Chapitre II
Martin Lapins
Où est passé mon papa ? Voilà deux jours qu’il n’est pas reparu, c’est tellement pas normal que je suis sûr qu’il s’est en allé, pour de bon, il en a eu assez de nous. C’est vrai qu’il le répétait souvent. Mais moi, j’ai toujours essayé d’être gentil, que gentil… au moins pas capricieux, que « j’obtiens pas à la seconde tout ce que je veux ». Là quand même, j’ai envie de faire un caprice pour qu’il revienne… Est-ce qu’il m’entendra, puisque c’est mon papa, qu’il m’a toujours deviné ?
Maman aussi a disparu, mais ça vraiment, ça me dérange moins, je veux dire qu’elle est toujours là pour nous gronder, une trempe pour un oui ou pour un non, à moi aussi qui essaie toujours de faire le moins de bruit. Je sais que mes frères et sœurs sont difficiles, je comprends pas pourquoi, ils braillent tout le temps, jamais contents alors qu’il faut le dire quand même : la vie est belle ! Moi j’ai jamais envie d’être mécontent, que si on a vraiment décidé de me fâcher. Sarah par exemple, une des jumelles, y’a des jours où je dois l’énerver de respirer, alors elle m’embête et m’embête jusqu’à ce que j’ai envie de pleurer. Et à ce moment, c’est toujours une trempe pour chacun.
Mais je ne suis pas du genre à accuser les autres, j’ai juste envie qu’on me laisse tranquille, j’ai pas besoin de grand-chose, que les yeux pour voir, les oreilles pour entendre… et papa… je sais pas trop pourquoi… mais là, vraiment, il me manque, c’est comme si… on m’avait coupé un bras, j’ai plus la force de dessiner… sans lui, c’est la même chose… j’ai plus envie de dessiner pour personne. Pourtant je dessine bien, c’est dommage, tout le monde me le dit. La semaine dernière, à l’école, j’ai vraiment peint quelque chose de bien : un grand arbre avec des branches grosses comme des maisons, des feuilles vertes et des fruits qui sont comme les têtes de mon papa, de ma maman, de mes frères et de mes sœurs. Mais l’arbre, c’est assez triste, a une maladie qui fait une cicatrice au milieu du tronc. Elle s’étend jusqu’en haut et tout le monde voit ça avec inquiétude, les visages de la famille ont peur, comme si quelque chose allait mal, pour rien, vraiment pour rien, juste comme ça. C’est difficile à dire.
Quand la maîtresse a dit que mon dessin était magnifique, une « œuvre d’art », je lui ai répondu que tout de même, il était triste, moi en tout cas je savais pas pourquoi je l’avais fait aussi méchant cet arbre, et qu’il me donnait plutôt la trouille. C’était bizarre ; j’étais content et pas content. Elle a pas dû comprendre grand- chose, elle m’a mis la main dans les cheveux, comme d’habitude. Moi j’ai l’impression d’avoir deviné ce qui allait arriver. J’ai envie de pleurer, toutes les dix minutes de toute la journée, et d’avoir deviné ça me fait encore plus peur. Et pourquoi ça ? Je sais pas, comme si ça me sortait du sang…
Ce que j’ai entendu, dans ma chambre où l’on m’avait enfermé : une grosse colère, entre plusieurs personnes, de quoi donner la frousse même aux adultes. En fait, je n’ai rien vu, qu’en sortant de mon lit au bout d’une heure. Sarah, qui fait toujours la maman quand la vraie est plus là, est venue me chercher. Alors j’ai vu la maison sens dessus dessous, sans papa et maman, mes frères et sœurs qui piaillaient comme des moineaux, et Sarah toujours, les larmes aux yeux, qui grondait tout le monde en même temps, à nous casser les oreilles. Moi je me suis assis en tailleur, sous la table de la cuisine, loin du désordre, et je me suis mis à pleurer, le plus doucement possible, pour qu’on vienne pas me déranger. Bien sûr, au bout de dix secondes, quelqu’un m’a attrapé et remis au milieu de la pièce. Quelle horreur, je croyais pas ça possible…
Depuis hier nous sommes seuls, tout seuls à la maison. C’est Sarah qui joue la maman, elle est plus injuste que gentille, j’ai l’impression. Moi par exemple je suis Cendrillon, sans ses cheveux longs, elle m’a mis de corvée à la vaisselle, à faire les lits, à passer le balai, mais je suis trop petit, j’y peux pas grand-chose. Je suis sûr qu’elle se moque de moi : parce qu’à chaque fois, elle vient récupérer le travail en me traitant d’incapable. Si papa était là, il la rosserait. Mais sans lui, je suis perdu. Sarah me persécutera jusqu’à ce que je décide de sauter par la fenêtre.
