Albert Lapins I

1825 Words
Albert Lapins I Je me suis réveillé après une nuit qui m’a semblée longue, tellement longue, peut-être la plus longue de ma vie. Non, j’ai peut-être connu pire, ce fameux soir où j’ai tout perdu sur le champ de course. Satané tête de piaf ce cheval, il valait pas un kopek et le vieux dégueulasse s’est bien gardé de me prévenir. Pourquoi sont-ce toujours les petits qui trinquent ? Pas d’argent, le nerf de la guerre – c’est une guérilla à jamais perdue. Il faut pourtant dire que j’avais bien monté mon affaire. De la dentelle ce plan, qui m’aurait permis de prendre la poudre d’escampette, fuir ce pays qui ne m’a jamais rien offert que la misère, en retour des bons sentiments que je lui donnais. Je suis pas un méchant, pas un imbécile non plus. Longtemps, j’ai essayé de pas tomber du côté obscur. Longtemps, j’ai cru que cette bonne pâte que j’étais, c’était un effet des parents en or que j’avais eus : mon enfance, quand je me retourne vers mes souvenirs, ressemble à un long fleuve tranquille, avec des cris de joie, beaucoup de tendresse, d’illusions aussi. Tout était tellement parfait que ça ne pouvait pas durer. Je m’en suis vite rendu compte. Enfin, disons plutôt que pendant des années, j’ai subi la réalité sans trop bien la comprendre. C’est que je gardais une trace brûlante au cœur de cette époque bénie. On n’était pas bien riche, mais heureux. J’étais riche de frères et sœurs et cousins, d’un père bienveillant, protecteur, profon- dément aimant ; d’une mère douce comme le printemps, jamais fâchée ou alors contre son gré, parce que c’était pour notre bien. Souvent d’ailleurs elle avait pour se faire recours à la voix tonitruante de mon père. C’était des gens justes, qui pensaient pas à mal ou alors parce qu’il en allait de la protection de leur nid. Ce qu’ils ont pu trimer pour qu’on ne manque jamais de rien : et c’est vrai qu’on ne s’est pas rendu compte, pendant longtemps, de ce qu’ils devaient endurer pour payer nos virées de fin de semaine à la campagne, ma mère au ménage, mon père à l’usine. Ils auraient pu se transformer en méchantes personnes, aigris par le labeur, rien de tout ça, au contraire, plus tard je pensais même : finalement ils puisent leur énergie, non dans le souci du travail bien fait, pour le sentiment d’importance que ça donne, mais pour ce qu’il permet, profiter d’une après-midi de soleil, au bord de l’Epte ou de la Seine, à compter les canards et les oies sauvages, à respirer les odeurs florales et végétales, à faire marcher les gambettes par monts et par vaux, en regardant la chair de sa chair s’égayer dans les prés, comme de jolis poulains, ignorant encore tout de l’abattoir. Pourquoi la vie est si cruelle ? Car elle se fait côtoyer la plus grande beauté à la pire laideur. Jugez vous- mêmes : alors que mon père était le meilleur de sa chaîne de montage, il s’est fait licencier sur dénonciation pour « faute professionnelle », mais c’était une calomnie venant d’un voisin qui avait pas digéré d’avoir manqué la prime à la façon de fin d’année. Vu que le bonhomme était un gueulard, qu’il avait ses entrées au syndicat, le patron n’avait rien fait pour le contrarier. Il était trop loin de toute façon, trop occupé à toucher sa rente, il avait pas le nez sur la réalité de la situation, et ça c’est peut-être le pire des dangers, quand les gens qui décident pour toi ne te connaissent pas en chair et en os ! Enfin, je vous raconte ça, c’est de la légende familiale, ce qui est sûr en tout cas, c’est que c’est à partir de là que les ennuis ont commencé. Je devais avoir dans les douze ans, mon père moins de quarante ans. Est-ce que c’est un âge pour se retrouver sans rien faire, qu’à voir ses enfants galérer parce qu’ils ont une mauvaise image du père, qu’ils pensent que tout est déjà perdu ? Pas moi, j’y ai jamais