regard toujours fixé sur les sentinelles à moitié endormies mais qui restaient potentiellement dangereuses. Puis, lorsqu’il jugea la distance suffisante, il se releva et commença à courir, courbé, afin d’être le moins visible possible. Le kimono noir qu’il avait revêtu lui permettait de se fondre dans l’obscurité. À une centaine de mètres environ, il retrouva, cachés derrière une futaie, ses deux camarades qui l’attendaient avec les chevaux. Il saisit rapidement la bride de son cheval, grimpa en selle et, après un signe à ses compagnons, dirigea son cheval vers la route de l’ouest qui menait aux positions de son maître. Dix minutes plus tard, les trois hommes furent arrêtés par un corps de sentinelle embusqué sur les côtés de la route, puis menés au camp des officiers, situé dans une maison paysanne réquisitionnée d’office. Le soldat entra dans la bâtisse. Au centre de la pièce, il pouvait distinguer les principaux généraux réunis en cercle et, surtout, le regard perçant et incisif du seigneur Oda qui attendait son rapport. Il s’inclina devant lui et fit son compte rendu : — Seigneur, je reviens des lignes ennemies à l’instant. Vous aviez vu juste, les Imagawa se sont retranchés à l’abri des gorges d’Okehazama, même si toute leur armée n’arrive pas à y tenir complètement. En entendant ces mots, les généraux eurent un mouvement involontaire de surprise. Les gorges en question étaient si longues que si l’armée adverse n’y tenait pas, cela donnait une idée de ses effectifs et de sa puissance. Le messager continua : — À cette heure de la nuit, une partie des soldats est endormie après la fête menée hier soir pour la prise du château de Washizu. Des fûts de saké ont été distribués aux hommes qui ont dû se saouler et s’endormir très tard. En-dehors de quelques-uns qui discutent encore, le calme a gagné toutes les positions. Seules les sentinelles restent éveillées, mais leur faible mouvement indique leur état de fatigue. Nobunaga continua à regarder le messager, bien que celui-ci ait terminé son rapport. La chance lui souriait encore plus qu’il ne l’imaginait. L’armée ennemie était non seulement endormie, mais en plus probablement ivre. Les réflexes en cas d’attaque en seraient considérablement diminués. Comme à son habitude, il caressa doucement sa fine moustache de son doigt ganté. C’était chez lui le signe qu’une décision devait être prise rapidement. Les généraux ne le quittaient pas des yeux, attendant son verdict. Beaucoup ne comprenaient toujours pas ce qu’il avait en tête. Attaquer de nuit un camp ennemi était absurde. Une vraie bataille ne pouvait se livrer que de jour, les deux armées se faisant face. Et dans ce cas précis, cela équivalait à opposer une souris à un tigre. Mieux valait rester à l’abri dans son château, plutôt que de s’exposer ainsi. Ce départ précipité de Kiyosu, sans préparation, n’avait pas de sens. Il avait fallu galoper tout l’après-midi et alerter les vassaux par messager pour qu’ils se joignent précipitamment à la cavalcade. Décidément, ce Nobunaga était complètement imprévisible et désordonné. Celui-ci se moquait de l’avis de ses généraux empêtrés dans leurs traditions. Leur façon de mener la guerre n’avait pas évolué depuis des décennies, alors que le Japon se transformait rapidement. Il croyait en de nouvelles stratégies militaires, pouvant être bien plus efficaces que les batailles formelles et théâtrales menées par ses ancêtres. Son attaque de ce soir en serait la preuve. Il le savait. — Voici mes ordres : nous allons progresser en silence en direction du camp des Imagawa. Je veux que vos troupes soient aussi discrètes que ces maudits ninjas 19. Entourez les sabots de tous les chevaux avec des linges pour en masquer le bruit ! Faites de même avec les sabres et toutes les pièces métalliques qui pourraient s’entrechoquer et révéler notre présence ! Personne ne doit nous entendre arriver. Nous allons fondre sur eux comme la foudre et faire regretter à Imagawa ses projets de gloire.
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