Marceline Trélon
Pour ça… on l’aura senti venir. Le doute, depuis le début, l’était que possible. Rien qu’à voir les gamins dépenaillés, échevelés et gueulards, jamais à l’école… que l’on croisait par les rues à toute heure de la sainte journée. Très sainte journée ! Eh bien ! Sans mon Dieu, j’aurais guère pu y croire… à cette histoire pas belle. Ah là là… On pense chaque jour être arrivé au bout… Cette vieille carcasse de Marcelline… qui se décarcasse pour le bien qu’elle peut prodiguer… qu’elle peut penser… pleine de bonnes intentions… mais quand on en ouï de pareille… Est-ce que ça fait pas regretter d’être née bonne et bien-pensante ? Est-ce que ça donne pas l’envie de la débauche pour le goût qu’elle procure ?
J’peux pas savoir, l’ai jamais connue, pas loin d’être nonne… Mais mes enfants, j’en ai fait des heureux, pour ça oui ! J’en suis sûre… m’auraient prévenue autrement… oui, oui ! J’ai voulu la vie saine, qu’ils vivent maintenant femmes et enfants aux côtés, consciencieux. Les petits réussissent aussi à présent. La toute dernière, hier même, me ramenait ses beaux dessins « pour mamie »… Quelle joie de voir l’enfance qui donne sans attendre en retour ! L’ouvrage était tout sourire, plein de couleurs, d’allégresse, ce qu’il faut quoi, pour une vieillarde trimant comme moi depuis l’enfance…
Voilà la vie, la seule, à inventer au moins, sinon y’a plus qu’à mourir. Moi je ne crois en rien d’autre. Et c’est insensé d’en voir d’autres croire à d’autres choses. C’est naturel, vivre naturel, bien au milieu du bien, on me fera pas croire que l’ordure c’est la nature, non, elle est dans ce qui est bien, beau, là où il faut que ça soit… Après, l’on est plus ou moins mal en point, selon qu’on se range à la volonté des circonstances… Alors ces gamins qui courraient miséreux, de petites bêtes sauvages… eh bien ! On me retirera pas de l’idée que louche là-dedans il y avait, que le châtiment d’aujourd’hui on l’avait bien cherché…
Faut s’le dire : les pires subissent le pire… pas croire qu’il n’existe aucune justice… il n’y a que cela… c’est bien le malheur ! On peut pas faire un pas de travers… après, la misère poursuit jusqu’à extinction des feux… Pour ça non ! Il faut pas chercher la poisse, elle est nerveuse, réactive, on lui a juste tourné le dos qu’elle vous tombe dessus à bras raccourcis… Je veux dire qu’elle est pas du genre à s’embarrasser de bons sentiments, la poisse.
Moi j’ai compris ce fatras toute jeune et dès lors je me suis rangée du côté de ceux qui regardent, sans faire de vague, que respirer, manger, gagner de quoi vivre… On pouvait m’accuser de rien d’autre… Qu’on vienne me parler de politique, de morale, de progrès, de tous ces grands mots pleins de vide, c’était comme de s’adresser à un mur, j’avais rien à voir avec les histoires des hommes, toujours rien – je les regarde faire les perfides, les jaloux, les ambitieux. J’ai jamais rien pris que l’on ne me donnait, et pour tout dire, j’aurais préféré être un arbre qui donne juste ses fruits au printemps. Parce que… Je sais pas vraiment… j’ai toujours été d’accord avec ce qu’on dit, que « l’homme est un loup pour l’homme », en tout cas quand, avec les années, il y a plus que l’argent qui compte… pour eux, si argent il y a pas, c’est comme de perdre la raison de vivre, et puis j’ai l’impression que ça va s’aggravant, plus il y a de gens sur terre, plus on leur invente des moyens de se faire de l’argent… l’économie dont tout le monde dégoise à la télévision, eh bien ! il paraît qu’elle est juste bonne à broyer les hommes, à les vider de leur peu de bon sens…
Et ils vont se dévorant les uns les autres, pour être sûrs d’avoir sur tout le monde le dernier mot, pour être le dernier à ramasser le pactole, le seul survivant de la grande orgie de fric. L’homme qui s’enchaîne mauvaisement, de tout ça j’en ai jamais voulu, pourquoi ? Disons que je suis bien née, que c’était pas dans mon caractère… Alors, pour en revenir à cette histoire sordide, qui m’emmène à penser très fort au tout dedans, je veux rien en dire qui fasse croire quoi que ce soit… Je suis juste là, spectatrice, je rapporte seulement ce que j’ai vu et entendu…
La famille tenait le palier d’en face – cette porte défoncée à la hache, si bien que l’on voyait partie de l’intérieur décati, couleurs pisses, moquette lépreuse – qui était un boulevard encombré toute la journée, de gosses, de hurlements, volailles et ferrailles, tout ce que l’on pouvait trouver – ou chouraver – de consom- mable à moindres frais. Un peu la cour des miracles, comme on me l’apprit dans l’enfance. Je n’ai jamais bien compté d’ailleurs, s’il y avaient cinq, six ou sept gosses – ou même plusieurs familles
– en tout cas je ne croisais jamais que deux adultes : une grosse femme attifée de chiffons et pantoufles, balais ou cravache en main, braillarde comme tout le monde, mais plus agressive que la moyenne, un grand échalas l’air brut, pantalon rapiécé et veste élimée, toujours la même, d’une couleur fécale qui donnerait à n’importe qui les manières d’un zombie.