Madame Trélon d’en face est passée voir quand ça hurlait trop… Elle nous a grondés comme une grand-mère, après elle a marmonné :
« Qu’est-ce qu’ils font tout seuls ces gamins… ? Je vais pas supporter ça longtemps… »
Elle m’a donné encore plus la trouille. J’avais toujours cru que les vieilles dames étaient gentilles, qu’elles préféraient quand il y avait des enfants autour d’elles. Mais tout d’un coup, j’ai compris, j’ai eu peur des mauvais coups que la Trélon préparait. Au réveil, le surlendemain, j’avais raison : une grosse dame noire nous a réveillés en sursaut à six heures du matin – c’que j’pouvais avoir envie de dormir, pour oublier notre vie en train de se casser – ça tambourinait à la porte, comme la police qui était venue plusieurs fois poser des questions à mes parents.
Je n’ai jamais bien compris pourquoi, des histoires de sous perdus, disparus, des gens qui en voulaient à papa, et maman qui pleurait, tapait du pied, racontait des choses incompréhensibles. Mais là, c’était pas des hommes en bleu, pire une femme en tailleur gris, au chignon serré sans un cheveu qui dépasse, et comment dire, un air triste, pas agréable du tout, comme si le pire, pour toujours, allait venir.
« Qui vous êtes ? Qui vous êtes ? » demandait tout le monde, sauf moi, qui savait déjà, j’avais bien compris : c’était la marchande d’enfants, qui venait nous récupérer, abandonnés par nos parents, de bonnes occasions de faire de nouveaux parents, pas chers, comme ces vieilles voitures que papa rachetait pour rien et qui tombaient en panne tous les deux mois… En même temps, j’ai jamais su ce qu’il en faisait…
Elle est venue me tirer de dessous la table, plus doucement que Sarah, plus brusquement quand elle a vu que j’essayais de la griffer… Je l’ai bel et bien griffée, mais elle avait une peau dure, mes ongles se sont retournés dessus. Je me suis mis à pleurer ; elle, à crier :
– Tout le monde ! Rassemblement !
Ce que je pouvais ne pas avoir envie de me « rassembler »… juste envie de passer sous la terre, de disparaître comme l’homme invisible, de mourir parce qu’on m’a dit qu’il n’y a plus rien après.
Cela n’est pas arrivé… Je me suis retrouvé à écouter la marchande d’enfants raconter ses histoires, avec une envie de vomir qui me remontait dans les oreilles. En fait, je n’écoutais rien. Je regardais mes frères et sœurs, en rond autour de la grosse dame, la morve au nez, Sarah aussi, qui poussait parfois des cris de colère. Je sais que, quand la dame a dit qu’il fallait nous séparer pour nous trouver de nouveaux parents, elle a voulu lui sauter dessus, mais à ce moment, un grand homme encore plus fort que papa est entré dans la pièce, la saisit et la serra dans ses bras, jusqu’à ce qu’elle arrête de crier.
Les autres avaient l’air de chiens battus. Moi, j’avais une peine immense. Pour oublier mes idées noires, j’essayais de dessiner : je fis une tâche noire et je n’avais envie de colorier que ça, le noir de la tâche que je faisais grandir, grandir ; sans m’arrêter, je repassais au noir sur le noir, comme on gratte une plaie qui fait encore plus mal. À la fin, la dame et la baraque sont venus me confisquer mon feutre en me reprochant de broyer du noir.