cru, j’ai toujours pensé qu’il en retrouverait du boulot. Heureusement d’ailleurs qu’on l’a, l’espérance, parce que c’était bien les esprits chagrins qui avaient raison : il en retrouva jamais du travail, et c’est ma mère qui dût trimer encore plus, car ça, des ménages, quand vous avez le coup de main et que les riches restent riches, il y en a toujours à faire. C’est salissant la richesse, faut pas croire, des gens qui pensent qu’ils auront pas le temps de tout faire sur cette terre, alors ils passent leurs journées à se fabriquer des trucs incroyables, très loin de la réalité, le plus loin c’est, le mieux c’est… ce que ça peut être salissant les caprices de star ! Mais tout est bien dans le meilleur des mondes, ça faisait du boulot à ma mère – qui par contre dormait pas beaucoup, vu que les riches et les pauvres c’est rarement le même quartier, et qu’il y avait les transports, mais quels transports ! On aurait dit que les riches oubliaient, pendant qu’ils s’empiffraient de caviar, qu’ils auraient mieux fait de mettre de l’argent dedans, par esprit d’humanité, parce que leurs employés ils en crevaient… Mais non, allez je veux pas juger, j’ai toujours pensé que les choses étaient plus compliquées que voulait bien le dire ma pensée. N’empêche que j’ai jamais pu m’empêcher de penser. Et ça c’est pas grâce à l’école, parce que voyez-vous, on peut avoir la meilleure volonté du monde, l’école sert plus à rien, avec ses bonnes paroles, quand on voit son père se crever par l’alcool, à défaut de voir son énergie utilisée à des causes utiles. Je me rappelle qu’il avait des envies d’aider ses semblables, en commençant bénévole qu’il s’était dit, si je fais du bon boulot, je finirais bien par me faire engager pour un salaire sonnant et trébuchant. Et puis au moins, j’aurais le salaire du cœur. Alors il a travaillé avec les jeunes « en difficulté », il les a motivés pour les soudures, la maçonnerie, l’électricité… tout ce qu’ils voulaient pas apprendre à l’école mais qu’ils acceptaient de travailler sur le terrain. C’est quelque chose qu’il a jamais compris ça, mon père, que l’école serve pas davantage à la vie de tous les jours ; mais bon, je le tiens de lui : il jugeait pas, se disait qu’il y avait plus malin ou mieux informé, qui savait exactement, précisément, pourquoi les choses étaient comme ça et pas autrement. Si je parle de cette personne, c’est qu’en plus d’être père, elle a été mon mentor, je veux dire celui qui vous trace la route dans la vie, par ce que vous observez, entendez de lui dans votre enfance. C’est comme ça que j’ai compris « mentor », quelqu’un d’im- portant quoi ! Ma mère aussi fut importante, mais c’était pas pareil, ma mère c’était la bonté faite femme, mais c’était une femme quand même… Très attachée à tout ce qu’il fallait ou ne fallait pas faire. Mon père se moquait un peu des règles, il m’enseigna même que c’était pas la garantie d’être toujours bon : la preuve, son travail avec les jeunes, ça aussi il en a été privé, parce qu’il rentrait pas dans les clous de l’association. Vous comprenez, elle avait un cahier des charges à respecter pour toucher ses subventions, et mon père, il le respectait quand ça lui semblait utile, mais pas toujours, pour être efficace : il suffirait de retourner voir les jeunes dont il s’est occupé, constater ce qu’ils sont devenus aujourd’hui, pour bien comprendre que c’est lui et pas un autre qui avait travaillé dans le bon sens. Mais c’était apparemment pas l’opinion de tous : vu qu’il s’est fait lourder, sans avoir jamais rien palpé monétairement, sur une histoire débile : un défaut de cordage sur un apprenti élagueur… C’était une cabale, qui peut vouloir décourager la bonne volonté à ce point ? Ça été le coup de grâce cette affaire : le père est devenu pour de bon alcoolique, et il avait le foie pas bien