J’ai pas de préjugés… j’ai toujours cherché à les laisser vivre tranquilles… Au début même, je me suis essayée à donner le bonjour… de Dieu ! Si vous aviez vu la réaction : la grosse de me pester à la figure :
– La ferme vieille folle !
Tandis que son mari se fendait d’un sourire mauvais. Ouh là là ! Il m’en fallut pas voir de plus pour verrouiller ma porte de jour comme de nuit… et puis je guettais le calme avant de sortir, mais faut dire qu’y en avait pas souvent… tous ces gosses… oh ! quelques minutes dans la journée, pour va savoir quelle raison, alors je filais doux dans la rue, et la moitié du temps, je tombais quand même sur l’objet pourri de mes inquiétudes…
Bon… mais l’histoire s’arrête pas là. Un autre jour j’entendis tambouriner comme un sauvage à la porte, oh ! il l’aurait bien enfoncée si j’étais pas venue ouvrir… C’était le grand échalas qui versait, surprise tordante ! torrents de larmes :
– Ah madame ! Qu’il s’écria, sauvez-moi !
Et de s’engouffrer comme une bête traquée dans mon entrée, que j’te renverse chaises et porte-manteau au passage, tandis qu’au fond du trou noir d’en face, j’entendais s’échapper des hurlements démentiels, à n’en pas douter la grosse s’étranglant de fureur. Je double tour ma porte à toute vitesse… et au bout d’une dizaine de secondes, je sens une masse énorme se jeter dessus, comme un raz-de-marée. Je tiens bon, me retourne et tombe sur le bonhomme recroquevillé au sol, tremblant, l’air d’un taré.
– Mais qu’est-ce qu’il se passe alors ? Que je l’interroge…
– Rien, rien… Qu’il me répond l’abruti…
Qu’on se moque pas de moi, cela suffit ! Ni une ni deux je le menace :
– On m’informe ou je fous à la porte… !
– Madame… madame… qu’il renifle, soyez gentille, y’en a que pour un quart d’heure… attendez, je vous revaudrai ça, juré !…
Tu parles ! C’est bien le lendemain qu’on le retrouva planté dans le dos sur le palier… Moi, au bout d’un quart d’heure, je l’ai fait sortir, eh bien ! Je me doutais pas qu’il reviendrait jamais… Je l’aurais gardé à la maison autrement, j’vous dis, c’est mon caractère de faire le bien. Ah là là ! Si vous saviez… le pauv’vieux, c’est moi qui suis tombée sur lui, en travers du couloir, au matin… On lisait l’effroi sur son visage glacé, son dos noir marbré de violet avec cette lame de cuisine… quelle horreur ! Vous en avez dans chaque foyer des armes de ce genre… comme l’on pourrait s’entretuer dis donc !