Alors je me suis mis à hurler, à quoi pouvais-je bien m’occuper d’autre ? Et puis je hurlais, hurlais, et voyais un de mes frères et une de mes sœurs emportés dans les bras de l’éléphant ; ils se débattaient au désespoir, criant après nous, qui ne pouvions pas les aider, versant toutes les larmes de leurs corps avant de nous quitter, j’en suis sûr à jamais. Ce fut la pire chose qui m’était arrivée dans la vie, voir tout cela était comme un cauchemar…
Pendant une semaine, ça a été les vacances, pas d’école, mais y’avait pas de quoi se réjouir : papa et maman disparus, on n’avait rien à faire qu’attendre sur nos lits en plastique qui sentaient l’hôpital.
La chambre qu’on nous a donnée, à moi et à deux de mes frères, était grisâtre, sans rien d’accroché au mur, juste un lavabo rose et un miroir brisé. Jamais personne de familier, que des visages inconnus, désagréables, qui ne riaient vraiment pas, l’air fatigués, énervés… méchants avec nous, on se sentait vraiment de trop. C’était la seconde fois que j’avais envie de quitter la terre. On me disait que mes parents étaient en voyage, puis une autre personne disait en affaire, ou même qu’ils avaient disparu… on ne les avait pas encore retrouvés… Moi je savais pas quoi penser, j’avais juste l’impression qu’on se moquait bien de nous…
Souvent, je versais de grosses larmes et tout le monde s’en fichait. Quand je demandais où est-ce qu’on se trouvait, il y avait toujours une grande personne pour me gronder :
– À l’orphelinat ! Dix fois que je te le dis !
Mais jamais quiconque ne prit la peine de m’expliquer ce que ça signifiait… Alors j’essayais de prendre mon mal en patience, comme si nous étions à une étape d’un voyage galactique. Je commençai à faire des dessins de l’espace, tout noir. J’avais compris à quoi servait ce noir, c’était le ciel de nuit, moins les étoiles, quand il y avait des nuages, qui me fascinait. Je pensais que si je me trouvais en danger, je n’aurais qu’à tendre les bras vers le noir pour qu’il m’aspire, me sauve du malheur.
Alors la nuit, parfois, lorsque je ne pouvais pas dormir, je me mettais à la fenêtre, tendais mes bras vers le ciel en pleurant. C’était à cause de l’impression que papa et maman y étaient cachés, qu’ils n’attendaient qu’un signe de nous, un appel à l’aide. Pour voir… si on les aimait vraiment…
C’est vrai, même si maman pouvait être méchante, parfois pour rien, moi j’l’ai toujours aimée, sans trop savoir pourquoi, elle me rappelle des moments agréables quand j’étais plus petit. Ses grosses mains m’ont langé, attrapé par le ventre ou le dos ; et sa démarche lourde, lente, qui me rappelle l’époque où je n’avais presque rien à faire.
J’aimerais dessiner autre chose que du noir, mais quand je vois notre situation, quand j’essaie d’imaginer réellement l’absence de papa et maman, eh bien ! je vois du noir et que du noir. Maintenant je ne veux plus rien faire, je ne peux plus rien faire, et si on ne me ramène pas mes parents je ferai juste un malheur… pour mourir plus vite… moi je m’en fiche, tout ce que je veux c’est qu’on me laisse tranquille ! Et ça, après la mort… plus rien de rien… ni dessin ni malheur, j’ai même entendu dire que, peut- être… ce pourrait être la fête éternelle, et qu’il y aurait le grand président, penché sur son trône, qui viendrait me caresser les cheveux tendrement. Oui. C’est mon papa à moi qui me racontait ces choses lorsque je me réveillais la nuit, et je crois que sans lui, eh bien ! j’aurais pas survécu…
Et maintenant, où est-il, on me l’a enlevé ? J’y vois pas de raisons, j’aimerais mener l’enquête, mon enquête… Je suis sûr que je serais guidé vers lui, c’est normal, logique, comme disent les grands, c’est dans mon ventre, je peux pas l’exprimer. Moi je le retrouverais si seulement on me laissait faire, pourtant tout le monde me traite comme un bébé, j’ai encore croisé personne digne de confiance, à qui je pourrais expliquer mes projets. Mes frères et sœurs n’y comprendraient rien, car c’est vrai qu’ils sont compliqués… Malgré tout, je suis tellement sûr que ça marcherait, je le sens… tiens ! Je vais dessiner pour mettre tout ça au clair ! Papa me voilà !