solide, alors il a vite cassé sa pipe à cause d’une cirrhose. Ma mère et lui, c’était vraiment une belle histoire d’amour, comme on n’en fait plus aujourd’hui, je le voyais dans leurs yeux qui chaviraient à chaque fois qu’ils se regardaient, la façon dont ils se souriaient, comme un rayon de soleil qui illumine le visage, on pouvait pas se tromper pour peu qu’on avait un cœur. Elle l’a pas supporté. Elle a mis fin à ses jours. Elle avait pas cinquante ans. Moi j’en avais dix-huit. Depuis deux ans, je faisais les chantiers, j’avais déjà les mains calleuses, mais gagnais en retour un salaire qui aurait pas fait rougir un daron. J’aurais pu continuer l’école, j’étais vraiment bon, j’en connais des profs qui ont crié à l’injustice quand je suis parti, mais que voulez-vous, j’avais plus le goût des études, il fallait que j’aide mes parents, qui à cause de leur grande histoire d’amour avaient fait plein d’enfants. Six. Dont moi, le deuxième. Le grand, Joseph, il a fini par se tirer en disant que nous étions une b***e de « loser ». Mais ça c’est plus tard, j’y reviendrai. Il est en prison maintenant, c’est peut-être mieux pour lui, il a fait toutes les bêtises possibles, mais il est tombé bêtement je crois, pour quelques savonnettes. C’est pas un mauvais gars mon grand frère, mais il est nerveux, il aime trop les filles et ce qui brille en général. Il restait encore le cadet, Dany, dont il fallait s’occuper. Lui, son problème, c’était d’être rêveur, pas là, toujours une bonne raison d’avoir oublié ce qu’il avait à faire ! Mais sympa comme tout, mon meilleur ami à vrai dire, un effet de la solidarité que créent entre les gens les périodes difficiles. Et puis le quatrième, la brute de décoffrage, Alex, qui avait développé son physique je crois par instinct de survie, forcément, quand on vient après trois gars. Mais ce sont surtout les deux dernières, les jumelles en fait, qui lui causèrent des soucis. Tout ça pour dire qu’à la mort de mes parents, il y avait du monde dont je devais m’occuper à la maison. On n’a pas toujours été sur la paille, là il faut que je reparle de mon grand-frère – c’était pas un mauvais gars mais il avait le feu aux entrailles, la rage contre tout le monde, il pensait qu’un jour, il pourrait les venger nos parents et pour l’instant il se vengeait sur la vie. Il avait quelque chose de Robin des bois mais moins leslégendes à l’eau de rose. Parce que quand tu choisis la voie de la pègre, il faut pas partir en te disant que tu garderas les mains propres. C’est pas de moi mais de lui : moi je lui disais : – Tu devrais pas et si tu le fais quand même, fais le proprement… – T’y comprends rien Albinos – mon surnom, rapport à ma blondeur bizarre dans une famille de bruns – si tu pars sur un coup comme ça, il faut être prêt à toutes les crasses, parce qu’on te les épargnera pas à toi… – Tu peux pas rester à l’écart des coups ? Est-ce que c’est pas le plus intelligent qui parvient à ça ? – C’est le plus froussard, c’est jamais payant de l’être. Je dis pas qu’il faut être une brute, je dis qu’il faut être prêt à montrer que t’en as… Sinon, c’est bien simple, les gars te tombent dessus et te mangent ta part. Les ennemis sont partout là où je vais chercher l’argent, la police c’est plus pour la forme. J’aurais bien aimé que la police soit seulement là pour la forme, le jour où il a fini par se faire attraper, à la sortie d’une gare de province où il avait une livraison, même pas un endroit risqué. C’est parce qu’il avait été repéré depuis longtemps, qu’ils attendaient sans doute le vaste coup de filet dans lequel il était qu’un petit poisson. En tout cas, c’est vrai que pendant un moment on a bien vécu ; je veux dire que pendant longtemps, on n’a pas eu à compter malgré le malheur qui s’était abattu sur nous.
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