Alors au matin, femme ou pas femme, je constatai juste l’assassinat, appelai la police qui me prit d’abord pour une folle, puis… ils sont bien arrivés ; je les ai vus vrombissant et tout gyrophares par la fenêtre, je retourne ventre à terre vers le palier d’où, consternation, avait disparu le cadavre… plus que le sang caillé partout… et j’entends grincer derrière la porte de la grosse. Ni une ni deux, « c’est elle » me dis-je, et alors les flics, je leur sers une sérénade détaillée pour qu’ils n’oublient pas de rendre visite à la mauvaise. Ce qu’ils ont pu me rire au nez quand même. Mais enfin, ils s’introduisirent en enfonçant la porte, parce que madame, eh bien ! je la comprends, leur voulait pas ouvrir. La belle affaire : ils la plaquèrent au sol dans un bruit de baleine, et la marmaille de gueuler à la mort… Bon Dieu ! Je me bouchai vite les oreilles…
Qu’en dire ? Moi tout de suite, j’ai bien vu que c’était la femme qui avait occis le mari… J’ai pensé à un des gosses une seconde – faut dire que dans le lot y’en avait deux ou trois qu’étaient pas, comme qui dirait, légitimes – mais bon… à bien y réfléchir, on voit que la marâtre était violente – les trempes que j’ai vues distribuées aux gamins – et le mari qui se faisait malmener par le verbe, non, c’était pas une vie de toute manière pour lui… Sans doute qu’il est bien plus heureux maintenant, là où il est, qui sait ? Pourquoi qu’le Paradis nous attendrait pas au Ciel… ? En même temps… Il s’agit d’être sûr qu’il était pas mécréant. Mais c’est pas la question… Ce que je dis en tout cas, c’est qu’injustice criante a été commise, quelque chose de monstrueux, que c’est la femme qu’a occis son bougre de mari… ça vous fait rien pour le pauvre type… ? Sa femme nom de Dieu, qui le hait suffisamment pour s’en venir le planter dans le dos… si ça donne pas une vraie idée du mal… de jusqu’où peut descendre l’humaine nature… Quand on en entend de pareilles, qu’on s’étonne plus que l’actualité ressemble à l’abattoir, la société à une plante carnivore. Moi ça me donne envie de pleurer, pas de commisération, de trouille… parce que, et bien si la cruauté doit vous tomber un jour sur le coin de la figure… ah que j’aimerais pas être là ! Personne pour vous rattraper et vous plaindre, voilà, tout seul face au monde hostile… Qu’on me fasse pas croire que des gens s’y complaisent dans la mauvaiseté… non impossible ! Ou alors c’est qu’on les y aurait poussés… à bout… comment dire ? Je peux pas l’exprimer mais c’est l’évidence ! Comment… comment qu’une femme peut commettre pareille infamie ? Comprends pas… parce que y’a rien à comprendre…
Pour ça… son mari l’aura sans doute trompée, que sais-je, quelque chose de pas bien, de rageant, mais ça n’a encore rien à voir avec la vie et la mort… ou plutôt « c’est la vie », comme on dit, est-ce que je l’ai zigouillé mon mari lorsque j’ai appris qu’il s’enfilait des jeunes gars… ? Que non… J’en ai même rien dit à personne… histoire de pas faire de mal du tout… Mais moi alors ! C’que j’ai eu mal ! Non vraiment ! Y’a jamais de bonnes raisons de tuer quelqu’un… disons… que s’il doit vraiment mourir… mais au fait… comment en être sûr ? Non, de toute manière, j’ai entendu dire que c’était la grosse qui trompait la première… Pourquoi ?
Le lendemain de l’arrestation, il est venu un inspecteur qui voulait m’interroger comme si je connaissais toutes les histoires de la famille. Je lui ai bien raconté qu’un jour l’assassiné était venu se réfugier chez moi… ah ! quand je m’en souviens, il les avait bien les chocottes… vrai qu’il avait quand même l’air d’un type en danger… Mais bon, comment imaginer, prévoir ces choses… Il aurait peut-être voulu que je le mette au courant à temps l’inspecteur… avec sa tête de fouine… lui non plus il ne me revenait pas… On aurait dit qu’il prenait un malin plaisir à apprendre tous les détails dégoûtants de l’affaire, m’expliqua que le bonhomme, à l’autopsie, s’était révélé fracturé au crâne, brisé aux os, une vraie épave… eh bien ! que voulez-vous que j’y fasse ?
« Z’êtes sûre d’avoir rien entendu ? » Qu’il répétait sans cesse… Mais puisque je vous dis que je suis qu’une pauvre vieille veuve, qui n’y voit goutte et n’entend plus bien… Y voulait pas savoir le coquin, et aurait aimé dégotter une ancienne malfaisante complice de quelques malineries. Finalement, il renonça à m’accuser, me donna l’absolution, on eut dit un prêtre à la confesse. Il me dégoûta son interrogatoire plein de soupçons, redoubla mon horreur, comme si encore je pouvais être mêlée de quelque manière à cette histoire dégoûtante…
Eh bien enfin… je me suis confiée tant que j’ai pu… à quiconque me donnait du répondant… de ci, de là, et personne pour m’éclairer sur quoi que ce soit… J’ai émis toutes les hypothèses que parmi vous, même les imaginations les plus tordues ne concevraient pas. À quelle conclusion je suis parvenue ? Que toute supposition est bonne pour élucider ce genre de malheur. De toute façon c’est le mal, dégueulasse, comment dire ?...Rien à dire.